Archives de catégorie : numérique

L’enfant privée d’enfance

Marguerite VAN DE WIELE, Âme blanche, Névrosée, 2019, 216 p., 16 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-931048-08-5

La postérité est quelquefois injuste, le présent trop souvent amnésique et le public belge francophone peu conscient de son patrimoine littéraire. Ainsi des écrivains de valeur connaissent-ils les affres du purgatoire et leurs œuvres restent-elles absentes des rayons des librairies. Pour les femmes, la difficulté est accrue par le fait que l’Histoire littéraire a été écrite par des hommes. Pourtant, dès le début de la Belgique, certaines ont tenté de percer dans un monde des lettres encore exclusivement masculin et ont bravé les préjugés qui entourent les femmes artistes. Ce sont ces figures oubliées que la jeune maison d’édition Névrosée, dirigée par Sara Dombret, entend sortir de l’ombre en publiant une première série de douze livres de femmes écrivains belges. Parmi celles-ci, certains noms sont connus comme Caroline Gravière ou Madeleine Bourdouxhe, alors que d’autres ont totalement disparu de la mémoire collective. Marguerite Baulu et Jeanne de Tallenay, dont le roman L’invisible constitue une remarquable découverte, se voient ainsi remises à leur juste place grâce à cette initiative. Continuer la lecture

Isabelle Stengers et la création de possibles

Un coup de cœur du Carnet

Isabelle STENGERS, Réactiver le sens commun. Lecture de Whitehead en temps de débâcle, Découverte / Empêcheurs de penser en rond, 2020, 202 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782359251685

L’attention à l’aventure des idées et des actes qu’elles engagent questionne l’articulation intime entre pensée et vie, double expression d’un même plan. Pensant avec et depuis Whitehead, Réactiver le sens commun remet en chantier, réagence l’essai Whitehead et les ruminations du sens commun (Les Presses du réel, 2017) au sens où il le fait bégayer et le relance. Là où Whitehead caractérisait la civilisation moderne par son déclin, nous vivons sa débâcle. Nous sommes à un point de bifurcation : rien ne nous dit si nous allons pouvoir civiliser la modernité ou si nous nous engageons dans sa pure débâcle. Un des noms majeurs que Whitehead donna à ce déclin est bifurcation de la nature, à savoir la séparation entre qualités objectives et qualités subjectives. Une séparation qui a signé la défaite du sens commun.


Lire aussi : Isabelle Stengers. Philosophie activiste, récits spéculatifs et ouverture des possibles (C.I. n° 198)


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La famille sur l’estomac

Patrick ROEGIERS, La vie de famille, Grasset, 2020, 173 p., 16,50 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782246816195

Après quantité d’essais et de romans, sur l’art sous toutes ses formes et sur les mythologies, grandes et petites histoires du Plat pays, le nouveau roman de Patrick Roegiers, La vie de famille, marque une rupture (et on verra que le mot n’est pas vain). Ce livre est probablement le plus personnel, le plus intime (comme on le dit d’un journal), le plus engagé de l’écrivain aux plus de cinquante titres. Un roman autobiographique sur « la trame inaliénable de l’enfance ». Continuer la lecture

Un rêve de cinéma

Alain BERENBOOM, Le rêve de Harry, Genèse, 2020, 248 p., 22,50 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 979-1-0946896-22

« Un rêve de bagel, c’est un rêve et non pas un bagel » disait Harry, l’oncle de Michaël. Soit, le rêve du petit pain ne rassasie pas. Mais il peut donner faim ou créer des envies. C’est ce qui arrive dans ce roman, Le rêve de Harry, à Michaël, agent immobilier dans le Bruxelles des années 2000, après avoir été détective privé. Difficile de faire fortune dans ce métier où tous les coups sont permis. Mais le hasard peut bien faire les choses. Continuer la lecture

Quoi de neuf docteur ?

Jean-Pierre BALFROID, Le choix de Mia, M.E.O., 2020, 284 p., 20 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-8070-0225-8

Le récit débute sur un geste fort : médecin gynécologue de son état, Jean, qui assiste aux funérailles de son amante, est invité par le mari de la défunte à prendre la parole et il lâche le morceau devant l’assemblée médusée. Mia, cette jeune femme que l’on pleure était aussi sa bien-aimée et avec sa perte, le sol se dérobe sous ses pieds. Il s’ensuit une rixe avec l’époux en colère, la police est appelée, le carabin insolent emmené au poste. Continuer la lecture

Barbarella, elle l’a…

Véronique BERGEN, Barbarella. Une space oddity, Impressions Nouvelles, 2020, 130 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2-87449-737-7

Cette année-là, le rock and roll venait d’ouvrir ses ailes, certes. Un oiseau qu’on appelait Spoutnik, adieu à Marilyn au cœur d’or, etc. Cette année-là, surtout, « soixante-deeeeux », une femme entrait, souverainement nue, dans un univers qu’on préférait encore qualifier de « petits mickeys » plutôt que de Neuvième Art… Blonde exponentielle, la plastique parfaite, la lèvre purpurine, l’œil aguicheur, Barbarella plante ses pieds dans le sol de planètes lointaines et son regard dans les créatures vouées à rejoindre la pléthorique cohorte de ses amants. Elle s’avance en conquérante, libre, impériale, solitaire, et crève la page de la BD canonique, dont elle bouleverse l’agencement en strips réguliers et fait vibrionner les phylactères. Continuer la lecture

Déborderoman caniculaire

Claude DONNAY, On ne coupe pas les ailes aux anges, M.E.O., 2020, 284 p., 20 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-807002-28-9

Bruxelles en fusion, l’asphalte nappe plus que mollement les pavés, à portée de poings d’esprits chauffés à blanc. Claude Donnay campe un été prophétique où les thèmes écologiques, économiques, politiques et sociaux envahissent la fiction pour se heurter à un grand chaos. Tout a fondu en une mélasse grise et puante. Soit une fable qui met aux tréfonds de notre bonne société un thermomètre rougi par une flambante actualité. Il y a peut-être un brin d’anticipation dans ce roman : et s’il nous racontait un prochain été en nos belles régions tempérées ? Continuer la lecture