Bernard CAPRASSE, Le cahier orange, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2020, 390 p., 17.50 €, ISBN : 9782874895906
La guerre 40–45 est sans aucun doute un ferment narratif qui ne cesse de nourrir la littérature en général et celle des auteurs belges francophones en particulier. Les conflits armés bousculent l’ordre de choses, suspendent le cours des activités habituelles, séparent les familles, déplacent les personnes et créent un espace-temps propice au repositionnement des personnes. Ils permettent des règlements de compte en sous-main, rebattent les cartes relationnelles et sentimentales, remplissent les boîtes à souvenirs de douleurs, de deuils, de privations, de rancoeurs, mais aussi de joies intenses liées aux retrouvailles, au retour de la paix, à la libération. Continuer la lecture
Il est des écrivains qui font honneur à la vie des autres et qui mettent leur savoir-faire au service de récits de vie qui autrement ne verraient sans doute jamais le jour. Une démarche qui était déployée avec brio déjà dans les trois derniers ouvrages de Jean Marc Turine, dont
Le récit débute sur un geste fort : médecin gynécologue de son état, Jean, qui assiste aux funérailles de son amante, est invité par le mari de la défunte à prendre la parole et il lâche le morceau devant l’assemblée médusée. Mia, cette jeune femme que l’on pleure était aussi sa bien-aimée et avec sa perte, le sol se dérobe sous ses pieds. Il s’ensuit une rixe avec l’époux en colère, la police est appelée, le carabin insolent emmené au poste.
Il est souvent bien périlleux de faire œuvre littéraire de son vécu le plus sensible, le plus douloureux. Pareil défi d’écriture exige une ascèse que le prétexte de la fiction n’impose pas. En choisissant de parler de la vie, de la maladie et du décès de son compagnon, Marianne Sluszny a pourtant été bien inspirée car elle nous livre bien plus que des confidences intimes.
Le sentiment d’abandon parental chez un enfant laisse souvent une blessure profonde, indélébile. Quand Clara, âgée de 16 ans, voit sa mère quitter le domicile familial, elle décide de la rayer de sa vie. Lorsqu’elle reçoit huit ans plus tard un colis avec diverses informations sur celle qu’elle a reniée, elle pense d’abord à renvoyer l’enveloppe à l’expéditeur sans prendre connaissance de son contenu. Mais elle doit tôt admettre que le mal est fait : la plaie de la perte est rouverte et son regard aimanté par l’enveloppe qu’elle tarde à aller déposer. Elle commence par lire la lettre qui accompagne divers documents, puis ne résiste pas à prendre connaissance de tout son contenu. En écho à cette question qui résonne : Les incendies des âmes s’éteignent-ils toujours, à l’image de ceux des forêts ? 


Qui se souvient de Marguerite Japy-Steinheil, qui a pourtant défrayé la chronique et enflammé les passions il y a plus d’un siècle ? Sylvie Lausberg est historienne et elle livre avec Madame S les résultats d’une recherche menée sur deux décennies en quête du vrai visage d’une femme qui a marqué son temps.
Richard Lorent a décidément pris le parti d’écrire des thrillers politiques et d’en situer le récit dans la proche actualité de notre pays, de préférence dans le décor carolo. Mais ses romans n’ont rien à envier aux plus sombres polars et la familiarité des faits et lieux évoqués ne fait qu’ajouter aux frissons.
Le phénomène du sans-abrisme est difficile à appréhender par la majorité de nos semblables qui peinent à imaginer comment une femme ou un homme peuvent en venir à connaître un niveau de précarité aussi aigu. Approcher cette réalité nécessite une prise de distance par rapport aux émotions que suscite par exemple la mendicité, que celles-ci soient guidées par le rejet agacé ou la compassion béate. Le mystère de la grande précarité a déjà intéressé nos auteurs : on songe ici par exemple à
Voici une initiative originale née dans la foulée de la Foire du livre : rassembler en un recueil des textes écrits par des migrants et d’autres créés pour l’occasion par quelques-uns de nos écrivains francophones et par des personnes impliquées dans les mouvements aux côtés des réfugiés. Ce pari littéraire qui juxtapose les contributions en un jeu de miroirs ne va pourtant pas de soi. Comme le rappelle justement Xavier Deutsch :
Elie est cinéaste et il débarque en Tunisie au plein cœur des mouvements du printemps arabe. Son arrivée dans le pays vise initialement à préparer un retour sur les lieux de tournage du film de Jean-Jacques Andrien, Le fils d’Amr est mort (1975). Mais dès qu’il pose le pied sur le sol tunisien, il est pris dans le tourbillon d’espoir qui anime la population qui se mobilise dans les rues. Dans sa foulée et derrière sa caméra, nous arpentons les assemblées, les sit-in, les défilés.
L’univers des réseaux sociaux et des échanges écrits qui s’y déroulent inspire peu à peu les auteurs de romans, donnant une nouvelle forme d’expression au genre épistolaire de longue date exploité par les gens de lettres. Correspondance réelle ou simple prétexte à une mise en forme d’un récit, il est pratiqué dans Les yeux rouges sous une variante seconde, dans la mesure où la narratrice nous relate le contenu des envois reçus sans nous les livrer donner in extenso.
C’est énoncer un lieu commun que de dire que les technologies évoluent vite, imposent en quelques années leur usage comme une évidence de toujours, nous entraînant dans une danse qui donne le tournis. Au point que l’on doive parler de fracture numérique touchant ceux qui ont manqué une étape ! Et surtout de nous faire oublier comment était le monde d’avant, de faire passer dans l’ombre le chemin par lequel elles sont nées et surtout les choix ou non-choix qui leur ont permis de s’implanter dans notre vie.
Voici le récit sensible d’une jeune femme qui accompagne son aînée vers la fin de ses jours. Au fil des visites que Léa rend à sa grand-mère Stamatia, elle constate les progrès de la maladie qui embrouille les méandres de l’esprit de son aïeule. Les moments de lucidité deviennent plus rares, mais ils sont d’une grande intensité relationnelle. À ses côtés, la jeune fille découvre des pans de souvenirs anciens dont elle n’avait pas connaissance et qui portent sur la période qui a précédé son arrivée en Belgique. De la jeunesse de Stamatia, elle sait peu de choses hormis son veuvage précoce suite au décès accidentel de son mari et son arrivée en Belgique qui la coupera définitivement de ses racines grecques. À mesure que se suivent ses visites, sa grand-mère précise une demande : elle souhaite que Léa parte à la recherche de Maria, sa très proche amie d’enfance, dans son village natal de Tsepelovo.
Éric a la soixantaine solitaire. Analyste financier, il vit reclus dans un appartement, réduisant au strict minimum ses sorties, profitant des services de sa sœur Anne qui lui est toute dévouée mais qu’il ne se prive pas de maltraiter. Son univers en huis clos est organisé méthodiquement, sa vie est guidée par l’obsession de la propreté et elle est rythmée de rituels immuables, de gestes répétés, de petits plaisirs solitaires. Relationnellement, son existence est minimaliste, il loue régulièrement les services tarifés d’une prostituée et ne recherche aucun contact. Il fuit la compagnie de ses semblables. 