Archives de catégorie : Poésie

De la lisibilité du silence

Elodie SIMON, De hautes erres, Cormi­er, 2019, 90 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87598–019‑9

Passé un pre­mier et ten­dre touch­er du papi­er, choisi beau, crème, épais, c’est la mise en page qui saute aux yeux. En effeuil­lant le livre qui évente légère­ment, beau­coup d’espace vierge s’impose autour, entre, en marges, en creux, dis­séminé irrégulière­ment tout du long du livre. C’est autant d’oxygène offert à la pupille, donc à l’esprit, voire à l’âme. Con­tin­uer la lec­ture

La vie (près de) chez soi

William CLIFF, Le temps suivi de Notre-Dame, Table ronde, 2020, 128 p., 15 €, ISBN : 979–10-371‑0650‑6

Il est une des modal­ités de la lec­ture qu’Umberco Eco regret­tait mais esti­mait inévitable : le titre d’un livre s’avère presque tou­jours déjà une clef inter­pré­ta­tive. Ain­si se pré­pare-t-on, peut-être, à lire LE TEMPS suivi de NOTRE-DAME comme une réflex­ion philosophique ver­si­fiée (au regard de l’indication générique : Poésie) pro­longé d’un hom­mage à la cathé­drale parisi­enne dont la flèche et une par­tie du toit ont été détru­its il y a un an. Une fois le livre ouvert et six pages tournées, en décou­vrant que le titre dédié à la pre­mière et prin­ci­pale par­tie du recueil a per­du ses cap­i­tales (même à l’initiale) pour devenir le temps, on recadre. Con­tin­uer la lec­ture

Pierre-Yves Soucy. Poésie des confins

Pierre-Yves SOUCY, D’un pas déviant, Frag­ments de l’attente, Let­tre volée, 2020, 144 p., 19 €, ISBN : 9782873175443

Les rivages poé­tiques aux­quels Pierre-Yves Soucy accoste dans son dernier recueil se sin­gu­larisent par une géo­gra­phie de l’attente et de la promesse. L’œuvre poé­tique qu’il con­stru­it ne cesse d’approfondir l’espace d’un verbe à venir au sens où Blan­chot par­lait du livre à venir. Le recueil D’un pas déviant. Frag­ments de l’attente met en abyme le pou­voir des mots, leur impou­voir aus­si, dans une langue qui sécrète ses con­di­tions de pos­si­bil­ité. Les ter­ri­toires qu’il arpente sont ceux du verbe et de son avant (la par­tie « Ce qu’il y a tou­jours… avant les mots »), ceux du temps, d’un réel en sus­pens dont Pierre-Yves Soucy capte le dou­ble phénomène d’apparition et de dis­si­pa­tion. La langue est au dia­pa­son de cette phénoménolo­gie du sur­gisse­ment et du retrait, en proie au bat­te­ment entre inscrip­tion et efface­ment. Con­tin­uer la lec­ture

Percée dans l’enfance contuse

Véron­i­ca LENNE, À l’ombre du ven­tre, Tétras Lyre, 2020, 66 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930685–51‑9

En plaçant en exer­gue Boris Cyrul­nik qui nous affirme “la famille, ce havre de sécu­rité, et en même temps le lieu de la vio­lence extrême”, Véron­i­ca Lenne, psy­choprati­ci­enne et poétesse brux­el­loise nous prévient : À l’ombre du ven­tre nous emmène, avant de nous plonger dans le vif du pro­pos, au sein d’une fig­ure mater­nelle dure, voire vio­lente. Con­tin­uer la lec­ture

Les cyclotrons langagiers de Vincent Tholomé

Un coup de cœur du Car­net

Vin­cent THOLOMÉ, Mon épopée, Lan­sK­ine, coll. « Poé­film », 2020, 132 p., 15 €, ISBN : 978–2359630282

Bâtir une épopée à base d’uranium et de dub­ni­um, une chevauchée sauvage dans les steppes de la langue, voilà ce à quoi Vin­cent Tholomé s’est attelé dans Mon épopée. Une épopée qui n’est pas la sienne mais celle de Kon­stan­tin Peterzhak, une épopée qui est la sienne mais insérée dans un dis­posi­tif plus large, le texte ryth­mé par des pho­togra­phies, le texte con­nec­té à des images, des per­for­mances, des sons élec­tron­iques (à décou­vrir sur le site uranium.be). Le livre nous plonge dans l’ère sovié­tique, au début des années 1970, dans la tête de Kon­stan­tin Peterzhak qui, des années durant, tint des pro­pos sur tout, sur rien, à Geor­gy Fliorov dans une cafétéria du cen­tre atom­ique de Dub­na.  Struc­turé en vingt-deux chants, Mon épopée. Pro­pos de Kon­stan­tin Peterzhak traduits ou trans­posés de l’arménien par son col­lègue et ami Geor­gy Fly­orov vol­ume 13, roule la langue dans ses zones inter­dites, libère les visions de Peterzhak. Con­tin­uer la lec­ture

Le poème est un sursis

Christophe KAUFFMAN, 68–18, Tétras Lyre, 2020, 76 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930685–50‑2

68–18 de Christophe Kauff­man,
c’est 57 son­nets sur cinquante années,
vers cette fatal­ité, heur­tant de sa canne :
Désor­mais j’ai vécu plus que je ne vivrai.
Ce qui nous con­duit à cette dou­ble détresse :
la vie sera plus lente et passera plus vite. Con­tin­uer la lec­ture

Trois saignées

Un coup de cœur du Car­net

Har­ry SZPILMANN, Approches de la lumière, Tail­lis pré, 2019, 18 €, ISBN : 978–2‑87450–155‑5 ; Genès­es et Mag­mas I, Cormi­er, 2019, 18 €, ISBN : 978–2‑87598–020‑5 ; Genès­es et Mag­mas II, Cormi­er, 2019, 14 €, ISBN : 978–2‑87598–021‑2

« C’est mal con­naître la poésie que de la tax­er d’inutile. La poésie, par excel­lence, sert à localis­er la Terre. » (GM II, p. 9)

Trois recueils sor­tis de presse simul­tané­ment, une ren­con­tre du troisième type : Har­ry Spzil­mann délivre ses Approches de la lumière (Le Tail­lis Pré) et deux vol­umes de Genès­es et Mag­mas (Le Cormi­er), pour le plus grand bon­heur des afi­ciona­dos de la poésie szpil­man­ni­enne comme pour ceux qui la décou­vriront. Con­tin­uer la lec­ture

Un chapelet coloré d’instants

Soline DE LAVELEYE, Brindilles, Cormi­er, 2019, 14 €, ISBN : 978–2‑87598–018‑2

Au fond, je n’écris pas.
Je bal­ance entre l’oubli et le désir
de vivre. 

Dans Brindilles, les jours s’égrènent en un chapelet d’instants. À l’écoute des bruits du monde, des oiseaux ou des sou­venirs qui habil­lent les heures, Soline de Lavel­eye, auteure des ouvrages La cham­bre (Tétras Lyre, 2011), La grimeuse (M.E.O., 2013), Les phras­es de la mâcheuse (Mael­ström, 2014) et remar­quée par l’AEB qui lui a décerné le Prix Hubert Krains en 2017, délivre son recueil Brindilles, aux Édi­tions Le Cormi­er. Con­tin­uer la lec­ture

La guérilla poétique de Timotéo Sergoï

Tim­o­téo SERGOÏ, Apoc­ap­i­talypse, Ter­ri­toires de la Mémoire, 2020, 87 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930408–45‑3

Cinq par­ties divisées cha­cune en douze déchirures, douze lames, douze éclats, douze failles frac­turant le tis­su du monde, la car­togra­phie d’un monde avalé dans l’immonde : par­tant d’une ques­tion lim­i­nale « Où en sommes-nous ? », le recueil poé­tique Apoc­ap­i­talypse inter­roge la place de la poésie, du poète, leur con­nex­ion avec une insoumis­sion native. Écrivain, poète (Le tour du monde est large comme tes hanch­es, Le diag­o­naute amouraché, La soli­tude du marin dans la forêt, Blaise Cen­drars, brasi­er d’étoiles filantes…), comé­di­en, mar­i­on­net­tiste, voyageur, Tim­o­téo Ser­goï se place au point de ren­con­tre entre poésie et révo­lu­tion. Con­tin­uer la lec­ture

De la « pEAUésie »

Poèmes de pluie. Une propo­si­tion de Mélanie Godin, CFC et Arbre de Diane, coll. « Regard sur la ville », 2019, 18 €, ISBN : 978–2‑87572–046‑7

Il est un cliché tenace, pour­tant exact, à pro­pos de la Bel­gique : il y pleut con­stam­ment. Mélanie Godin et son équipe en auront tiré par­ti, en pro­posant de la « pEAUésie » en plein cœur de Brux­elles.

De 2017 à 2019, Mélanie Godin a imag­iné et coor­don­né des inter­ven­tions artis­tiques dans Brux­elles, à la ren­con­tre de ses habi­tants, invi­tant cha­cun à (ré)introduire de la poésie dans son quo­ti­di­en.

Des poèmes, d’ici et d’ailleurs, écrits par des poètes recon­nus ou lors d’ateliers d’écriture, ont été typographiés sur des pochoirs en car­ton et appliqués dans l’espace pub­lic, à l’aide d’une pein­ture unique­ment vis­i­ble au con­tact de l’eau. Indéce­lables jusqu’alors, les poèmes appa­rais­sent comme par magie sous l’effet de la pluie ou de jets d’eau, à même un trot­toir, sur une marche, un mur. Puis ils dis­parais­sent à nou­veau, dans l’attente d’un nou­v­el arroseur.  (Note de l’éditeur) Con­tin­uer la lec­ture

Louis Adran ou les sortilèges d’une nouvelle voix poétique

Un coup de cœur du Car­net

Louis ADRAN, Cinq lèvres couchées noires, Cheyne, coll. « Grands fonds », 2020, 80 p., 17 €, ISBN : 978–2‑84116–281‑9 

Rarement les sor­tilèges du verbe se font sen­tir avec une telle ful­gu­rance, une telle inten­sité à l’occasion d’un pre­mier recueil. Pre­mier ouvrage pub­lié par Louis Adran né en 1984 à Bey­routh, le recueil poé­tique Cinq lèvres couchées noires délivre une sidérante puis­sance. Entre réc­it placé sous le signe du mys­tère et magie d’une langue réin­ven­tant ses lois, le recueil campe l’errance d’un groupe de sol­dats jetés sur les routes des villes, des cam­pagnes, d’une guerre dont l’auteur tait la teneur. Con­tin­uer la lec­ture

Un nuancier de l’âme

Véronique WAUTIER, Alle­gret­to qui­eto, Arbre à paroles, 2020, 190 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87406–691‑7

Si les mots ne libèrent que l’ombre
Où tou­jours je dépose mes pas
J’aurai marché sur un leurre bavard. 

Douceur et douleur, flo­rai­son et fenai­son, ténu­ité et ténac­ité : ain­si s’articule le jardin de Véronique Wau­ti­er. Il faudrait presque imag­in­er ce jardin comme un coquil­lage bivalve, se ten­ant tout entier dans la main et con­tenant l’espérance. Il faudrait aus­si l’imaginer aus­si vaste que le silence qui était, pour Véronique Wau­ti­er, tan­tôt un séca­teur et toutes les douleurs dedans, tan­tôt une res­pi­ra­tion qui débor­de, non, qui bor­de plutôt. Con­tin­uer la lec­ture

Clair comme de l’eau de roches, salé comme l’air des brumes

Carl NORAC, Arno CÉLÉRIER, Poèmes de roches et de brumes, Le port a jau­ni, 2018, 28 p., 9 €, ISBN : 978–2919511419

Clair comme de l’eau de roches,
salé comme l’air des brumes,
un poème se lève avec toi
sur la ligne de l’horizon.

L’entrée de Carl Norac dans sa nou­velle fonc­tion de poète nation­al a eu lieu en ce début d’année. Si cette mis­sion le ramène à notre plat pays, il faut cepen­dant rap­pel­er qu’avant d’être notre ambas­sadeur poé­tique, Carl Norac est avant tout un grand voyageur. Des qua­tre coins du monde, il a tou­jours ramené des car­nets pleins de mots, à des­ti­na­tion de tous, enfants comme adultes. Son ouvrage Poèmes de roches et de brumes ne se réfère pas à un lieu pré­cis mais invite ses lecteurs à voy­ager entre ciel et mer, à sur­v­ol­er les cail­loux, à se met­tre à leur place. Con­tin­uer la lec­ture

Face à face avec l’autre

Paul EMOND, Quar­ante-neuf têtes dans le miroir, Tail­lis pré, 2020, 170 p., 18 €, ISBN : 9782874501609

1. Paul Emond revient à la fic­tion nar­ra­tive avec des moyens nou­veaux et un pou­voir évo­ca­toire plus aigu que jamais. On ne se remet pas si facile­ment de la lec­ture de ce monde en facettes, qu’il évoque comme une suite d’éclairs.

2. Son livre a l’apparence d’un recueil de quar­ante-neuf réc­its courts, vari­a­tions sur l’autonomie de notre reflet dans la glace. Ces réc­its ne pro­posent pas une intrigue psy­chologique con­tin­ue. Ce ne sont pas non plus des fables. L’essence d’une his­toire com­plète y est chaque fois con­tenue, avec une grande force sug­ges­tive. Mais ils vont à l’essentiel, par flash­es rapi­des, sans per­dre de temps en faux événe­ments extérieurs. Tout ce qui y est rap­porté est fidèle à l’émotion des pre­mières fois. Con­tin­uer la lec­ture

« d’abord un geste »

Carl NORAC, Jour­nal de gestes / Gebarendag­boek, traduit du français par Katelijne De Vuyst, mael­strÖm, coll. “Book­leg”, 2020, 3€, ISBN : 978–2‑87505–358‑9

Je ne con­nais aucune prière, nul poème que j’improvise ne peut espér­er s’élever jusqu’au roy­aume sans souf­fle. 

Le nom de notre Poète Nation­al 2020 est désor­mais con­nu : Carl Norac suc­cède à Charles Ducal, Lau­rence Vielle et Els Moors, pour une durée de deux ans. Auteur d’une dizaine d’ouvrages poé­tiques et de nom­breux livres pour la jeunesse, Carl Norac nous livre ici un jour­nal de gestes, accueil­li au for­mat « book­leg » aux édi­tions mael­strÖm et traduit en néer­landais par Katelijne de Vuyst. Con­tin­uer la lec­ture

Ronger les mollets du poème – et plus si affinités

Un coup de cœur du Car­net

Pas­cal LECLERCQ, Sai­son six, Angle mort, 2019, 24 p., 16 €, ISBN : 978–2‑9602174–4‑5

Voici une suite à Jour­nal apoc­ryphe : cinquième sai­son qui parais­sait chez Mael­ström en 2018 dans le recueil Analyse de la men­ace. On y retrou­ve les thé­ma­tiques de prédilec­tion de Pas­cal Lecler­cq : un monde qui som­bre, une inquié­tante urban­ité, des ani­maux et des per­son­nages inter­lopes, un corps mis en doute, tri­fouil­lé, manip­ulé, et une recherche sur le sens et la mise en jeu de l’écri­t­ure. Sur la broche du texte, la langue rôtit, don­nant à l’ab­surde droit de vie et de mort, et allumant ici et là les feux brûlants de l’hu­mour noir. Con­tin­uer la lec­ture