Roxane LEFEBVRE, Alna. À l’horizon de nos ventres, Maelström reEvolution, 2024, 208 p., 15 €, ISBN : 9782875054920
Danseuse, performeuse, poétesse, Roxane Lefebvre délivre avec Alna. À l’horizon de nos ventres un chant aquatique, tellurique qui noue les harmoniques de l’enfantement, du cycle des générations et de la genèse de Gaïa. La pulsation qui rythme ce roman poétique s’étire du temps du rêve au temps des origines, de l’enfance perdue et retrouvée à la naissance d’une petite fille. Ode à la terre et au ciel, à Gaïa et à Ouranos, interrogeant leur séparation, l’aspiration à leurs noces cosmiques, Alna tend un texte-ventre, qui part du ventre et retourne à lui, qui évoque le ventre d’Alna, « désespérément vide » depuis des années. Continuer la lecture





Dans le sillage de la parution d’un ouvrage majeur,
Anthropologue, économiste, chercheur et développeur en intelligence artificielle, auteur de nombreux ouvrages (La crise du capitalisme américain, La guerre civile numérique, Se débarrasser du capitalisme est une question de survie, Comment sauver le genre humain ? avec Vincent Burnand-Galpin, À quoi bon penser à l’heure du grand collapse ?, Le capitalisme à l’agonie, Quelques considérations relatives au phénomène « provo »), Paul Jorion interroge en tant que penseur et artisan de la révolution technologique les enjeux, les conséquences, les dangers, les promesses de l’IA. La thèse qu’il développe nous dit que le point de bascule a eu lieu le 14 mars 2023, non pas le jour du dépassement de la Terre, mais la date à laquelle le modèle de langage multimodal, le Chat-GPT4, a signé l’avènement de la Singularité.
Rares sont les romanciers qui, dans leurs œuvres, interrogent le bal de la vie qui touche à sa fin, les dernières mesures de la valse existentielle. Dans son récit Les reines du bal, Corinne Hoex décrit dans une partition en trente mesures le microcosme d’une résidence pour personne âgées, le destin de femmes qui ont été parquées dans des mouroirs invisibles. Elles refusent de se résoudre au sort que leur monde veut leur imposer — l’effacement —, elles refusent de disparaître, prises en étau entre des camisoles chimiques et un corps médical déshumanisé. Parmi les reines de ce bal enfermées dans la résidence Les Pâquerettes, il y a Madame Prunier, Madame Pincemin, Madame Spinette, Madame Simonart, Madame Coppens. Chacune affronte à sa manière la vieillesse qui monte en elles ; ce petit peuple que la société a soustrait au regard se déchire souvent. Peu importe qu’on ait déjà un orteil dans la tombe. La logique du bal, c’est la rivalité, les coups bas pour rafler la première place sous les projecteurs.
Inclassable briseur de moules, poète, artiste conceptuel qui, dans une veine postduchampienne, bouleversa les rapports entre écriture, images et objets, d’une liberté de pirate au pays des signes et de l’institution muséale, Marcel Broodthaers (1924–1976) fut un génial brouilleur de frontière entre l’écrit et le dessin, l’humain et l’animal, le concept et la matière. À l’occasion du centenaire de la naissance de Marcel Broodthaers, L’Atelier contemporain publie des poèmes-poèmes, des poèmes-objets placés sous le signe du bestiaire. Remarquablement édité et présenté par Maria Gilissen-Broodthaers et Jean Daive, Le Bestiaire n° III de Marcel Broodthaers, Poèmes, 1960–1963 nous plonge dans l’espace de création physique et mental d’un artiste qui publia des recueils de poèmes, des ouvrages — Mon livre d’Ogre, Minuit, La bête noire, Pense-bête —, qui déconstruisit la poésie en la déportant vers les arts plastiques.
L’existence des êtres, la vie des phrases sont bitumées, encerclées par les vapeurs post-punk du « no future ». C’est dans le territoire mouvant du peuple des marges que Rachel M. Cholz campe Pipeline, son premier roman. Comme dans son premier récit, No ou le pactole paru à La Lettre volée, la fiction se penche sur les exclus, les broyés, les largués du système néolibéral, sur les tribus de la débrouille qui se livrent à mille et un trafics, tapinent, volent, dealent pour survivre. Comment écrire au cœur des mots qui sentent la folie du monde ? Princes des combines, des zones clandestines, la narratrice, « la timide », et son ami Alix écument la rue Heyvaert, les entrepôts près du canal de Bruxelles, louvoient dans des quartiers de Molenbeek, à la recherche de véhicules à siphonner. Le monde est en ruines mais il reste le gazole, l’élixir noir, pivot d’une économie parallèle depuis qu’Alix a découvert un pipeline qui relie une raffinerie à un entrepôt de stockage. Avec une liberté radicale, dans une langue serpentine, nerveuse, imprévisible, Rachel M. Cholz nous plonge dans un capitalisme à la dérive, impitoyable, paupérisant, braque ses projecteurs sur les êtres de l’ombre talonnés par les flics d’un côté, par les gangs mafieux de l’autre.
Ouvrir les pages étincelantes, vertigineuses d’Éros androgyne et autres textes, c’est s’abandonner à l’œuvre littéraire sans équivalent de Nathalie Gassel, sentir qu’en amont des mots elle pose l’équivalence entre l’écriture qui bande ses muscles et le corps jouissant. Magnifiquement préfacée par Pierre Bourgeade, la réédition d’Éros androgyne s’accompagne de textes inédits qui explorent les territoires du désir, les rencontres des corps, la mystique de l’écriture et du sexe.
Docteur en philosophie, maître de conférences à l’Université catholique de Lille, Tyler Reigeluth questionne les projets de « villes intelligentes », de « smart cities » qu’on nous impose de manière écrasante à travers le monde depuis les années 2000. Publié aux Éditions Météores dont on soulignera la force de la ligne éditoriale, L’intelligence des villes. Critique d’une transparence sans fin sonde les enjeux explicites et cachés, les fantasmes, la vision de l’urbanisation et du vivre ensemble que mobilise le « solutionnisme technologique » (Evgeny Morozov), la gestion technologique de l’espace urbain. Que recouvre le mot d’ordre actuel d’une intelligence artificielle censée « sauver » les villes des impasses écologiques, sociales qu’elles génèrent ?
Indien des chants d’amour, de la pensée cosmique et des guerres poétiques, Jacques Crickillon (1940–2021) est l’auteur d’une œuvre rare, séditieuse, insoumise. Ce voyageur en rupture de ban, cet infatigable arpenteur des énigmes de l’Être a construit et déconstruit une œuvre tout à la fois poétique, en prose, théâtrale qui procède par cycles comme l’analyse Éric Brogniet dans sa somptueuse préface. Le cycle de la nuit, réédition en un volume d’œuvres poétiques publiées par L’Arbre à paroles, s’avance comme la première figure de proue d’une constellation qui comprendra Le cycle de la montagne et Le cycle de l’amour et de la guerre (2025).
La langue, les langues forment des paysages que le poète explore avec la gourmandise de l’enfance. Après les très remarqués
Comment dégorger une langue engorgée, comment acérer le dessin, comment vivre-écrire-dessiner sur un fil ? Le dialogue entre les imaginaires de Tristan Sautier (poèmes) et de Laurence Skivée (dessins) délivre un chant rythmé en trois suites où le verbe cherche les zones où s’ébattent les loups. Au visage d’une société qui égorge celle et ceux qui ne rentrent pas dans le rang, Tristan Sautier lance ses meutes de poèmes rock, en frère de Harry Haller, le loup des steppes de Hermann Hesse. Le principe d’économie qui enserre ce recueil, ce livre d’artiste relève d’un principe plus haut, celui de la survie. Une survie en milieu hostile, traduite dans une langue ramassée, aiguisée qui creuse les infra-zones de l’existence, le goût de blues et les parfums du sexe.