Archives par étiquette : poésie

Sur les sentiers de soi

Un coup de cœur du Car­net

Alain DANTINNE, Amour quelque part le nom d’un fleuve, illus­tra­tions Jean Morette, Herbe qui trem­ble, 2020, 271 p., 17 €, ISBN 978–2‑491462–00‑0

dantinne amour quelque part le nom d'un fleuveÀ vivre depuis quelques mois comme des reclus, on en viendrait presque à per­dre le nord et dès lors, la notion du voy­age. Étour­dis, désori­en­tés, nous n’avons, comme seul hori­zon, que celui de la cham­bre autour de laque­lle nous bombi­nons. Dans cette attente de nou­veaux départs, la lec­ture du vol­ume-antholo­gie d’Alain Dan­tinne, Amour quelque part le nom d’un fleuve, ravive l’espoir. Celui non seule­ment d’envisager repren­dre la route, enton­ner une fois encore le chant des pistes mais plus essen­tiel peut-être, celui de pou­voir choisir son exil intérieur. Et c’est juste­ment par ce titre que débute la déam­bu­la­tion dans l’œuvre du poète-voyageur Dan­tinne. Toute la ten­sion qui ani­me l’écriture de l’auteur est là, présente dès ce pre­mier recueil[1], dans le titre même du pre­mier poème sobre­ment inti­t­ulé Voy­age. Con­tin­uer la lec­ture

Jean-Claude Pirotte sur le départ

Un coup de cœur du Car­net

Jean-Claude PIROTTE, Je me trans­porte partout. 5000 poèmes inédits (2012–2014), Cherche Midi, 2020, 740 p., 29 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978–2‑7491–5543‑2

Avant de s’éclipser défini­tive­ment au print­emps 2014, traçant sa dernière route vers les rivages loin­tains de l’enfance per­due, Jean-Claude Pirotte nous avait aimable­ment prévenus :

après ma mort je pub­lierai
des poèmes inat­ten­dus
mais pas avant je reste au rez-
de chaussée des rimeurs per­dus
Con­tin­uer la lec­ture

Luc Dellisse, homme libre, toujours…

Luc DELLISSE, Le cer­cle des îles, Cormi­er, 2020, 108 p., 18 €, ISBN : 9782875980243

luc dellisse le cercle des ilesUn dou­ble mou­ve­ment, sys­tole-dias­tole, sem­ble bercer toute l’œuvre de Luc Del­lisse. Sans la con­train­dre à une pro­gram­ma­tion rigide, l’auteur lui inflé­chit – con­sciem­ment ou non ? – une ryth­mique plus proche du pneu­ma que de la dunamis… Pub­li­er donc un essai, puis un recueil de nou­velles, un essai encore, puis un recueil de poèmes, témoigne à la fois d’un vital­isme pul­satile, pro­fond, ain­si que d’une cohérence insoumise à tout, si ce n’est à l’impératif de lib­erté grande. Con­tin­uer la lec­ture

Plume et pinceau à l’unisson

Rose-Marie FRANÇOIS et Charles DELHAES, L’écho du regard, Tétras lyre, 2020, 76 p., 16 €, ISBN : 978–2‑930685–53‑3

francois delhaes l echo du regardDans un ouvrage de for­mat car­ré pour accueil­lir l’impression très soignée des œuvres en por­traits, paysages, cer­cles et car­rés de Charles Del­haes, Rose-Marie François en enreg­istre L’écho du regard, sous la forme de poèmes atten­tifs et sen­si­bles, exposés vison-visu, à savoir un poème par œuvre et dou­ble page. Chaque toile du pein­tre lui a inspiré quelques vers agis­sant comme le départ et la des­ti­na­tion, l’aller et le retour : de mul­ti­ples va-et-vient, de joyeuses con­nivences et col­lab­o­ra­tions nous dit l’introduction du livre et qui font autant de ponts invis­i­bles entre l’image et le texte, entre le texte et l’image, entre les deux auteurs. Con­tin­uer la lec­ture

Une syntaxe du silence

Serge NÚÑEZ TOLIN, L’exercice du silence, Cad­ran ligné, 2020, 66 p., 14 €, ISBN : 978–2‑9565626–2‑7

serge nunez tolin l exercice du silenceY aurait-il au fond une syn­taxe du silence ?  Un ensem­ble de règles qui per­me­t­traient de com­pren­dre pourquoi, chez le poète, le silence n’est pas syn­onyme d’absence mais bien plutôt de dia­logue, de présence au monde. C’est en quelque sorte l’interrogation que le poète Serge Núñez Tolin décline depuis la pub­li­ca­tion de plusieurs de ses recueils tels que L’interminable évi­dence de se taire (2006) ou L’ardent silence (2010). Avec L’exercice du silence, il pour­suit donc cette recherche, cette remise en ques­tion de la « néces­sité de par­ler », de ce silence qui « noue la res­pi­ra­tion à l’air qui le tra­verse ». Con­tin­uer la lec­ture

Le néant, la plénitude

Philippe MATHY, Étreintes mys­térieuses, illus­tra­tions Sabine Lavaux-Michaëlis, Ail des ours, coll. « Grand ours », 2020, 8 €, ISBN : 978–2‑491457–04‑4

mathy etreintes mysterieuses« La cul­ture de la poésie n’est jamais plus désir­able qu’aux épo­ques pen­dant lesquelles, par suite d’un excès d’é­goïsme et de cal­cul, l’ac­cu­mu­la­tion des matéri­aux de la vie extérieure dépasse le pou­voir que nous avons de les assim­i­l­er aux lois intérieures de la nature humaine »[1]. Tous les hommes sont des poètes, dans la mesure où ils éprou­vent le besoin d’exprimer et de repro­duire leurs émo­tions dans un cer­tain rythme. Si le poète est l’homme imag­i­natif par excel­lence, son influ­ence sur les lecteurs et sur toute la société sera déter­mi­nante, quoique imper­cep­ti­ble à l’œil nu, sou­tient le poète roman­tique anglais : « Les poètes sont les lég­is­la­teurs non recon­nus du monde ». Sous cet emblème, Philippe Mathy pour­suit, depuis Promesse d’île (1980) et une dizaine d’autres livres, un tra­vail de réflex­ion intérieure sur le rôle du poème et du poète : « Poètes, nous sommes des passeurs qui ignorons où émerge l’autre rive ». C’est une chance car si « le poète par­le et ne sait pas (…) il ne se lasse pas d’avancer vers Celui qui sait et ne par­le pas » ; il est « un guet­teur sans but » atten­tif à l’étreinte mys­térieuse d’un monde délivré du temps, voué à une « sorte de néant que l’on pour­rait aus­si nom­mer pléni­tude ». Con­tin­uer la lec­ture

Écrire c’est peindre une montagne et des baises de fantômes

Un coup de cœur du Car­net

Fan­ny GARIN, Natures sans titre, Angle mort, 2020, 12 €, ISBN : ISBN 978–2‑9602174–6‑9

fanny garin natures sans titreil reste du vert cette mon­tagne sans bruit une carte postale glacée

Exi­gence à sen­tir et à dire : ain­si entre-t-on dans Natures sans titre, le deux­ième recueil de Fan­ny Garin — en synesthésie. Les impres­sions, par asso­ci­a­tions et cor­re­spon­dances, pren­nent la parole – au risque de la folie. Auda­cieuse, affranchie, verte (mar­que chim­ique des fous). Plus vraie que nature, comme on dirait d’un tableau, d’une pho­togra­phie ou de la maîtrise de la com­po­si­tion de Fan­ny Garin. Con­tin­uer la lec­ture

Échos d’une arborescence évidente

Pierre WARRANT, Le temps de l’arbre, Cygne, 2020, 103 p., 13 €, ISBN : 978–2‑84924–625‑2

warrant le temps de l'arbreLes récentes recherch­es en matière de com­mu­ni­ca­tion végé­tale ont con­fir­mé ce que beau­coup pressen­taient. Les arbres dia­loguent entre eux et avec l’environnement. Ces nou­velles con­clu­sions sci­en­tifiques n’ont sans doute pas échap­pé à l’ingénieur Pierre War­rant dont on sait, depuis la pub­li­ca­tion de ses deux précé­dents recueils – Con­fi­dences de l’eau (2016) et Alti­tudes (2013) –, l’attention qu’il porte au souf­fle vital que lui inspire la com­mu­nion avec la nature. Arpen­teur, voyageur, pho­tographe, c’est avant tout en poète qu’il tente de met­tre des mots sur ce lan­gage des saisons. Con­tin­uer la lec­ture

« Une pensée, piolet de ses strates »

Chris­t­ian HUBIN, L’in-temps, Étoile des lim­ites, 2020, 75 p., 14 €, ISBN : 978–2‑905573–21‑6

christian hubin l'in-tempsLe poème hubinien se développe autour d’un sans lieu qui n’est peut-être, pour citer Fer­nand Ver­he­sen évo­quant son expéri­ence de la tra­duc­tion, « que le rien cen­tral dans le silence duquel tout se crée et autour duquel le poète répond à un appel. Cet invi­o­lable espace intérieur, avec sa lisière de mots (…)» [1]. C’est à par­tir de ce lieu-là que com­men­cent à penser ceux-ci : «  à l’écoute de ce ‘rien’, de ce «’silence’, on perçoit à son tour et comme en écho, l’appel de ce qui n’est pas dit, l’appel du ‘muet’ »[2]. Pour Michaël Bish­op, cette œuvre nous plonge au cœur même de l’énigme, non pas « pour jouer en morce­lant, pour lancer le défi (…) d’un puz­zle à décoder. On est dans ‘cela’ qui résiste à la nom­i­na­tion, aux gestes de sta­bil­i­sa­tion, dans ‘cela’ qui refuse de fonc­tion­ner selon les normes du ratio­nal­is­able, du con­cep­tu­al­is­able (…). Toutes les lois de la physique, comme de la méta­physique, plongées dans un désor­dre qui, pour­tant, sem­ble appartenir à l’être, en offrir la face ter­ri­ble, extra­or­di­naire, le désas­tre et le dés-être (…). L’éclat de ce que l’on croy­ait peut-être con­naître, tout à coup volé en éclats »[3]. Con­tin­uer la lec­ture

« Il y a toujours une fin aux confins … »

Un coup de cœur du Car­net

Anna AYANOGLOU, Le fil des tra­ver­sées, Gal­li­mard, 2019, 97 p., 12,50 € / ePub : 8.99 €, ISBN : 978–2‑07–284427‑0

anna ayanoglou le fil des traverseesCréé en 1913, le per­son­nage de Barn­a­booth, voyageur libre et déli­cat, nous entraîne à tra­vers l’Europe du début du 20e siè­cle. Sous la plume pré­cieuse de Valery Lar­baud, les villes du vieux con­ti­nent se suc­cè­dent, se déplient, de Moscou à Lon­dres, de Paris à Berlin. Occa­sion pour Barn­a­booth de dessin­er une car­togra­phie intime et per­son­nelle que le lecteur devine au fil des frag­ments com­pilés du  jour­nal et des poèmes. L’un de ceux-ci éclaire par­ti­c­ulière­ment le con­texte sen­ti­men­tal dans lequel s’effectue cette tra­ver­sée, Con­tin­uer la lec­ture

Un tonnerre d’encre…

Un coup de cœur du Car­net

Yvon VANDYCKE, Anam­nèse !, pré­face de Philippe Mathy, post­face de Luci­enne Strivay. Tail­lis Pré, coll. « Ha ! », 2020, 191 p., ISBN : 978–2‑87450–166‑1

« L’art n’est pas une fenêtre en trompe‑l’œil ouverte sur les par­adis per­dus ou à venir. L’art n’a pas de dra­peau ni d’église, il n’est ni d’en haut ni d’en bas, ni de gauche ni de droite, et il n’a pas de juste milieu. L’art n’est pas une frian­dise, mais une médi­ta­tion sur la vie. Une médi­ta­tion joyeuse ou pathé­tique, ludique, lyrique ou dro­la­tique. L’art est dif­fi­cile, insoumis », écrit ce poète peu con­nu. La réédi­tion d’Anam­nèse et de deux recueils écrits entre 1960 et 1963, aujourd’hui introu­vables : Dire pagaille et L’oplomachin, est par­ti­c­ulière­ment bien­v­enue. Un cahi­er de doc­u­ments pic­turaux fig­ure aus­si dans cette édi­tion. Si Vandy­cke est ignoré en tant que poète, il n’est pas incon­nu comme pein­tre et dessi­na­teur. Line Hubert lui avait en effet con­sacré une mono­gra­phie : Rien qu’un peu de pein­ture véri­ta­ble et véridique (Édi­tions Arts et Voy­ages, 1977). Con­tin­uer la lec­ture

Sonnets salés sans moraline…

Un coup de cœur du Car­net

Lau­rent ROBERT, Son­nets de la révolte ordi­naire, Aethalidès, coll. « Freaks », 2020, 141 p., 16 €, 978–2‑491517–04‑5

laurent robert sonnets de la revolute ordinairePar­mi les plaisirs de la lit­téra­ture, il y a celui de la décou­verte. Celle de dénich­er par exem­ple un auteur dont on se sent proche immé­di­ate­ment, au pre­mier coup d’œil, et la sur­prise de repér­er un édi­teur que l’on ne con­nais­sait pas encore la veille. Dou­ble plaisir donc ici avec ces Son­nets de la révolte ordi­naire de Lau­rent Robert parus chez l’éditeur lyon­nais Aethalidès. Une maque­tte sobre, élé­gante, un papi­er de qual­ité, une typogra­phie aérée et le titre d’une col­lec­tion – Freaks — qui donne le ton, à la fois inso­lite et provo­ca­teur ! Con­tin­uer la lec­ture

Herbier de l’instant

Jean Luc WERPIN, Menues mon­naies, Jacques Fla­ment, 2020, 98 p., 10 €, ISBN : 978–2‑36336–445‑6

Jean Luc Wer­pin verse dans le haïku comme un enfant plonge dans une meule de foin. Il s’y enfonce à se per­dre et l’air hir­sute, il en ressort plein d’épis et de fétus accrochés aux vête­ments, de pous­sières et de pol­lens sur le vis­age comme autant d’étoiles dans les yeux. Une à une, il extrait ses ardentes et hasardeuses pris­es des mailles de ses habits pour les rassem­bler aujourd’hui, tel un her­bier dis­parate, dans un recueil nom­mé Menues mon­naies. Con­tin­uer la lec­ture

Rudesse de l’éther

Pas­cal FEYAERTS, Aspérités, Coudri­er, 2020, 54 p., 16 €, ISBN : 978–2‑390520–13‑9

pascal feyaerts aspéritésPour lui, le poète se doit de créer de la tran­scen­dance, lit-on en fin de vol­ume à pro­pos de Pas­cal Feyaerts. À elle seule, cette phrase soulève de nom­breuses ques­tions, dont de vocab­u­laire. Aus­si parce que le titre du présent recueil est Aspérités. Appos­er aspérités et tran­scen­dance est para­dox­al. Or, on lit un peu plus haut : Il y a chez moi une esthé­tique du ques­tion­nement et de l’ouverture et je vois sou­vent les choses par le prisme de l’oxymore. Ain­si, l’auteur ne souhaite rien d’autre que lier des réal­ités très séparées. Con­tin­uer la lec­ture

« Réveille-toi, le monde brûle »

Urgence poé­tique, orchestrée par Lau­rence VIELLE et Corentin LAHOUSTE, Press­es uni­ver­si­taires de Lou­vain, 2020, 15 €, ISBN : 978–2‑87558–938‑5

urgence poetiqueIl y a urgence cli­ma­tique, urgence envi­ron­nemen­tale, urgence de jus­tice sociale et d’accueil. Et pour méta­mor­phoser nos êtres en péril, il y a aus­si URGENCE POÉTIQUE. 

La poésie échappe à toute ten­ta­tive de sai­sisse­ment. Elle se mod­ule au gré des approches qui ten­tent de la cir­con­scrire sans jamais l’enclore dans une déf­i­ni­tion uni­voque. C’est du moins le point de vue pro­posé par l’ouvrage Urgence poé­tique, pub­lié aux Press­es Uni­ver­si­taires de Lou­vain. Ce petit livre est un car­net d’atelier, « réal­isé dans une cer­taine urgence – adéquat en cela à son titre », qui est le fruit de la rési­dence de Lau­rence Vielle, assistée de Corentin Lahouste, à l’UCLouvain. Con­tin­uer la lec­ture

Évocation d’une post-apocalypse : où la poésie se nourrit des cultures médiatiques contemporaines

Un coup de cœur du Car­net

Sébastien FEVRY, Brefs déluges, Cheyne, 2020, 96 p., 17 € ISBN : 978–2‑84116–290‑1

Après Soli­tude Europe, un pre­mier coup de maître salué en Bel­gique et en France par plusieurs prix impor­tants, Sébastien Fevry décrit dans Brefs déluges un monde guet­té par l’angoisse, une sourde men­ace, des dan­gers latents.

Dans Soli­tude Europe, il évo­quait la coex­is­tence de deux mon­des : au sein de nos sociétés de plus en plus clos­es sur elles-mêmes, sur leurs replis iden­ti­taires ou leurs peurs, l’évocation par petites touch­es du sort et de la place des vic­times de l’Histoire y était un thème majeur. Le poète nous pro­po­sait une réflex­ion néces­saire sur la con­di­tion humaine, à tra­vers le regard que nous devri­ons porter sur l’autre, miroir de notre pro­pre iden­tité. Con­tin­uer la lec­ture