Archives par étiquette : Véronique Bergen (autrice de la recension)

L’écriture comme don de vie

Rox­ane LEFEBVRE, Alna. À l’horizon de nos ven­tres, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2024, 208 p., 15 €, ISBN : 9782875054920

lefebvre Alna à l'horizon de nos ventresDanseuse, per­formeuse, poétesse, Rox­ane Lefeb­vre délivre avec Alna. À l’horizon de nos ven­tres un chant aqua­tique, tel­lurique qui noue les har­moniques de l’enfantement, du cycle des généra­tions et de la genèse de Gaïa. La pul­sa­tion qui rythme ce roman poé­tique s’étire du temps du rêve au temps des orig­ines, de l’enfance per­due et retrou­vée à la nais­sance d’une petite fille. Ode à la terre et au ciel, à Gaïa et à Oura­nos, inter­ro­geant leur sépa­ra­tion, l’aspiration à leurs noces cos­miques, Alna tend un texte-ven­tre, qui part du ven­tre et retourne à lui, qui évoque le ven­tre d’Alna, « dés­espéré­ment vide » depuis des années. Con­tin­uer la lec­ture

Une histoire de la Deuxième guerre mondiale

Un coup de cœur du Car­net

Vicente CIFUENTES (dessin), Arnaud DE LA CROIX (scé­nario), La Sec­onde Guerre mon­di­ale en BD, Le Lom­bard, 2024, 296 p., 29,90 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782808212458 

de la croix la seconde guerre mondiale en bdC’est avec brio qu’Arnaud de la Croix (scé­nario) et Vicente Cifuentes (dessin) relèvent le défi téméraire, le pari auda­cieux d’évoquer en vingt chapitres la séquence his­torique de la Deux­ième Guerre mon­di­ale. Aux côtés d’essais sur le Moyen Âge, sur la franc-maçon­ner­ie, les Tem­pli­ers, l’alchimie, l’ésotérisme ou encore Hergé, Arnaud de la Croix a inter­rogé le nazisme dans de nom­breux ouvrages parus chez Racine (Hitler et la franc-maçon­ner­ie, La reli­gion d’Hitler, Himm­ler et le Graal, Degrelle : 1906–1994…). Afin de men­er à bien la mise en réc­it d’un con­flit mon­di­al meur­tri­er qui s’est sol­dé par soix­ante mil­lions de morts, afin de ques­tion­ner les fais­ceaux de faits, leurs enchaîne­ments, les dessous des cartes, les caus­es poli­tiques, sociales, économiques d’une guerre plané­taire qui embrasa l’Europe, l’Asie, l’Afrique du Nord, l’Amérique du Nord, il s’agissait de choisir le plan tran­scen­dan­tal de lec­ture, les angles d’approche, les focus. Con­tin­uer la lec­ture

Take three de Pierre Mertens

Un coup de cœur du Car­net

Pierre MERTENS, Nécrolo­gies, Pré­face de Jean-Luc Out­ers, Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 2024, 136 p., 16 €, ISBN : 978–2‑8032–0081‑8 

mertens nécrologiesVir­tu­ose de la nou­velle, Pierre Mertens l’érige en ring, en espace de com­bat con­tre soi, con­tre le monde. Pré­facé par Jean-Luc Out­ers, pub­lié en 1977 par Jacques Antoine, réédité par l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es, le recueil Nécrolo­gies sonde les failles, les ambiguïtés, les faux pas de per­son­nages qui s’adonnent à l’exercice du bilan. Bilan d’une vie, la leur, ou celles des autres, dans le grand art du clair-obscur d’un écrivain qui a bâti l’une des œuvres les plus ambitieuses des 20ème et 21ème siè­cles. Con­tin­uer la lec­ture

La plume et les ondes

Manon HOUTART et Flo­rence HUYBRECHTS (sous la dir. de), Lit­téra­ture et radio, Textyles n°65, Ker, 2023, 176 p., 18 €, ISBN : 9782875864697

houtart huybrechts litterature et radioÀ l’occasion du cen­te­naire de la pre­mière sta­tion de radiod­if­fu­sion belge, la revue Textyles se penche sur les liens entre la lit­téra­ture et la radio en Bel­gique fran­coph­o­ne, sonde d’une part les émis­sions con­sacrées à la médi­ati­sa­tion des écrivains, d’autre part l’évolution de la radio comme espace de créa­tions radio­phoniques. Qu’est-ce que les ondes font à la lit­téra­ture quand elles s’en empar­ent (pour don­ner la parole aux écrivains ou génér­er des œuvres radio­phoniques) ? Quelles sont les muta­tions en pro­fondeur, les méta­mor­phoses que subit la lit­téra­ture lorsqu’elle se voit con­fron­tée à un nou­veau médi­um ? Quelles noces, quels nou­veaux pos­si­bles se tis­sent entre deux espaces régis par des spé­ci­ficités qui leur sont pro­pres ? Dirigé par Manon Houtart et Flo­rence Huy­brechts, réu­nis­sant les inter­ven­tions de Philippe Caufriez, Céline Rase, Chris­t­ian Janssens, Manon Houtart, Flo­rence Huy­brechts, Clé­ment Dessy, Daniel Charneux, Guil­laume Abgrall, Sébastien Schmitz ain­si qu’un entre­tien avec Mélanie Godin, ce vol­ume riche et pas­sion­nant donne à penser les inter­faces entre la page et le micro, ques­tionne la con­ser­va­tion des archives audio­vi­suelles avec la Son­u­ma, l’incidence de « la fréquen­ta­tion des micros » ou de « la mise en ondes » sur le par­cours d’une femme ou d’une homme de let­tres. Con­tin­uer la lec­ture

Remonter jusqu’à la langue de la Semois

Mor­gane EEMAN, Une joie longé­vive. Une épopée dans le bassin de la Semois, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2024, 98 p., 13 €, ISBN : 9782875054913

eeman une joie longeviveÉcrire en revenant vers la source, la vie sauvage, les con­fins d’un lan­gage aqua­tique, écrire pour se retrou­ver en se recon­nec­tant à des mots qui ont fui, écrire jusqu’à attein­dre une zone de fusion entre les flux du poème et les flux de la riv­ière Semois… le chant d’amour que Mor­gane Eeman livre à la Semois suit les méan­dres d’un afflu­ent de la Meuse qui a bercé son enfance, qui a forgé les paysages, don­né nais­sance à la vie, autour duquel la faune et la flo­re se sont épanouies. Con­tin­uer la lec­ture

801 kilomètres de poésie nomade

Tim­o­téo SERGOÏ, Marcher loin des écrans fait de nous des oiseaux, Pré­face de Raoul Vaneigem, Arbre à paroles, 2024, 268 p., 18 €, ISBN : 9782874067464

sergoi marcher loin des écrans fait de nous des oiseauxPoète voyageur « aux semelles de vent », arpen­teur de la poésie du cos­mos, grand errant du verbe sauvage, Tim­o­téo Ser­goï n’a jamais pactisé avec les écrivains insti­tu­tion­nels, cotés en bourse, avec les assis et les fondés de pou­voir du poé­tique. Dans son dernier recueil poé­tique Marcher loin des écrans fait de nous des oiseaux, il délivre un pro­to­cole d’action poé­tique qui prend la forme d’un texte s’étirant sur 801 kilo­mètres. L’exergue con­dense la visée du voy­age géo­graphique, esthé­tique et poli­tique : « 801 km de poésie / pour un marc­hand de yaourt / qui a voulu chang­er le monde ». Con­tin­uer la lec­ture

Que peut la philosophie ?

Éric CLÉMENS, Le sens de la philoso­phie, Press­es Uni­ver­si­taires de Lou­vain, coll. « Petites empreintes », 2024, 160 p. , 16,90 €, ISBN : 9782390614449

clemens le sens de la philosophieDans le sil­lage de la paru­tion d’un ouvrage majeur, En étoile. Intro­duc­tions à la philoso­phie (deux vol­umes) dont il pro­longe ici les ques­tion­nements, le philosophe Éric Clé­mens livre des médi­ta­tions déci­sives sur le sens de l’activité philosophique dans ce nou­v­el essai inclass­able porté par une puis­sance con­ceptuelle innervée par la pas­sion de penser.  « Philoso­pher hors monde n’a pas de sens. Pour autant, la philoso­phie, même poli­tique, n’a pas à fix­er quelle poli­tique doit être menée pour l’avenir de notre monde, encore moins quelles exis­tences… Cepen­dant, face aux per­sis­tances de la pau­vreté et des iné­gal­ités, des dégra­da­tions du cli­mat et de la bio­di­ver­sité, des men­aces et des réal­ités de guer­res et de dic­tatures, sans oubli­er nos désirs et nos angoiss­es, que peut faire la philoso­phie ? » Dès l’entame, les enjeux sont posés : que peut-on atten­dre de la philoso­phie ? Que donne-t-elle à penser ? Com­ment nous ori­ente-t-elle dans l’action ? Dans son apti­tude au ques­tion­nement, son creuse­ment de la ques­tion du sens, que provoque-t-elle ? Con­tin­uer la lec­ture

Penser l’intelligence artificielle

Paul JORION, L’avènement de la Sin­gu­lar­ité. L’humain ébran­lé par l’intelligence arti­fi­cielle, Textuel, coll. « Petite antholo­gie cri­tique », 2024, 125 p., 14,90 € / ePub : 10,99 €, ISBN : 9782386290008 

jorion l'avenement de la singularitéAnthro­po­logue, écon­o­miste, chercheur et développeur en intel­li­gence arti­fi­cielle,  auteur de nom­breux ouvrages (La crise du  cap­i­tal­isme améri­cain, La guerre civile numérique, Se débar­rass­er du cap­i­tal­isme est une ques­tion de survie, Com­ment sauver le genre humain ? avec Vin­cent Bur­nand-Galpin, À quoi bon penser à l’heure du grand col­lapse ?, Le cap­i­tal­isme à l’agonie, Quelques con­sid­éra­tions rel­a­tives au phénomène « pro­vo »), Paul Jori­on inter­roge en tant que penseur et arti­san de la révo­lu­tion tech­nologique les enjeux, les con­séquences, les dan­gers, les promess­es de l’IA. La thèse qu’il développe nous dit que le point de bas­cule a eu lieu le 14 mars 2023, non pas le jour du dépasse­ment de la Terre, mais la date à laque­lle le mod­èle de lan­gage mul­ti­modal, le Chat-GPT4, a signé l’avènement de la Sin­gu­lar­ité. Con­tin­uer la lec­ture

Scènes de bal, grenadine et canari

Corinne HOEX, Les reines du bal, Gras­set, coll. « Le courage », 2024, 96 p. , 14 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782246838340 

hoex les reines du balRares sont les romanciers qui, dans leurs œuvres, inter­ro­gent le bal de la vie qui touche à sa fin, les dernières mesures de la valse exis­ten­tielle. Dans son réc­it Les reines du bal, Corinne Hoex décrit dans une par­ti­tion en trente mesures le micro­cosme d’une rési­dence pour per­son­ne âgées, le des­tin de femmes qui ont été par­quées dans des mouroirs invis­i­bles. Elles refusent de se résoudre au sort que leur monde veut leur impos­er — l’effacement —, elles refusent de dis­paraître, pris­es en étau entre des camisoles chim­iques et un corps médi­cal déshu­man­isé. Par­mi les reines de ce bal enfer­mées dans la rési­dence Les Pâquerettes, il y a Madame Prunier, Madame Pincemin, Madame Spinette, Madame Simonart, Madame Cop­pens. Cha­cune affronte à sa manière la vieil­lesse qui monte en elles ; ce petit peu­ple que la société a sous­trait au regard se déchire sou­vent. Peu importe qu’on ait déjà un orteil dans la tombe. La logique du bal, c’est la rival­ité, les coups bas pour rafler la pre­mière place sous les pro­jecteurs. Con­tin­uer la lec­ture

Objets de Marcel Broodthaers à marée haute

Un coup de cœur du Car­net

Mar­cel BROODTHAERS, Le Bes­ti­aire n°III de Mar­cel Broodthaers, Poèmes, 1960–1963, édi­tion et présen­ta­tions par Maria Gilis­sen-Broodthaers et Jean Daive, L’atelier con­tem­po­rain, 2024, 208 p., 30 €, ISBN : 9782850351433

le bestiaire n°III de marcel broodthaersInclass­able briseur de moules, poète, artiste con­ceptuel qui, dans une veine post­duchampi­enne, boulever­sa les rap­ports entre écri­t­ure, images et objets, d’une lib­erté de pirate au pays des signes et de l’institution muséale, Mar­cel Broodthaers (1924–1976) fut un génial brouilleur de fron­tière entre l’écrit et le dessin, l’humain et l’animal, le con­cept et la matière. À l’occasion du cen­te­naire de la nais­sance de Mar­cel Broodthaers, L’Atelier con­tem­po­rain pub­lie des poèmes-poèmes, des poèmes-objets placés sous le signe du bes­ti­aire. Remar­quable­ment édité et présen­té par Maria Gilis­sen-Broodthaers et Jean Daive, Le Bes­ti­aire n° III de Mar­cel Broodthaers, Poèmes, 1960–1963 nous plonge dans l’espace de créa­tion physique et men­tal d’un artiste qui pub­lia des recueils de poèmes, des ouvrages — Mon livre d’Ogre, Minu­it, La bête noire, Pense-bête —, qui décon­stru­isit la poésie en la dépor­tant vers les arts plas­tiques. Con­tin­uer la lec­ture

Siphonner la fiction

Un coup de cœur du Car­net

Rachel M. CHOLZ, Pipeline, Seuil, 2024, 224 p., 19 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782021554281

cholz pipelineL’existence des êtres, la vie des phras­es sont bitumées, encer­clées par les vapeurs post-punk du « no future ». C’est dans le ter­ri­toire mou­vant du peu­ple des marges que Rachel M. Cholz campe Pipeline, son pre­mier roman. Comme dans son pre­mier réc­it, No ou le pactole paru à La Let­tre volée, la fic­tion se penche sur les exclus, les broyés, les largués du sys­tème néolibéral, sur les tribus de la débrouille qui se livrent à mille et un trafics, tap­inent, volent, dealent pour sur­vivre. Com­ment écrire au cœur des mots qui sen­tent la folie du monde ? Princes des com­bines, des zones clan­des­tines, la nar­ra­trice, « la timide », et son ami Alix écu­ment la rue Hey­vaert, les entre­pôts près du canal de Brux­elles, lou­voient dans des quartiers de Molen­beek, à la recherche de véhicules à siphon­ner. Le monde est en ruines mais il reste le gazole, l’élixir noir, piv­ot d’une économie par­al­lèle depuis qu’Alix a décou­vert un pipeline qui relie une raf­finer­ie à un entre­pôt de stock­age. Avec une lib­erté rad­i­cale, dans une langue ser­pen­tine, nerveuse, imprévis­i­ble, Rachel M. Cholz nous plonge dans un cap­i­tal­isme à la dérive, impi­toy­able, paupérisant, braque ses pro­jecteurs sur les êtres de l’ombre talon­nés par les flics d’un côté, par les gangs mafieux de l’autre. Con­tin­uer la lec­ture

Célébration de la chair

Un coup de cœur du Car­net

Nathalie GASSEL, Éros androg­y­ne et autres textes, Pré­face de Pierre Bourgeade, Tail­lis Pré, 2024, 180 p., 19 €, ISBN : 9782874502200

gassel eros androgyne et autres textesOuvrir les pages étince­lantes, ver­tig­ineuses d’Éros androg­y­ne et autres textes, c’est s’abandonner à l’œuvre lit­téraire sans équiv­a­lent de Nathalie Gas­sel, sen­tir qu’en amont des mots elle pose l’équivalence entre l’écriture qui bande ses mus­cles et le corps jouis­sant. Mag­nifique­ment pré­facée par Pierre Bourgeade, la réédi­tion d’Éros androg­y­ne s’accompagne de textes inédits qui explorent les ter­ri­toires du désir, les ren­con­tres des corps, la mys­tique de l’écriture et du sexe. Con­tin­uer la lec­ture

Espace urbain et innovations technologiques

Tyler REIGELUTH, L’intelligence des villes. Cri­tique d’une trans­parence sans fin, Météores, 2023, 144 p., 16 €, ISBN : 2960288726

reigeluth l'intelligence des villesDoc­teur en philoso­phie, maître de con­férences à l’Université catholique de Lille, Tyler Reige­luth ques­tionne les pro­jets de « villes intel­li­gentes », de « smart cities » qu’on nous impose de manière écras­ante à tra­vers le monde depuis les années 2000. Pub­lié aux Édi­tions Météores dont on soulign­era la force de la ligne édi­to­ri­ale, L’intelligence des villes. Cri­tique d’une trans­parence sans fin sonde les enjeux explicites et cachés, les fan­tasmes, la vision de l’urbanisation et du vivre ensem­ble que mobilise le « solu­tion­nisme tech­nologique » (Evge­ny Moro­zov), la ges­tion tech­nologique de l’espace urbain. Que recou­vre le mot d’ordre actuel d’une intel­li­gence arti­fi­cielle cen­sée  « sauver » les villes des impass­es écologiques, sociales qu’elles génèrent ?   Con­tin­uer la lec­ture

Formes mutantes et chair du poème

Un coup de cœur du Car­net

Jacques CRICKILLON, Le cycle de la nuit. Régions insoumis­es, Approche de Tao, Nuit la neige, Léta­mor­phos XIII, Ténébrées, Intro­duc­tion et post­face d’Éric Brog­ni­et, Arbre à paroles, 2024, 358 p., 20 €, ISBN :  978–2‑87406–743‑3 

crickillon le cyle de la nuitIndi­en des chants d’amour, de la pen­sée cos­mique et des guer­res poé­tiques, Jacques Crickil­lon (1940–2021) est l’auteur d’une œuvre rare, sédi­tieuse, insoumise. Ce voyageur en rup­ture de ban, cet infati­ga­ble arpen­teur des énigmes de l’Être a con­stru­it et décon­stru­it une œuvre tout à la fois poé­tique, en prose, théâ­trale qui procède par cycles comme l’analyse Éric Brog­ni­et dans sa somptueuse pré­face. Le cycle de la nuit, réédi­tion en un vol­ume d’œuvres poé­tiques pub­liées par L’Arbre à paroles, s’avance comme la pre­mière fig­ure de proue d’une con­stel­la­tion qui com­pren­dra Le cycle de la mon­tagne et Le cycle de l’amour et de la guerre (2025). Con­tin­uer la lec­ture

Écarquiller l’écrire

Anna AYANOGLOU, Appartenir, Cas­tor astral, 2024, 118 p., 14 €, ISBN : 9791027803736 

ayanoglou appartenirLa langue, les langues for­ment des paysages que le poète explore avec la gour­man­dise de l’enfance. Après les très remar­qués Le fil des tra­ver­sées (Gal­li­mard, 2019), Sen­sa­tions du com­bat (Gal­li­mard, 2022), Anna Ayanoglou délivre Appartenir, un recueil poé­tique qui gravite comme un der­viche tourneur autour du motif de l’impossible appar­te­nance. Le mou­ve­ment de la vie, de l’enfance, de la con­stel­la­tion famil­iale, des orig­ines grec­ques ne se dépose à la sur­face de la mémoire que lorsqu’il est décan­té, approché, mise en forme dans la pâte de l’écriture. La brisure, l’effraction catal­y­sent un tra­vail d’anamnèse qui réveille des pans de sou­venirs, soulève des zones d’ombre. L’événement déclencheur du texte que nous lisons est d’emblée évo­qué : alors qu’elle subit une IVG, qu’elle refuse la per­pé­tu­a­tion de la lignée, Anna Ayanoglou entend l’accent grec de l’anesthésiste qui, sans le savoir, jouera le rôle de Socrate, de catal­y­seur d’une quête qui out­repasse celles des racines. C’est par l’accent que le passé lui est ren­du — la mal­adie du père, sa mort, les réminis­cences des séjours en Grèce, les études à Paris, l’apprentissage du russe, les étés où tout se joue. Con­tin­uer la lec­ture

Une langue-fauve

Tris­tan SAUTIER (poèmes), Lau­rence SKIVÉE (dessins), Engorge­ments, dégorge­ments (3 suites), Bleu d’encre, 2023, 40 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930725–65‑9

sautier skivee engorgements degorgementsCom­ment dégorg­er une langue engorgée, com­ment acér­er le dessin, com­ment vivre-écrire-dessin­er sur un fil ? Le dia­logue entre les imag­i­naires de Tris­tan Sauti­er (poèmes) et de Lau­rence Skivée (dessins) délivre un chant ryth­mé en trois suites où le verbe cherche les zones où s’ébattent les loups. Au vis­age d’une société qui égorge celle et ceux qui ne ren­trent pas dans le rang, Tris­tan Sauti­er lance ses meutes de poèmes rock, en frère de Har­ry Haller, le loup des steppes de Her­mann Hesse. Le principe d’économie qui enserre ce recueil, ce livre d’artiste relève d’un principe plus haut, celui de la survie. Une survie en milieu hos­tile, traduite dans une langue ramassée, aigu­isée qui creuse les infra-zones de l’existence, le goût de blues et les par­fums du sexe. Con­tin­uer la lec­ture