Archives de catégorie : Recensions

Au train où vont les événements

Colette NYS-MAZURE, Sans crier gare, Illus­tra­tions d’Élise Kasztelan, Inven­it, coll. « Déplace­ment », 2024, 64 p., 13 €, ISBN : 9782376801078
Colette NYS-Mazure, La grâce et la ren­con­tre, Poe­sis, coll. « Habiter poé­tique­ment le monde », 2024, 16 p., 5 €, ISBN : 9782492239076

nys mazure sans crier gareUne pluie de pub­li­ca­tions récentes fait la part belle aux écrits de Colette Nys-Mazure. Par­mi celles-ci, Sans crier gare évoque son attache­ment pour l’univers fer­rovi­aire. La Tour­naisi­enne y dépeint un micro­cosme en miroir de la société.

Loin de présen­ter ses déplace­ments comme idylliques, Colette Nys-Mazure n’hésite pas à soulign­er com­bi­en ces lieux clos peu­vent appa­raître tour à tour « mal­odor­ants surpe­u­plés nég­ligés ». La clef de son obsti­na­tion à se déplac­er éter­nelle­ment en train ? La volon­té de se mêler aux pas­sants et d’écouter « réson­ner d’autres vies ». Avec humour, la poétesse octogé­naire con­fie avoir raté sa voca­tion : tra­vailler pour le rail ! Con­tin­uer la lec­ture

Peau d’homme

Aurore DRÉCOURT, La folle des­tinée des Kerd­elec Tome 1 : Un secret bien gardé, Cal­mann-Lévy, 2024, 540 p., 16,90 € / ePub : 7,99 €, ISBN : 978–2‑7021–8854‑5

drécourt la folle destinee des kerdelecSophie de Kerd­elec est une jeune femme de 19 ans qui vit pais­i­ble­ment dans la cam­pagne bre­tonne avec sa famille à une époque que l’on pour­rait situer au 20e siè­cle. Mal­gré la ressem­blance physique frap­pante avec son frère jumeau Éti­enne, elle s’oppose diamé­trale­ment à sa retenue et sa pru­dence avec son car­ac­tère impétueux et fier. Leur duo fonc­tionne à mer­veille dans la mesure où elle se trav­es­tit régulière­ment sous les traits de son frère pour gér­er à sa place le domaine et les ter­res. Con­tin­uer la lec­ture

Ripple-marks

Patrick DELPERDANGE, Les corps sen­si­bles, Quad­ra­ture, 2024, 117 p., 18 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑9310–8042‑9

delperdange les corps sensiblesPatrick Delper­dan­ge ! Un pro ès let­tres. Qui vit de sa plume. Bon à tout. Des cri­tiques ou des scé­nar­ios, des Bob Morane, des romans noirs ou jeunesse, des pièces de théâtre. Des sauts de mou­ton au gré de ses envies, d’un pays, d’un édi­teur ou d’un exer­ci­ce à un autre. Les Cahiers de la BD, la Série noire, les Chants des gorges et le Rossel, un Award Sabam. S’il avait choisi d’enfoncer le même clou au fil des décen­nies, aurait-il aujourd’hui le suc­cès d’une Bar­bara Abel, le pres­tige d’un Armel Job ? Mais… être Patrick Delper­dan­ge, c’est déjà beau­coup, voire davan­tage. Con­tin­uer la lec­ture

Siphonner la fiction

Un coup de cœur du Car­net

Rachel M. CHOLZ, Pipeline, Seuil, 2024, 224 p., 19 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782021554281

cholz pipelineL’existence des êtres, la vie des phras­es sont bitumées, encer­clées par les vapeurs post-punk du « no future ». C’est dans le ter­ri­toire mou­vant du peu­ple des marges que Rachel M. Cholz campe Pipeline, son pre­mier roman. Comme dans son pre­mier réc­it, No ou le pactole paru à La Let­tre volée, la fic­tion se penche sur les exclus, les broyés, les largués du sys­tème néolibéral, sur les tribus de la débrouille qui se livrent à mille et un trafics, tap­inent, volent, dealent pour sur­vivre. Com­ment écrire au cœur des mots qui sen­tent la folie du monde ? Princes des com­bines, des zones clan­des­tines, la nar­ra­trice, « la timide », et son ami Alix écu­ment la rue Hey­vaert, les entre­pôts près du canal de Brux­elles, lou­voient dans des quartiers de Molen­beek, à la recherche de véhicules à siphon­ner. Le monde est en ruines mais il reste le gazole, l’élixir noir, piv­ot d’une économie par­al­lèle depuis qu’Alix a décou­vert un pipeline qui relie une raf­finer­ie à un entre­pôt de stock­age. Avec une lib­erté rad­i­cale, dans une langue ser­pen­tine, nerveuse, imprévis­i­ble, Rachel M. Cholz nous plonge dans un cap­i­tal­isme à la dérive, impi­toy­able, paupérisant, braque ses pro­jecteurs sur les êtres de l’ombre talon­nés par les flics d’un côté, par les gangs mafieux de l’autre. Con­tin­uer la lec­ture

La mémoire retrouvée

Francesco PITTAU, Quarti­er-Mère, Arbre à paroles, 2024, 120 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87406–742‑6

pittau quartier mereOn ne se sou­vient pas des jours, on se sou­vient des instants, écrit Cesare Pavese dans Le méti­er de vivre. Avec le coup d’œil du dessi­na­teur qu’il est, Francesco Pit­tau nous donne à lire avec les poèmes de Quarti­er-Mère un livre de fidél­ité mémorielle : la famille, la cul­ture ital­i­enne, la dou­ble  appar­te­nance iden­ti­taire de l’immigré, le tra­vail dans les char­bon­nages, les rêves d’ailleurs et la réal­ité sociale, l’enfance… sont ici fine­ment évo­qués, avec une sobriété de ton et de forme qui n’en souligne que mieux l’évocation vibra­toire. Au fil des pages de ce poète au trait ferme, dont la sen­si­bil­ité maîtrisée rehausse le pou­voir d’émotion, nous sommes invités à feuil­leter le livre d’images d’une vie, de la Méditer­ranée aux ter­rils du Bori­nage, en par­courant, par petits détails con­crets et touch­es vives, une époque révolue où se mêlent les odeurs, les couleurs, la lumière et les ombres, les moments de joie et de nos­tal­gie, les petits riens qui com­posent toute la richesse affec­tive dont nous prenons con­science une fois le temps révolu. Dans la mai­son vide, si la main qui cherche par hasard une pièce de mon­naie ayant roulé sous un meu­ble ne ramène que de la pous­sière, elle se referme toute­fois sur un petit objet rouge en plas­tique aux formes tara­bis­cotées : ce brim­bo­ri­on oublié est comme le poème ou la matéri­al­i­sa­tion sen­si­ble et dérisoire de l’or du temps  (André Bre­ton). En une image sim­ple,  un détail presque insignifi­ant, le poète con­dense son art poé­tique et sa thé­ma­tique. On s’en apercevra tout au long des bon­heurs de lec­ture que nous offre ce qu’il con­vient d’appeler à la fois un recueil, par la dis­con­ti­nu­ité des sujets, et un seul long poème, par la numéro­ta­tion en chiffres romains et l’épilogue final, où Pit­tau accueille et recueille la vie oscil­lant entre présence et dis­pari­tion, vérité et illu­sion… Con­tin­uer la lec­ture

« Nous rencontrons en rêve nos propres fantômes échevelés »

Un coup de cœur du Car­net

Xavier HANOTTE, Le feu des luci­oles, post­face d’Eric Faye, Bel­fond, 2024, 102 p., 20 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑7144–0383‑4

hanotte le feu des luciolesKei­th Dou­glas meurt le 9 juin 1944, trois jours après le débar­que­ment de Nor­mandie, à côté du char qu’il com­mande, à l’âge de 24 ans. Son œuvre poé­tique est encore peu abon­dante ; elle hante cepen­dant Le feu des luci­oles de Xavier Han­otte.

Le roman com­mence d’ailleurs par un superbe por­trait humain et lit­téraire du poète, faisant la part belle à des extraits de ses poèmes. On y décou­vre un homme han­té par la mort dont il sait qu’elle survien­dra sans doute bien­tôt ; un homme qui porte un regard trans­fig­uré par la poésie sur les réal­ités les plus dures aux­quelles il doit faire face. (Pour qui veut décou­vrir le poète, ce pre­mier chapitre est une par­faite intro­duc­tion.) Con­tin­uer la lec­ture

Les aventures de Sigmund Holmes

Un coup de cœur du Car­net

Chris­t­ian LAUWERS, Le maître des rêves, Mur­mure des soirs, 2024, 260 p., 20 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782931235164

lauwers le maitre des revesDurant le 19e siè­cle et une grande par­tie du 20e siè­cles, d’in­nom­brables auteurs, véri­ta­bles chevilles ouvrières de l’imag­i­naire, ali­mentent en fic­tions un pub­lic de plus en plus mas­sif qui trou­ve dans la lec­ture un diver­tisse­ment alors inédit. En résulte, une pro­duc­tion pléthorique et foi­son­nante que l’on rassem­ble sous l’ex­pres­sion de lit­téra­ture pop­u­laire. Son influ­ence est incon­testable : elle don­nera non seule­ment nais­sance à des gen­res nar­rat­ifs encore bien vivants aujour­d’hui comme le polici­er, la sci­ence-fic­tion, la fan­ta­sy ou encore la romance, mais con­tribuera égale­ment de manière déci­sive au façon­nement des imag­i­naires con­tem­po­rains et, plus par­ti­c­ulière­ment ceux de la « pop cul­ture ». C’est à ce pan tou­jours mécon­nu et mal­heureuse­ment large­ment dis­paru de l’his­toire de la lit­téra­ture que Chris­t­ian Lauw­ers rend un hom­mage aus­si réjouis­sant qu’éru­dit dans Le maître des rêves. Con­tin­uer la lec­ture

Dans le retrait des chants

Un coup de cœur du Car­net

Carine MESTDAG, Le chant du chardon­neret, Mur­mure des soirs, 2024, 163 p., 20 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑931235–14‑0

mestdag le chant du chardonneretDans ce roman, Le chant du chardon­neret, Carine Mestdag nous offre une émou­vante et grave péré­gri­na­tion dans l’e­space de la mélan­col­ie d’un écrivain japon­ais Saku­taro, amoureux de la lit­téra­ture et de la poésie français­es mais qui, un jour, décide de quit­ter sa vie parisi­enne, de faire table rase de la plu­part des objets qui l’ont accom­pa­g­né, de brûler ses vais­seaux et de par­tir s’in­staller dans le sud-ouest de la France afin de dis­paraître du monde. Là, il va se remet­tre à écrire et à se livr­er à la ver­tig­ineuse revis­i­ta­tion du passé, de son amour pour Hatoko, leur vie com­mune, les moments partagés avec leurs familles au Japon, les cir­con­stances de sa mort… Con­tin­uer la lec­ture

Winter is coming !

Un coup de cœur du Car­net

Mimosa EFFE, Les traîtres, Ker, 2024, 224 p., 18 €, ISBN : 978–2‑8758–6472‑7

effe les traitresLa nuit est froide pour un mois de juin. Elle regrette de ne pas avoir pris de veste. Elle regarde l’heure sur son télé­phone. 00h52. Elle voit aus­si un mes­sage de Marc. « Appelle-moi, je m’inquiète. » Elle sourit ; évidem­ment qu’il s’inquiète. Elle monte sur le petit pont au-dessus du canal. L’éclairage est faible, mais elle peut tout de même observ­er l’eau du canal Saint-Mar­tin et les graf­fi­tis sur les quais. 

Leçon d’efficacité nar­ra­tive ! Les traîtres nous hap­pent d’emblée, tant la langue de Mimosa Effe est sobre et vive, ferme et légère, tout à la fois, des allures de cray­on­né à la Hugo Pratt. Con­tin­uer la lec­ture

Expérience-brèche

Nathalie SKOWRONEK, La voix des Saules, Gras­set, 2024, 176 p., 17,10 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 978–2‑246–83580‑6

skowronek la voix des saules« Les Saules, cen­tre de jour pour adultes en dif­fi­culté psy­chi­a­trique, est à la recherche d’un(e) écrivain(e) pour ani­mer deux heures par semaine un ate­lier d’écriture […] Il ne s’agit pas d’animer un ate­lier au sens de faire écrire, avec autant de tal­ent que ce soit, mais plutôt d’incarner sa pro­pre place d’artiste, et de trans­met­tre la ques­tion de la créa­tion et de ses enjeux. » Tel est le mes­sage qui est adressé à la nar­ra­trice-autrice Nathalie Skowronek via une respectable librairie brux­el­loise. Cette requête la fait douce­ment sourire : une insti­tu­tion lit­téraire qui a tou­jours tu ses paru­tions lui trans­met un cour­riel con­cer­nant une activ­ité qu’elle ignore, n’ayant jamais ni suivi ni ani­mé d’atelier d’écriture. Pour­tant, sans trop savoir pourquoi, elle qui se trou­ve en fragilité et en inquié­tude à ce moment-là (comme à d’autres) de sa vie, accepte la propo­si­tion. Une réac­tion sur­prenant pour celle qui « préfèr[e] renon­cer que ris­quer, garder la main plutôt que [s’] expos­er ». Con­tin­uer la lec­ture

À travers l’objectif

Nathalie SKOWRONEK et Aurélie WILMET, Chi­enne de guerre, Cot­Cot­Cot, 2024, 83 p., 13,50 €, ISBN : 978–2‑930941–59‑2

skowronek chienne de guerrePho­tographe nat­u­ral­iste ukrainien, Mak­sim a changé de sujet de tra­vail quand la guerre s’est invitée dans son pays. Les champs de bataille, les zones sin­istrées, les gens qui pren­nent la route en lais­sant leur mai­son der­rière eux ont rem­placé les paysages, les arbres et les ani­maux devant son objec­tif. Les ani­maux sauvages en tout cas. Car les ani­maux de com­pag­nie, eux, suiv­ent leurs maîtres dans l’exil, subis­sent à leurs côtés les hor­reurs du con­flit, vic­times eux aus­si de la folie des Hommes. Con­tin­uer la lec­ture

Le silence et ses pièges

Luc DELLISSE, L’instant du silence, Mur­mure des soirs, 2024, 210 p., 20 €, ISBN : 9782931235119

dellisse l'instant du silenceTout autant que la parole, le silence est mul­ti­ple. Il peut inau­gur­er un rap­proche­ment ou sceller un dia­logue. Il en est de com­plices, d’hostiles, d’oppressants ou de sere­ins. Entre présence du corps et absence des mots, le silence est instant pur. À tra­vers les seize réc­its qui tis­sent la trame du dernier livre de Luc Del­lisse, un nar­ra­teur unique éprou­ve la com­plex­ité de son étoffe, au fil d’intensités fugaces ou de per­cus­sions aven­tureuses. Con­tin­uer la lec­ture

Et si le diable avait un frère… et trois enfants ?

Jean-Marc RIGAUX, L’Itoi, Mur­mure des soirs, 2024, 235 p., 22 €, ISBN : 978–2‑9312–3518‑8

rigaux l'itoiD’abord remar­qué comme nou­vel­liste, dans la revue Mar­ginales et trois recueils édités entre 2012 et 2018, Jean-Marc Rigaux, en 2020, avait ent­hou­si­as­mé avec Kipjiru 42…195, un thriller lit­téraire, puis­sant et sophis­tiqué. Et voici venir son deux­ième roman, chez Mur­mure des soirs, une très belle enseigne qui le pub­lie depuis ses débuts. Con­tin­uer la lec­ture

« j’ai toutes ces bêtes en moi / murmurais-tu »

François EMMANUEL et Chris DELVILLE, Le dit de la renarde, Esper­luète, 2023, 140 p., 19,50 €, ISBN : 9782359841770

emmanuel le dit de la renardeLe « dit », genre en vogue dans la lit­téra­ture médié­vale, désigne ini­tiale­ment des textes proches des fabli­aux et des lais, pour ensuite évoluer vers une poé­tique lyrique et nar­ra­tive, tout à la fois. Avec Le dit de la renarde, la poésie de François Emmanuel sub­tile­ment liée aux gravures de Chris Delville livre une fig­ure poé­tique qui aboutit à une sorte de « Voir dit » – con­tin­uons la référence aux let­tres du Moyen Âge et à l’incontournable Guil­laume de Machaut –, une aven­ture où ce que la renarde dit rythme l’itinéraire ini­ti­a­tique d’un « je » scan­dé par l’esprit ani­mal, l’adorée, l’être aimé, le corps, l’organique, le ter­ri­toire, la belle ani­male envoû­tante qui inter­pelle. Con­tin­uer la lec­ture

Enlacements tragiques

François EMMANUEL, Funer­al tan­go, Lans­man, coll. « Théâtre à vif », 2023, 60 p., 11 €, ISBN : 978–2‑8071–0401‑3

emmanuel funeral tango« Oléo : À l’en­ter­re­ment d’une reine, il est pre­scrit de ban­der la jambe arrière gauche de son cheval per­son­nel.
L’an­i­mal n’est donc pas intégré à l’at­te­lage qui tracte le car­rosse funéraire mais il marche un peu en retrait, tenu au mors par un très jeune offici­er.
À cause de l’en­trave à sa jambe le cheval boite et sa clau­di­ca­tion attire tous les regards. »

Dans la litanie des crescen­dos et decrescen­dos d’un tan­go joué par deux musi­ciens, un rit­uel de mort se déploie autour de Dona Pia, vivante, qui va mourir, qui est morte. Con­tin­uer la lec­ture

Retour au pays de l’enfance

Michel DESMARETS, La plage d’après, Acad­e­mia, 2024, 176 p., 18 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑8061–3646‑6

desmarets la plage d'aprèsLe pre­mier roman de Michel Des­marets nous fait décou­vrir les sou­venirs de Côme, qui a per­du son frère aîné et rep­longe dans son passé en foulant le sable d’une plage qu’il affec­tionne. Il emmène son lecteur dans ses ter­ri­toires intimes, dans les explo­rations de l’enfance et les jeux frater­nels tein­tés d’euphorie et d’émerveillement, devenus ain­si inou­bli­ables. Con­tin­uer la lec­ture