Archives de catégorie : Romans et récits

De la complexité des relations fusionnelles

Evelyne HESPEL, Le petit tsar, Acrodacrolivres, 2018, 276 p., 18 €, ISBN : 978-2930956350

Nous entrons dans le quotidien de Nancy, une biologiste de quarante-cinq ans qui vit avec son fils Corentin et Adam, un psychiatre renommé. Nancy est habitée par de nombreuses angoisses (peur des microbes, des ascenseurs, de la foule…), mais elle est aussi et surtout très anxieuse vis-à-vis de son fils qui a raté le bac et fume des joints. Elle a une relation fusionnelle avec lui et même si elle est consciente de son problème, elle reste enfermée dans l’ambivalence de son comportement. Continuer la lecture

Demeure, souvenir

Claire MAY, Oostduinkerke, Aire, 2019, 180 p., 20 €, ISBN : 978-2-94058-629-5

Les lieux de vacances occupent une place singulière dans les souvenirs d’enfance. Leur prégnance se trouve évidemment renforcée lorsqu’une maison familiale y est attachée dans laquelle on a l’occasion de revenir ensuite. Alors, chaque séjour rend vie au passé, donnant l’illusion pleine d’un retour dans le temps.

La famille d’Emma est propriétaire d’une villa à Oostduinkerke où elle se plaît à revenir. Les lieux sont demeurés intacts et libèrent la machine à souvenirs. Chaque séjour est l’occasion de déployer les rituels habituels de la promenade sur la digue, du repas dans tel restaurant qui n’a pas changé. Continuer la lecture

« Sam tu es indicible »

Christophe GHISLAIN, Sam, Albin Michel, 2019, 391 p., 21,50 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978-2-226-43619-1

Il y a des mots que l’on peine à trouver. Ceux dont on croit qu’ils n’existent plus. Dans un de ses poèmes Walt Whitman évoquait un dictionnaire des mots inaccessibles ; aujourd’hui j’y cherche ceux pour te parler. Ça commencerait par Sam et ne serait suivi d’aucune virgule, ça fuserait, ça serait cinglant, plus affûté qu’une lame d’acier et aussi droit et clair. 

Sam, c’est le récit livré par Jerry, un trentenaire qu’un beau matin d’octobre Sam, sa compagne, a planté là, sans mot dire. Frappé de plein fouet par ce départ, il doit faire face au manque, vivre avec lui ; tout comme son fils, Tobias. Un tête-à-tête avec un fiston de cinq ans qui les laisse seuls, en prise avec l’absence. Jusqu’au jour où il décide de tout plaquer, saute dans sa Honda déglinguée et file chercher son petit : « Tobias s’est approché. A vu les sacs sur la banquette arrière et a demandé On va où ? Je lui ai répondu : On va chercher maman. ». Destination : « Sluttenavverden », le toponyme livré par Sam lors de son premier et dernier coup de fil, là où elle est allée. « Slutten av verden », le bout du monde. Débute alors un long voyage, un périple sans fin dans les fjords, les rivières glacées, sur les sols fragiles glacés, dans les tourbillons enneigés, les plaines de la toundra. Continuer la lecture

Fable sur l’après-catastrophe

Un coup de cœur du Carnet

Jean Claude BOLOGNE, L’âme du corbeau blanc, MaelstrÖm, 2019, 298 p., 18 €, ISBN : 978-2-87505-329-9

Avec L’âme du corbeau blanc, le romancier et essayiste Jean Claude Bologne livre une éblouissante fiction qui tient de la fable poétique, métaphysique et théologique sur fond d’un événement nommé la Grande Catastrophe. Sous la forme d’une communauté de survivants, l’auteur campe le temps de l’après-apocalypse : seuls les pensionnaires d’un orphelinat ont échappé à la dévastation des eaux amères qui ont recouvert la planète, tuant les hommes, la faune, la flore. Entourée d’un mur de diamant expansé (seule matière inattaquable par l’acidité de l’eau), la colonie d’enfants est dirigée par des adultes ayant fait table rase de tout ce qui relève de l’ancien monde. Ayant provoqué un anéantissement écologique planétaire, l’hubris, le prométhéisme, la folie de l’ancienne ère ont fait place à une communauté où les livres ont été bannis et où règne l’unique loi du Texte (transmis oralement et par des fresques). « Les derniers seront les premiers », les orphelins, les abandonnés sont les seuls rescapés de la fin du monde. Dans cette ébauche d’un nouvel Éden — un Éden, un paradis mâtiné de totalitarisme —, survient le meurtre qui défait la cohésion du groupe. Le doute corrode les esprits ; les repères, les transcendantaux du vrai et du faux, du bien et du mal vacillent.

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Petits cœurs assoiffés d’amour cherchent éperdument à exister

Un coup de cœur du Carnet

Alia CARDYN, L’envol, Charleston, 2019, 333 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-36812-345-4

Tous les 27 juillet, Barnabé Quills organise une fête magnifique dans sa propriété au bord de l’océan. Chaque année, c’est l’émoi dans la petite ville de Black, où les invités se préparent dès le matin pour la soirée qui est désormais the place to be. Cette année, alors que les feux d’artifice s’épanouissent dans le ciel, Théa Vogue, dix-huit ans, saute de la falaise devant tout le monde.

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Sur un air d’opéra

Paul COLIZE, Un jour comme les autres, HC éditions, 2019, 448 p., 19 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-35720-462-1

Paul Colize, roman après roman, aménage son terrain de jeu, complète la carte, ajoute des villes, des lacs, des appartements, des caches et des labyrinthes. Chaque polar est le jouet raffiné et précis que Paul Colize dispose dans l’espace laissé par ses polars précédents. Il écrit comme on collectionne. Et si le lecteur se délecte toujours, c’est aussi parce que l’auteur s’amuse.

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Noir d’Espagne

François FILLEUL, Poissons volants, Ker, 2019, 246 p., 18 €, ISBN : 978-2-87586-248-8

C’est le bout du bout du sud d’une Andalousie qui n’a que peu de rapports avec le « divin paradis que l’on dit frivole » chanté par Luis Mariano. C’est un ruban de ville qui s’étire sur l’isthme méditerranéen reliant la province de Cadix au territoire britannique de Gibraltar, séparé par une frontière devenue poreuse  (jusqu’à nouvel ordre, l’ombre du Brexit planant forcément sur le Rocher…). La ville a pour nom La Linea. On y vit assez pauvrement entre débrouille et magouilles et en faisant face plutôt mal que bien à l’invasion permanente de rats, si catastrophique qu’elle contraint même les hôpitaux publics à fermer boutique. Autre invasion plus saisonnière et mieux acceptée, celle des exocets qui fournissent une nourriture abondante mais de piètre qualité, après séchage de ces « poissons volants » accrochés comme des chaussettes aux réseaux de cordes à linge. C’est dans ce contexte andalou bien connu de lui pour y avoir vécu plusieurs années que François Filleul, Borain d’origine et professeur de français à Bruxelles, situe le polar qui lui a valu le deuxième Prix Fintro voué aux « Écritures noires ». Un cahier des charges qu’il n’a pas boudé en massacrant d’emblée au fusil d’assaut sept personnes : des couples d’amis apparemment sans histoire réunis dans une maison de week-end pour leur traditionnel rendez-vous des fêtes de fin d’année. Seuls rescapés de cette tuerie à priori inexplicable : un Belge, époux d’une fonctionnaire européenne et sa petite fille ainsi qu’une sommelière qui, retenue par son travail, est arrivée trop tard sur les lieux pour grossir le bilan macabre. Continuer la lecture