Archives de catégorie : numérique

Variations sur une Symphonie de l’horreur

Olivier SMOLDERS, Nosferatu contre Dracula, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2019, 128 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2874496486

Le crâne bosselé et chauve, le nez drument busqué, le sourcil fourni et la dentition en chaos d’aspérités, barrée de deux longues canines ; les mains arachnéennes, comme en quête de proie, le dos légèrement bombé, le regard halluciné et avide ; « sertie dans un costume de clergyman, sévère, boutonné jusqu’au col »… Voici que se présente lentement, solennellement, la silhouette la plus inquiétante de notre imaginaire fantastique, j’ai nommé Nosferatu. Et il fallait l’audace d’un Olivier Smolders, dont le travail et les intérêts pluriels se situent à l’intersection de la littérature et du cinéma, pour s’aventurer à saisir cet insaisissable. Continuer la lecture

L’urgence est aussi littéraire

Un coup de cœur du Carnet

Caroline LAMARCHENous sommes à la lisière, Gallimard, 2019, 165 p., 16 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782072819292

Nous sommes à la lisière : superbe titre pour un recueil de nouvelles qui ne l’est pas moins. Caroline Lamarche s’était déjà, dès ses débuts, révélée comme une auteure exigeante en matière de littérature et d’écriture peaufinée. Le recueil de nouvelles, Le jour du chien, publié aux éditions de Minuit en 1996, lui valut d’emblée le prix Rossel. À la suite d’un chien en errance, elle traçait le portrait d’humanités au bord de gouffres.

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Franca Doura et les territoires du désir

Franca DOURA, La boutique des fins heureuses, Academia, coll. « Livres libres », 2018, 130 p., 14 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-8061-0432-8

Si le titre du troisième roman de Franca Doura fait songer au recueil de nouvelles de Bruno Schulz, Les boutiques de cannelle, son récit construit l’espace de la lecture comme une boutique dans laquelle on pénètre, happé dans un climat de hasard, de fête foraine et de magie. Arpentage poétique des territoires de l’enfance, des paysages de l’amour, d’une recherche d’insolite, de rencontres fulgurantes, La boutique des fins heureuses s’ouvre sur une attraction d’une fête foraine, un spectacle intitulé Mémoire du monde. Sur la piste, un homme doué d’une mémoire prodigieuse répond sans faille aux questions les plus diverses du public. Les performances mnémoniques de l’artiste réveillent les souvenirs de la narratrice qui reconnaît un de ses amants, le « poète fou » Diogène qui, pour consommer leurs ébats, l’amenait dans des maisons closes. La réalité n’est jamais ce qu’elle est, elle se révèle sous son double. Les évidences se complexifient, la roue du hasard tourne. Si le prodige des chiffres ressemble à Diogène, il est en réalité son frère jumeau, Paco. Après avoir été l’amante du premier, la femme devient celle du second. Continuer la lecture

L’adoption est une road-story

Isabelle SPAAK et Florence BILLET, Une mère etc., Iconoclaste, 2019, 192 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-37880-071-0

Isabelle Spaak, prix Rossel 2004 pour Ça ne se fait pas, revient aujourd’hui avec un récit aiguisé, publié chez L’iconoclaste.

Qui peut me dire s’il connaît un enfant adopté en paix avec lui-même ? En dépit de toute la ferveur du monde, ces laissés-pour-compte des premiers jours fuient de toutes parts, tel un vase percé.

C’est à une exploration des alchimies familiales, de leurs mystères, que nous convie l’autrice d’Une mère, etc., s’inspirant cette fois de l’histoire vraie de Florence Billet, née en Colombie, française d’adoption. Depuis les pages, le vécu uppercute : si Florence est renommée Emmanuelle dans la fiction, c’est le véritable nom de sa mère biologique qui est inscrit, et l’enchaînement des épisodes de vie ont tout de la cadence singulière, tacchycardique, de l’authenticité – ou peut-être, et c’est sans doute encore plus vrai : de l’urgence. Continuer la lecture

Petits arrangements avec la vie

Un coup de cœur du Carnet

Jacqueline DAUSSAIN, La journée mondiale de la gentillesse, Quadrature, 2018, 128 p., 16 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-930538-88-4

Voici un recueil de nouvelles brillant qui excelle à rentrer dans l’univers de gens ordinaires et à en extraire l’essentielle humanité. Au départ de ces récits assez brefs de Jacqueline Daussain, point de faits extraordinaires, mais des scènes de la vie ordinaire dont se dégage rapidement la singularité des êtres. Ici, une dame évolue chaque jour dans les couloirs et les services d’un CHU où elle se trouve bien, en entretenant l’idée qu’elle y vient au chevet d’une parente malade après y avoir accompagné son défunt mari.  Là, un homme un peu perdu s’égare et s’égaie dans un carnaval avant de rejoindre le domicile conjugal où il reçoit un accueil tendre qui efface ses scrupules. Là encore, deux ex-conjoints s’écharpent, inquiets de ne pas trouver l’enfant dont ils partagent la garde. Ou encore : un père, dépassé dans la gestion de ses enfants pendant la semaine où il assure leur accueil en garde alternée, se lâche et leur autorise un peu tout. Continuer la lecture

Le chant du mensonge

Jacques RICHARD, La femme qui chante, ONLiT, 2019, 176 p., 16€ / ePub : 9€, ISBN : 978-2-87560-110-0

Il y a quelque chose de froid dans l’œuvre scripturale de Jacques Richard. Cette impression est d’autant plus déroutante que l’auteur n’hésite jamais à nous confronter à l’intériorité de ses personnages. Dans leur intimité crûment dévernie, ces derniers nous tiennent pourtant en respect, à l’extérieur. Ils restent hors de portée. Les mécanismes d’empathie, si confortables, ne s’enclenchent donc pas ; ce n’est pas le propos. On pourrait se croire à une représentation théâtrale : il y a des protagonistes, des scènes, des mono/dialogues, mais aussi une distance entre le public plongé dans l’obscurité silencieuse et les acteurs évoluant en actes et en paroles sur les planches. Mais la comparaison ne se pousse pas plus loin car rien n’est joué ni factice chez Richard. Et c’est peut-être cette authenticité nue qui déstabilise. Il est des choses qu’on préfère en effet ne pas (sa)voir : « Tout le monde sait qu’elles sont là, mais personne ne dit rien. Il ne faut pas tourner la tête de ce côté-là. Tant qu’on reste ici, ça va. » Continuer la lecture

Pauvre Belgique ! Ou pauvre Charlotte ?

Un coup de cœur du Carnet

Nathalie STALMANS, Si j’avais des ailes, Bruxelles au temps de Charlotte Brontë, Genèse, 2019, 167 p., 19,50€ / ePub : 12,99€, ISBN : 979-10-94689-23-3

Charlotte Brontë ! Jane Eyre ! Lecture de chevet durant l’adolescence, avec Les Hauts-de-Hurlevent de sa sœur Emily. Romantisme exalté, teinté de mystères, de silhouettes gothiques, tourelles ou morts-vivants. Romans, films, séries télé… À coup sûr, des briques du manoir de mon imaginaire intime, modelé par tant et tant de ces grandes dames des Lettres britanniques, d’Ann Radcliffe à l’immense Sarah Waters en passant par Jane Austen, les Brontë, Mary Shelley, Agatha Christie, Daphné du Maurier, Kate Atkinson.

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