Archives par étiquette : mère

L’implacable loi des générations

Jean-Marc DEFAYS, Deux fau­teuils au bal­con, Mur­mure des soirs, 2021, 127 p., 19 €, ISBN : 978–2‑930657–74‑5

defays deux fauteuils au balconLa famille a la cote en lit­téra­ture ces derniers temps. Elle y appa­raît sou­vent tox­ique, source de vio­lences et de dys­fonc­tion­nements. Voici un réc­it qu’on imag­ine auto­bi­ographique, tout en douceur et en empathie, sur la présence offerte par un fils à sa mère dev­enue veuve. Un roman qui se déroule comme une petite musique de cham­bre.

Octogé­naire, veuve, la mère du nar­ra­teur a quit­té la mai­son famil­iale pour s’installer dans un apparte­ment situé au sep­tième étage d’un immeu­ble en ville. En bor­dure d’un fleuve, elle y a une vue qui est comme une con­so­la­tion. À l’image du titre et des pho­togra­phies en cou­ver­ture qui sont en elles-mêmes tout un réc­it, le bal­con où mère et fils s’installent régulière­ment est devenu un phare sur l’existence, la leur et celle de ceux et celles qu’ils voient déam­buler à leurs pieds. Con­tin­uer la lec­ture

Le rôle de sa vie

Ste­fan LIBERSKI, Une grande actrice, ONLiT, 2021, 212 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87560–141‑4

liberski une grande actriceCet automne, ONLiT inscrit un auteur de renom à son déjà riche cat­a­logue. C’est en effet à l’enseigne de la mai­son d’édition brux­el­loise que Ste­fan Liber­s­ki pub­lie son nou­veau roman, Une grande actrice.

Ladite actrice s’appelle Jacque­line Boulanger et est non pas comé­di­enne de pro­fes­sion, mais employée admin­is­tra­tive dans une uni­ver­sité. Elle mène pour­tant sa vie comme sur une scène, pas­sant d’un rôle à l’autre au gré de ses humeurs et intérêts. Méprisante avec son mari, cru­elle avec ses trois enfants, elle sait toute­fois com­ment se faire appréci­er : Con­tin­uer la lec­ture

Où en sommes-nous avec la mort ?

Un coup de cœur du Car­net

Anne GUINOT, Un si pro­fond silence, Âme de la Colline, 2021, 178 p., 15 €, ISBN : 978–2‑9602025–2‑6

guinot un si profond silenceAnne Guinot est née en 1983 dans « un pays de forêts et de riv­ières ». Elle vit en Bel­gique depuis 2008 (Brux­elles d’abord, le Con­droz ensuite). Un si pro­fond silence est son pre­mier livre. Un lieu de mots d’où elle nous par­le de com­ment sa vie s’est figée quand elle a per­du sa mère, alors enceinte de jumeaux, et de com­ment le silence s’est instal­lé dans son corps. Elle avait deux ans. Con­tin­uer la lec­ture

Partager sa mère

Jonathan ZACCAÏ, Ma femme écrit, Gras­set, 2021, 214 p., 18.60 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782246825463

zaccai ma femme écritVin­cent, acteur de for­tune et de notoriété moyenne, empêtré dans une famille chao­tique où cha­cun se réfugie dans ses pro­pres fic­tions, a per­du sa mère. Il peine à s’en relever. Vin­cent et elle avaient une rela­tion fusion­nelle, pétrie d’une loy­auté indé­fectible, de con­flits per­pétuels, et d’une admi­ra­tion réciproque pour l’artiste qu’il est, qu’elle était. Une sen­si­bil­ité exac­er­bée et le besoin d’inventer sa vie ne seront pas les moin­dres des héritages qui échoient à Vin­cent. Alors, pour avancer, pour sor­tir de sa léthargie, et aus­si pour « sor­tir de l’ombre », Vin­cent décide d’écrire un livre sur sa mère. Il y pense. Il allume son ordi­na­teur. Il rêve de ce livre. Il l’imagine. Bien enten­du, son pro­jet n’avance guère. C’est alors qu’il décou­vre que sa femme écrit sur le même sujet. Sa femme qui est effi­cace, qui n’est pas coincée comme lui dans les affres de l’absence, qui pousse devant elle non un livre, mais rien de moins qu’un scé­nario pour le ciné­ma, et qui con­naît des pro­duc­teurs, de grandes actri­ces influ­entes, bref, sa femme qui va réus­sir à écrire sur sa mère. Dès lors, la hache de guerre est déter­rée. Et l’équilibre pré­caire de Vin­cent s’écroule. Il avait trou­vé quelque chose pour recon­stru­ire l’être brisé qu’il était, et sa femme l’en dépos­sède. Vin­cent ne veut pas partager sa mère, ni sa douleur. Con­tin­uer la lec­ture

Balance ton père !

Fran­cis­co PALOMAR CUSTANCE, Le fils du mata­dor, Diag­o­nale, 2021, 233 p., 18,50 , ISBN : 978–2‑930947–02‑0

custance le fils du matador« Rodri­go grim­pait à toute vitesse la pente qui le con­dui­sait au cimetière. Tout droit vers la proue du navire. L’éperon pré­ten­tieux qui sur­plom­bait les jardins et l’ensemble des loge­ments soci­aux (…). »

Le jeune garçon (onze ans) s’apprête à réalis­er un hap­pen­ing oscil­lant entre délin­quance et affir­ma­tion : pein­dre en rouge Fer­rari une tombe vis­i­ble depuis chez lui. Ses mul­ti­ples incar­tades le met­tent au ban de la société du coin, de l’école, de la famille ? Le héros de notre roman n’en a cure. Seul lui importe de devenir un jour mata­dor, comme son père et son grand-père. Et peu lui chaut d’être doué pour le dessin ou le chant. Être mata­dor ou rien. D’où l’école buis­son­nière, le cimetière trans­for­mé en arène, un chien ou un engin de for­tune adap­tés pour jouer les tau­reaux. Con­tin­uer la lec­ture

Percée dans l’enfance contuse

Véron­i­ca LENNE, À l’ombre du ven­tre, Tétras Lyre, 2020, 66 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930685–51‑9

En plaçant en exer­gue Boris Cyrul­nik qui nous affirme “la famille, ce havre de sécu­rité, et en même temps le lieu de la vio­lence extrême”, Véron­i­ca Lenne, psy­choprati­ci­enne et poétesse brux­el­loise nous prévient : À l’ombre du ven­tre nous emmène, avant de nous plonger dans le vif du pro­pos, au sein d’une fig­ure mater­nelle dure, voire vio­lente. Con­tin­uer la lec­ture

Le vertige des masques

Jean-François FÜEG, Ni Dieu, ni halušky, pré­face de Jean-Pierre Sak­oun, post­face de Dominique Coster­mans, Ter­ri­toires de la mémoire, 2019, 96 p., 9 €, ISBN : 978–2‑930408–43‑9

« Elle qui avait lut­té toute une vie pour ne pas être fille d’im­mi­grés, la ter­mi­na  Anna Bielik », Page 69, Jean-François Füeg lâche cette phrase sim­ple et trou­ble, la nom­i­na­tion ini­tiale la mère repre­nait le dessus et Annie allait dis­paraître…

Dans Ni Dieu, ni halušky, son dernier opus, l’auteur pour­suit la quête d’une mise à jour du palimpses­te de toute immi­gra­tion, des secrets de famille intriqués dans l’histoire col­lec­tive, des silences paralysants. Cette suite de livres[1] pour­suit avec une qual­ité rare, le dévoile­ment du con­cept de « stress iden­ti­taire ». L’histoire d’Annie, c’est l’histoire de la mère, celle qui con­te une autre his­toire fon­da­trice à ses enfants, qui racon­te l’Histoire à sa façon, déportée du réel, en touch­es rhap­sodiques, cou­sant bout à bout des incon­gruités qui tien­nent, se polis­sent, pren­nent sens et enlisent la famille au fil du temps. Con­tin­uer la lec­ture

La famille sur l’estomac

Patrick ROEGIERS, La vie de famille, Gras­set, 2020, 173 p., 16,50 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782246816195

Après quan­tité d’essais et de romans, sur l’art sous toutes ses formes et sur les mytholo­gies, grandes et petites his­toires du Plat pays, le nou­veau roman de Patrick Roegiers, La vie de famille, mar­que une rup­ture (et on ver­ra que le mot n’est pas vain). Ce livre est prob­a­ble­ment le plus per­son­nel, le plus intime (comme on le dit d’un jour­nal), le plus engagé de l’écrivain aux plus de cinquante titres. Un roman auto­bi­ographique sur « la trame inal­ién­able de l’enfance ». Con­tin­uer la lec­ture

Benzine : le livre de sa mère

Rachid BENZINE, Ain­si par­lait ma mère, Seuil, 2020, 91 p., 13 € / ePub : 9.49 €, ISBN : 9782021435092

Ain­si par­lait ma mère, de Rachid Ben­zine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déc­la­ra­tion d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hom­mage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quo­ti­di­en, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en ter­res étrangères. Ain­si par­lait ma mère, de Rachid Ben­zine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déc­la­ra­tion d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hom­mage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quo­ti­di­en, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en ter­res étrangères. Con­tin­uer la lec­ture

Anamnèse et Graal intime

Philippe REMY-WILKIN, Ver­tige !, Mael­strOm, coll. “Book­leg Brux­elles se con­te”, 2019, 36 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87505–347‑3

Le réc­it Ver­tige ! est bâti à l’image du tableau Ver­tige, l’escalier mag­ique de Spilli­aert, qui fig­ure en cou­ver­ture. Avec brio, entre impos­si­ble anam­nèse et démon de la logique, Philippe Remy-Wilkin campe une fic­tion aus­si entê­tante qu’un breuvage. Sur fond d’un ques­tion­nement sur le règne de Léopold II, sur les couliss­es sanglantes de la coloni­sa­tion du Con­go, une machine infer­nale (au sens de Cocteau) se met en place : à l’occasion d’une mys­térieuse invi­ta­tion à se ren­dre au Musée de Ter­vueren, le nar­ra­teur se retrou­ve embar­qué dans une tec­tonique des plaques touchant l’Histoire et son his­toire famil­iale. Ryth­mée par la voix posthume de la mère, l’architecture du réc­it adopte un mou­ve­ment tout en spi­rale. Com­ment lever la chape de plomb des non-dits qui écrase les siè­cles ? Pourquoi le nar­ra­teur en vient-il à soupçon­ner un « rose­bud » refoulé der­rière sa pas­sion de l’Histoire ? La déam­bu­la­tion, la vis­ite eth­nospa­tiale dans les salles du Musée de Ter­vueren catal­yse une descente spéléologique dans le temps. Quel lien ombil­i­cal avec l’Afrique a‑t-il occulté ? Dans le sil­lage de la mort de la mère, des zones intimes tenues dans l’ombre récla­ment un pas­sage vers la lumière. Con­tin­uer la lec­ture

Sur les traces d’une mère fantôme

Michel TORREKENS, L’hirondelle des Andes, Zel­lige, coll. « Vents du Nord », 2019, 204 p., 20 €, ISBN : 978–2‑914773–91‑1

L’hirondelle des Andes.
Un titre poé­tique, qui fait rêver.
Un roman qui entrelace les beautés ful­gu­rantes, paysages, villes, d’un périple à tra­vers le Pérou, et les sen­ti­ments mêlés de la jeune voyageuse qui s’y est lancée comme on relève un défi. Con­tin­uer la lec­ture

S’approprier son deuil en attendant que la joie revienne

Éric-Emmanuel SCHMITT, Jour­nal d’un amour per­du, Albin Michel, 2019, 251 p., 19,9 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑226–44389‑2

Mars 2017, à la veille de son cinquante-sep­tième anniver­saire, Éric-Emmanuel Schmitt devient orphe­lin : cinq ans après son père, sa mère s’éteint. « Un jour comme les autres, tout devient dif­férent. » Com­ment pour­suit-on la route quand on est « plus l’enfant de per­son­ne » ? Où trou­ver la force d’accomplir le « devoir de bon­heur » si cher à sa maman quand seul le cha­grin sem­ble vouloir de lui ? On lui répète qu’il faut deux ans pour faire son deuil mais à quoi peut bien rimer ce genre de lieux com­muns ? Con­tin­uer la lec­ture

La mer / la mère / l’amer / l’âme erre

Isabelle BIELECKI et Mar­tine ROUHART, pho­togra­phies de Pierre MOREAU, Miroirs à marée basse, Coudri­er, 2019, 77 p., 20 €, ISBN : 978–2‑930498–94‑2 — Expo­si­tion des pho­tos sur 100 mètres aux Galeries Royales d’Ostende du 24 juin au 4 août 2019

Trente ans ! C’est le temps qu’il a fal­lu à Isabelle Bielec­ki pour com­pren­dre que ses poèmes adressés à la mer, alors écrits « d’un jet brûlant », par­lent en vérité de sa mère. L’amniotique homo­phonie est restée incon­sciente tout ce temps. Ce sont les pho­tos à grand for­mat de son com­pagnon Pierre More­au qui ont réveil­lé ses textes longtemps enfouis. Ils for­ment aujourd’hui la pre­mière par­tie du recueil Miroirs à marée basse. Con­tin­uer la lec­ture

Le féminin et la parole défaillante

Chris­tine VAN ACKER, Je vous regarde par­tir. Poèmes, Arbre à paroles, 2019, 66 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87406–680‑1

On le sait, les femmes écrivains accor­dent une atten­tion émi­nente à la rela­tion entre l’en­fant qu’elles furent et leurs par­ents, leur mère en par­ti­c­uli­er. Cette remé­mora­tion peut pren­dre divers­es tour­nures, générale­ment plus proches de la récrim­i­na­tion que de l’idéal­i­sa­tion. Chris­tine Van Ack­er, quant à elle, adopte une posi­tion tout en nuances, com­bi­nant le reproche et la ten­dresse, l’api­toiement et la per­plex­ité, la souf­france et la joie de vivre. Plutôt que la for­mule du réc­it, elle a choisi celle du recueil de poèmes, plus libre, plus frag­men­taire, non sans analo­gies avec le jour­nal intime – un jour­nal inspiré en l’oc­cur­rence non par les faits actuels, mais par le sou­venir des faits passés, de l’en­fance de l’héroïne à la mort de ses par­ents. Je vous regarde par­tir, toute­fois, présente une struc­ture non pas diariste mais ter­naire et dyschronique. En effet, jusqu’à la p. 17, les poèmes évo­quent le grand Départ et le deuil qui s’en­suit. Des pages 18 à 40, on assiste à un retour en arrière vers l’époque de l’en­fance. La dernière par­tie, enfin, cible la péri­ode du vieil­lisse­ment et de l’ag­o­nie. Cette tri­par­ti­tion non linéaire mon­tre claire­ment que, en matière de ques­tion­nement auto­bi­ographique, la recherche du sens est de nature fon­cière­ment rétro­spec­tive : c’est après-coup seule­ment que, l’ir­rémé­di­a­ble étant advenu, le sujet peut procéder à une ten­ta­tive de bilan mémoriel et affec­tif, où la vie cède le pas au vécu. « Vous emporterez avec vous / ce qui nous regarde / et ne vous apparte­nait pas ». Con­tin­uer la lec­ture

Nous ne sommes pas seuls dans la mangrove

Un coup de cœur du Car­net

Vic­toire DE CHANGY, L’île longue, Autrement, 2019, 200 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782746751262

Il s’agirait d’abord d’un départ : sur un coup de tête, la nar­ra­trice, jeune femme affamée de mys­tère part à Téhéran et « s’accorde au décor et dénote à la fois ». Prend ses mar­ques et le temps néces­saire pour décou­vrir l’Iran « qui ouvre ou qui ferme », « qui tend ou qui prend ». Lors de l’ashoo­ra[1], elle a ren­con­tré Tala, la ving­taine, qui la voit comme « sa pre­mière amie d’un autre pays ». C’est la fille aînée d’une fratrie dense. Sa mère est décédée il y a peu, dans une douleur qua­si­ment indi­ci­ble. Un mal qui pour­tant a été gravé en ondes sonores sur le répon­deur : « Dar­d­aram, j’ai mal » sont des mots qu’on ne voudrait plus jamais enten­dre. Tala a aus­si don­né la vie très tôt à Bijan. Toutes trois, la fille déliée de son mariage, la petite-fille qui touche si ten­drement les gens et les objets et cette nar­ra­trice invitée jusqu’au plus intime de cette famille, vont chercher à percer les secrets d’une mère dont sub­siste une col­lec­tion de phras­es sibyllines. Dans le « car­net du dedans » rési­dent sans doute des répons­es à toutes leurs ques­tions.

Con­tin­uer la lec­ture

De la complexité des relations fusionnelles

Eve­lyne HESPEL, Le petit tsar, Acro­dacro­livres, 2018, 276 p., 18 €, ISBN : 978–2930956350

Nous entrons dans le quo­ti­di­en de Nan­cy, une biol­o­giste de quar­ante-cinq ans qui vit avec son fils Corentin et Adam, un psy­chi­a­tre renom­mé. Nan­cy est habitée par de nom­breuses angoiss­es (peur des microbes, des ascenseurs, de la foule…), mais elle est aus­si et surtout très anx­ieuse vis-à-vis de son fils qui a raté le bac et fume des joints. Elle a une rela­tion fusion­nelle avec lui et même si elle est con­sciente de son prob­lème, elle reste enfer­mée dans l’ambivalence de son com­porte­ment. Con­tin­uer la lec­ture