Archives par étiquette : Récit

Le goût des mots

Nicole MALINCONI, Un soir en cui­sine, Esper­luète, 2020, 40 p., 12 €, ISBN : 9782359841329

malinconi un soir en cuisineDans la restau­ra­tion, les mots sont plus essen­tiels que ce qu’il pour­rait sem­bler de prime abord (comme dans le reste de la vie en somme). La lec­ture de la carte d’un restau­rant déclenche l’envie, le désir, le fan­tasme, ouvre et nour­rit l’appétit. Et rien n’est plus rageant qu’un plat qui ne s’avère pas à la hau­teur de son appel­la­tion, qui se révèle moins orig­i­nal, moins savoureux que sa promesse. Le Restau­rant Frédéric Doucet à Charolles, en Bour­gogne, n’est pas un de ces étab­lisse­ments bon­i­menteurs, pas un de ceux qui affab­u­lent, roman­cent, si l’on en croit Nicole Mal­in­coni. « Car, dit le chef, une assi­ette ne ment pas sur son nom ». C’est sur ce même principe éthique des mots qui dis­ent vrai et col­lent au plus près du réel que l’autrice, invitée priv­ilégiée des cuisines du restau­rant, décrit ce qu’elle y a vu et qui est habituelle­ment occulté à la clien­tèle. Con­tin­uer la lec­ture

Partitions des vies. Schubert, l’âne et la dentellière

San­drine WILLEMS, Con­sol­er Schu­bert, Impres­sions Nou­velles, 2020, 160 p., 15 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑87449–789‑6

sandrine willems consoler schubertAvant l’écrire, y aurait-il l’écoute ? Une écoute au sens de Lev­inas, une atten­tion aux voix du vivant ? Dans Con­sol­er Schu­bert, San­drine Willems, écrivain, philosophe, psy­cho­logue, autrice d’une œuvre mar­quante (Una voce poco fa. Un chant de Maria Mal­i­bran, Les petits dieux, Élégie à Michel-Ange, Éros en son absence, Devenir oiseau…), tisse la par­ti­tion de deux vies qui chem­i­nent à un siè­cle de dis­tance mais en emprun­tant les mêmes notes mélodiques. La fic­tion se con­stru­it autour d’un trou­blant jeu de miroirs entre deux âmes sœurs, une den­tel­lière et Schu­bert. Con­tin­uer la lec­ture

Andre Baillon. Du double et de l’absolution

André BAILLON, Un homme si sim­ple, Post­face de Maria Chiara Gnoc­chi, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2020, 240 p., 8,50 €, ISBN : 978–2‑87568–484‑4

Qu’est-ce qu’une con­fes­sion ? Com­ment, sacré par Rousseau, le genre lit­téraire de la con­fes­sion se noue-t-il aux reg­istres du religieux et de la psy­ch­analyse ? Paru en 1925, Un homme si sim­ple délivre une con­fes­sion en cinq actes pronon­cée par un homme, Jean Mar­tin, interné à la Salpêtrière. Dans sa remar­quable post­face, Maria Chiara Gnoc­chi analyse les rap­proche­ments entre le roman d’André Bail­lon et les grands mod­èles des œuvres « con­fes­santes » — Saint Augustin le précurseur, Rousseau le fon­da­teur du genre, Dos­toïevs­ki, Tol­stoï, Duhamel… Comme nom­bre de per­son­nages d’André Bail­lon, le nar­ra­teur tra­verse une crise qui lézarde son exis­tence. Écrivain mon­tant à Paris afin de se con­sacr­er à la lit­téra­ture, affligé depuis l’enfance d’une hyper­sen­si­bil­ité, d’obsessions tenaces, écartelé entre deux femmes Jeanne et Claire, éprou­vant une atti­rance pour Michette, la fille de Claire, Jean Mar­tin glisse peu à peu dans l’anorexie, la dis­so­ci­a­tion de la per­son­nal­ité, la dis­so­lu­tion du réel qui se met à pro­lifér­er, à per­dre ses assis­es. Le réc­it d’Un homme si sim­ple évoque sous bien des angles les séismes psy­chiques, exis­ten­tiels, les interne­ments à la Salpêtrière qu’a endurés André Bail­lon, lequel se sui­cidera en 1932. Con­tin­uer la lec­ture

La rage au corps

Cather­ine LOCANDRO, Cas­sius, Albin Michel, 2019, 242 p., 15 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 9782226437570

La col­lec­tion « Litt’ » chez Albin Michel Jeunesse est assez intéres­sante dans la mesure où elle pro­pose des biogra­phies romancées d’hommes et de femmes qui ont mar­qué l’histoire. Par exem­ple, on peut y décou­vrir le des­tin par­ti­c­uli­er de Simone Veil, Marie Curie ou Kather­ine John­son.

Dans Cas­sius, Cather­ine Locan­dro nous pro­pose de plonger dans l’enfance et l’adolescence de Cas­sius Clay, surnom­mé plus tard Mohamed Ali. Cas­sius a gran­di à Louisville (Ohio) dans les années 1950 avec ses par­ents et son frère cadet, Rudy. La vie n’était pas tou­jours un long fleuve tran­quille avec un père colérique sou­vent ivre, par­fois vio­lent, mais l’amour bien­veil­lant de « Mama bird » a per­mis de main­tenir la cel­lule famil­iale soudée et de faire grandir deux garçons solides. Con­tin­uer la lec­ture

Au meilleur de toi

Mar­i­anne SLUSZNY, Le banc, Acad­e­mia, 2019, 182 p., 17.50 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑8061–0489‑2

Il est sou­vent bien périlleux de faire œuvre lit­téraire de son vécu le plus sen­si­ble, le plus douloureux. Pareil défi d’écriture exige une ascèse que le pré­texte de la fic­tion n’impose pas. En choi­sis­sant de par­ler de la vie, de la mal­adie et du décès de son com­pagnon, Mar­i­anne Sluszny a pour­tant été bien inspirée car elle nous livre bien plus que des con­fi­dences intimes. Con­tin­uer la lec­ture

Au plus près des arbres

Philippe FIÉVET, Le temps des arbres, Rouer­gue, 2019, 276 p., 22 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978–2‑8126–1857‑4

Mon temps à moi s’était arrêté pour emprunter celui des arbres. J’allais peut-être pou­voir un jour me dis­soudre dans le rouge de leurs frondaisons. »

« …je ne regar­dais plus les arbres autour de moi de la même manière : je recher­chais leur com­pag­nie, je me pro­je­tais en eux, je les voy­ais de l’intérieur. »

Avec fer­veur, Philippe Fiévet nous racon­te son his­toire d’amour avec les arbres, depuis son instal­la­tion à la cam­pagne, voici bien­tôt vingt ans. Con­tin­uer la lec­ture

S’approprier son deuil en attendant que la joie revienne

Éric-Emmanuel SCHMITT, Jour­nal d’un amour per­du, Albin Michel, 2019, 251 p., 19,9 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑226–44389‑2

Mars 2017, à la veille de son cinquante-sep­tième anniver­saire, Éric-Emmanuel Schmitt devient orphe­lin : cinq ans après son père, sa mère s’éteint. « Un jour comme les autres, tout devient dif­férent. » Com­ment pour­suit-on la route quand on est « plus l’enfant de per­son­ne » ? Où trou­ver la force d’accomplir le « devoir de bon­heur » si cher à sa maman quand seul le cha­grin sem­ble vouloir de lui ? On lui répète qu’il faut deux ans pour faire son deuil mais à quoi peut bien rimer ce genre de lieux com­muns ? Con­tin­uer la lec­ture

Toute une vie ou presque

Michèle VILET, 80 pages, Pho­togra­phies de Jacques Vilet, Déje­uners sur l’herbe, 2018, 264 p., 20 €, ISBN : 9782930433677

En jan­vi­er 2016, j’ai eu qua­tre-vingts ans. Ce mois-là, j’ai décidé de racon­ter ma vie, année après année. Je l’ai fait mais sans cess­er de me pos­er la ques­tion : pourquoi ? Pour qui ? Nous sommes en décem­bre 2017, mon réc­it est ter­miné.

Ain­si com­mence l’épais vol­ume de Michèle Vilet, qu’elle a inti­t­ulé 80 pages. Elle va donc pass­er en revue les divers­es com­posantes suc­ces­sives de sa vie. Racon­ter, com­menter, cri­ti­quer, louer, regret­ter par­fois, se réjouir presque tou­jours même aux moments un peu plus dif­fi­ciles. C’est l’enthousiasme qui domine, qu’il s’exprime au moment subit et soit tout à fait con­tem­po­rain des faits ou qu’il se man­i­feste en dessous ou après, comme on ombre les élé­ments d’un dessin pour leur don­ner du relief. Con­tin­uer la lec­ture

Conte et catharsis

Veroni­ka MABARDI, Peau de lou­ve, Images d’Alexandra Duprez, Esper­luète, 2019, 56 p., 14 €, ISBN : 9782359841107

Quand l’art du réc­it se noue à la voix du con­te, les mots se soulèvent pour évo­quer le monde de ceux qui n’ont pas droit au chapitre. Les exilés, les êtres que tra­verse la fêlure, les ani­maux, les forêts. Après Pour ne plus jamais per­dre, Les cerfs (couron­né par le prix tri­en­nal de lit­téra­ture de la Ville de Tour­nai), pub­liés tous deux aux édi­tions Esper­luète, l’écrivain et comé­di­enne Veroni­ka Mabar­di s’avance avec Peau de lou­ve dans un réc­it en vers qui renoue avec la fic­tion vue comme parole mag­ique, à effets per­for­mat­ifs. Le « il était une fois » placé en ouver­ture du réc­it (qui a été porté à la scène) pose d’emblée son roy­aume : un roy­aume à l’écart du sys­tème, des places dis­tribuées et des lois du marché, un roy­aume où les excom­mu­niés, les oubliés sont sou­verains. Con­tin­uer la lec­ture

Antoine Wauters. L’écriture et les paysages de l’enfance

Antoine WAUTERS, L’enfant des ravines, Mael­ström, coll. « Book­leg », 2019, 40 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87505–332‑9

Dans l’œuvre d’Antoine Wauters, l’enfance s’avance comme un pays que l’on retrou­ve par l’écriture. Ter­reau mag­ique, univers qu’on porte en soi, entre l’écho de sa perte et la musique de sa per­sis­tance, l’enfance en vient à se con­fon­dre avec la fic­tion. L’une et l’autre con­stru­isent un monde imag­i­naire, peu­plé de dou­bles, de pro­longe­ments, d’avatars de soi. L’une et l’autre se tien­nent à l’écart de la société, de ses lois, de sa logique, de ses con­traintes. Éblouis­sant cail­lou textuel forgé par un frère du Petit Poucet, L’enfant des ravines (deux­ième book­leg d’Antoine Wauters, après Debout sur la langue) déplie une jeunesse dans un vil­lage des Ardennes, un monde de jeux, d’odeurs, de sen­sa­tions qui con­stitue le lieu men­tal, organique à par­tir duquel l’écriture sur­git. « J’ai vécu jusqu’à mes dix-huit ans dans un petit vil­lage d’Ardenne où mon imag­i­na­tion se trou­ve, encore aujourd’hui. Que je le veuille ou non, tout ce que j’écris vient de là ». Con­tin­uer la lec­ture

Matriochka de Philippe Remy-Wilkin

Philippe REMY-WILKIN, Matri­ochka, Sam­sa, 2019, 60 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87593–209‑9

Philippe Remy-Wilkin orne la sig­na­ture de ses cour­riels et les notices bib­li­ographiques le con­cer­nant de la men­tion « auteur lit­téraire » qu’il sem­ble affec­tion­ner. Sans doute cette for­mu­la­tion embrasse-t-elle davan­tage la diver­sité édi­to­ri­ale des écrits de celui qui est à la fois essay­iste, cri­tique lit­téraire, nou­vel­liste et romanci­er. Philo­logue de for­ma­tion, Philippe Remy-Wilkin est pas­sion­né d’Histoire et nous a don­né déjà une remar­quable étude con­sacrée à Christophe Colomb, Christophe Colomb, Le décou­vreur et la décou­verte : mythes et réal­ités. On lit aus­si régulière­ment ses chroniques sur Karoo et Le Car­net et les Instants, de façon épisodique ses nou­velles dans la revue Mar­ginales, et ses pris­es de posi­tion sur les réseaux soci­aux.

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Mystique boréale

Françoise DELMEZ, Les nom­breuses éten­dues ouvertes de la mer, Tra­verse, 2018, 82 p., 14 €, ISBN : 978–2‑93078–329‑1

Françoise Delmez mouille la plume comme l’ancre d’un bateau dans un été de la vie de Léon Losseau. L’étincelle est l’étonnement. Qu’est-ce que le petit avo­cat mon­tois (il a peu plaidé), riche bour­geois et grand bib­lio­phile — 100.000 livres ! –, est par­ti faire tout là-haut sur la carte, dans les eaux froides du cer­cle polaire ? Con­tem­po­rain du fameux Paul Otlet qu’il invi­tait chez lui, tous deux étaient « sûrs que l’accès à la con­nais­sance était un fac­teur de prospérité et de paix pour l’ensemble de l’humanité. » Tel est peut-être un pre­mier aspect de son départ ? La con­nais­sance ? Con­tin­uer la lec­ture

Fuck it all!

Patrick DECLERCK, New York Ver­ti­go, Phébus, 2018, 128 p., 13 € / ePub : 8.99 €, ISBN : 978–2‑7529–1144‑5

Pour ceux qui ignorent qui est Patrick Decler­ck (enfin, quel écrivain il est : on ne s’aven­tur­era pas ici – ni ailleurs en fait —  sur de plus auda­cieuses sup­po­si­tions à pro­pos de sa per­son­ne, déjà psy­ch­an­a­lyste de sur­croît et accou­tumée, notam­ment dans ses livres, à en faire un tan­ti­net état), on pose ici que l’individu a rem­porté le prix Rossel en 2012 pour Démons me turlupinant, pub­lié chez Gal­li­mard. Et comme on ne sait jamais, on men­tionne aus­si qu’il est égale­ment l’auteur de romans et d’essais aus­si remar­qués que remar­quables, par­mi lesquels Les naufragés, paru chez Plon en 2001, qui relate son expéri­ence de tra­vail (il a ouvert des con­sul­ta­tions d’écoute) avec les clochards de Paris ou encore de Crâne (Gal­li­mard, 2016), roman auto­bi­ographique sur l’opéra­tion qu’il a subie d’une tumeur au cerveau. Con­tin­uer la lec­ture

Quand le cœur vous en dit

Un coup de cœur du Carnet

Luc BABA, Chroniques d’une échap­pée belle, Mael­ström, 2018, 128 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87505–303‑9

baba chronique d une echappee belleCon­teur volon­tiers porté sur la fic­tion un rien décalée, Luc Baba s’est mis cette fois au défi de par­ler de lui sans détours. Vic­time d’un acci­dent car­diaque, il a mis à prof­it son immo­bil­ité for­cée pour noir­cir des car­nets de notes au fil des jours de son retour à la vie. Sur le ton et avec la légèreté bien­v­enue de la chronique, l’homme nous dit la rup­ture que l’incident mar­que dans sa vie bien rem­plie d’enseignant et d’artiste pluriel. Il narre la douleur qui l’a envahi, l’appel aux sec­ours :

Brûler des feux. Ils vont brûler des feux pour sauver le mien. Ils souf­flent sur les brais­es, ils pren­nent des nou­velles, cal­cu­lent, oxygè­nent, m’appellent dès que je ferme les yeux. Ils vont essay­er de rouler plus vite que le vent qui me tra­verse. 

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La biographie de la Maison du Peuple

Un coup de cœur du Carnet

Nicole MALINCONI, De fer et de verre. La Mai­son du Peu­ple de Vic­tor Hor­ta, Impres­sions nou­velles, 2017, 177 p., 16 €/ ePub : 9.99€, ISBN : 978–2‑87449–543‑4

malinconi de fer et de verrePour les Brux­el­lois branchés du vingt-et-unième siè­cle, la Mai­son du Peu­ple est un bar ouvert sur le Parvis Saint Gilles ; pour les aînés, un édi­fice du quarti­er de La Chapelle qu’ils ont peut-être fréquen­té, une Mai­son rouge ; pour les ama­teurs et les férus d’architecture, un bâti­ment pub­lic, chef‑d’œuvre de l’Art nou­veau, né du tal­ent Vic­tor Hor­ta à la demande du Par­ti Ouvri­er Belge à la fin du dix-neu­vième siè­cle et l’exemple type de la bru­tal­ité des spécu­la­tions immo­bil­ières, de la mémoire défail­lante des hommes et de l’inconséquente brux­el­li­sa­tion. Pour beau­coup, elle n’est pas même un sou­venir. Con­tin­uer la lec­ture

Bruocsella invicta !

Christo­pher GÉRARD, Aux Armes de Brux­elles, Flâner­ies urbaines, Édi­tions Pierre-Guil­laume de Roux, 2017, 284 p., 21.90 €, 978–2363712035

gérardLe flâneur est au touriste ce que le gourmet est au gour­mand ; le pre­mier hume, zyeute, s’attarde, peaufine ses sen­sa­tions et s’en laisse inve­stir, savoure le bas­cule­ment mag­ique du temps devenant espace ; le sec­ond engloutit kilos et kilo­mètres, et bâfreur, et pressé, le voilà frap­pé d’agueusie à force de vouloir tout goûter, de céc­ité pour avoir trop vu. On peut bouf­fer, bien et beau­coup, à Brux­elles, mais atten­tion, on ne peut pas bouf­fer Brux­elles. Cette ville de tous les excès, qui suinte la gueuze au bord des ver­res, la graisse des vol­cans de stoemp et les remem­brances d’une Senne enfouie, est aus­si celle de tous les raf­fine­ments, à qui saura (oui, « saura » et pas « pour­ra », n’en déplaise aux fran­squil­lons à deux balleke) les débus­quer. Con­tin­uer la lec­ture