Archives de catégorie : Recensions

Souvenirs gourmands

Philippe FIÉVET, Sur un air d’opéra bouffe, Sans escale, 2020, 200 p., 13 €, ISBN : 978-2491438029

fievet sur un air d opera bouffeCritique gastronomique, Philippe Fiévet a arpenté les routes de Wallonie et de Bruxelles pendant des années pour le compte de journaux et de ces guides qui font la pluie et le beau temps dans le monde de la restauration. Gourmand et gourmet, l’homme rend compte d’un univers qu’il a côtoyé de près comme observateur, mais aussi comme acteur. S’il prend la précaution classique de dire dans son propos liminaire que les faits décrits relèvent de la fiction, on reconnaît sans peine les lieux cités et les personnes évoquées à telle enseigne que le récit peut s’apparenter à un documentaire intimiste sur le monde des restaurants et des guides gastronomiques en Belgique francophone. Continuer la lecture

L’Art et marges musée

COLLECTIF, Art et marges musée, CFC Editions, 2020, 224 p., 30 €, ISBN : 9782875720573

art et marges museeÀ l’occasion des dix ans d’Art et marges musée, CFC Éditions publient un ouvrage de référence retraçant la création et l’évolution d’un espace dédié à l’art brut, à l’art outsider, évoquant une collection riche de plus de quatre mille œuvres d’artistes de toutes nationalités. Fondé en 1984 par Françoise Henrion, Art en marge se présente comme un lieu d’exposition et d’études d’œuvres plastiques créées par des personnes travaillant dans des ateliers créatifs ou par des autodidactes en marge des circuits de l’art. Les textes de Laurent Busine, Carine Fol (ancienne directrice d’Art en marge, à l’origine de la création du Art et marges musée, directrice artistique du centre d’art CENTRALE for contemporary art), Sarah Kokot, Caroline Lamarche, Thibaut Leonardis, Gérard Preszow et Tatiana Veress (directrice artistique actuelle d’Art et marges musée) interrogent les mutations définitionnelles du champ de l’art brut, outsider, en marge : de l’art « psychopathologique », « art des fous » collectionné et étudié par le psychiatre et historien de l’art Hans Prinzhorn à la collection d’art brut de Jean Dubuffet, l’inventeur de la notion d’art brut, des œuvres relevant de l’autodidaxie ou issues d’ateliers en milieu institutionnel à la singularité de créations hors normes, échappant à la cartographie des sédimentations artistiques. Continuer la lecture

Pé aime

Un coup de cœur du Carnet

Olivier , Poétique de l’amant, Bozon2x, 2020, 116 p., 20 €, ISBN : 978-2-931067-05-5

olivier pe poetique de l'amantLe trajet d’Olivier Pé de la peinture vers la photographie a été déterminé par la perte d’un atelier qu’il occupait depuis vingt ans. Imaginez un artiste qui doit dès lors se remettre en complète question ; médium compris. Or il a 1500 photos dans son ordinateur qui l’attendent, essentiellement prises avec son smartphone. Il en extrait peu à peu 300, les imprime, les place au mur du salon et laisse un trimestre les déplacer au rythme d’une mélodie intérieure lente, dont ses doigts se font le silencieux chef d’orchestre, jusqu’à n’en retenir qu’une centaine. Continuer la lecture

Marie Gevers la réenchanteresse

Un coup de cœur du Carnet

Marie GEVERS, Plaisir des météores, postface de Véronique Jago-Antoine, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 240 p., 9 €, ISBN : 9782875684950

gevers plaisir des meteoresDemandez à n’importe qui le sens du mot « météore » et il vous sera répondu qu’il s’agit d’un corps céleste, à la trajectoire fulgurante. En général, ils s’écrasent dans le désert ou tombent dans l’océan, plus rarement sur le toit d’une isba dans quelque ex-République soviétique. Chacun/e à sa façon, Arthur Rimbaud, Isadora Duncan, James Dean, Janis Joplin, Simone Weil, Kurt Cobain, Ayrton Senna, en furent un. Continuer la lecture

Jean Ladrière

Jean LECLERCQ et Thierry SCAILLET (éds), Lire Jean Ladrière. Une introduction à son œuvre, Presses Universitaires de Louvain, coll. « Empreintes philosophiques », 2019, 376 p., 31 € / ePub : 20 €, ISBN : 978-2-87558-884-5

Penseur hors du commun, philosophe majeur reconnu internationalement, professeur marquant de l’Université catholique de Louvain, auteur d’une œuvre complexe, Jean Ladrière a développé une herméneutique de la raison, plus largement de l’existence, qui renouvelle la philosophie herméneutique du 20e siècle. Sous la direction de Jean Leclercq et de Thierry Scaillet, les Actes du congrès de Louvain-La-Neuve consacrés à Ladrière (1921-2007) sont ici publiés. L’UCL (ALPHA) abrite désormais le Fonds d’archives Jean Ladrière, fonds qui s’ajoute aux archives de Maurice Blondel, de Michel Henry et d’Henry Bauchau. Des mathématiques à l’éthique, de la philosophie des sciences à la logique, des interrogations sur l’action humaine à ses travaux épistémologiques, de la philosophie du langage à la cosmologie, de l’herméneutique à la foi, l’odyssée philosophique de Jean Ladrière se voit ici remarquablement retracée par un panel de chercheurs (J. Greisch, E. Clemens, V. Blondel, J. De Munck, M. Bataille, L. Couloubaritsis, M. Sassine, J. Leclercq, B. Leclercq, T. Scaillet, M. Hunyadi, M. Dupuis, H. Faes, L. Perron, D. Lambert, P. Van Parjs, Y. Meessen, A. Zincq, N. Kalindula, R. Salas Astrain, B. Hespel, B. Feltz, P. Pissavin, J-M Aguirre Oraa). Continuer la lecture

Romantique Harpman

Un coup de cœur du Carnet

Jacqueline HARPMAN, La dormition des amants, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 280 p., 9.50 €, ISBN : 978-2-87568-483-7

harpman la dormition des amants espace nordSe replonger dans l’œuvre d’une autrice aimée, mais dont on a fait la connaissance il y a de nombreuses années, c’est toujours prendre un gros risque. Il se pourrait que l’écrivain adulé déçoive, que ses ficelles paraissent grossières, que ses descriptions agacent et que ses audaces semblent à présent bien banales. Il n’en a rien été. La première chose qui frappe à la lecture de La dormition des amants, c’est à quel point le classicisme élégant de l’écriture de Jacqueline Harpman est efficace, et continue à charmer. Continuer la lecture

Au-delà de la Chine

Anne ROTHSCHILD, Au pays des osmanthus, Frontispice de Sylvie Wuarin, Taillis Pré, coll. « Essais et témoignages », 2020, 96 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-171-5

rotschild au pays des osmanthusLe nouveau livre d’Anne Rothschild relève d’un genre que, en notre époque de mondialisme instantané, on pouvait croire un peu oublié : le récit de voyage. Il relate le périple effectué dans le sud de la Chine en septembre 2018 par l’écrivaine-artiste et une amie, sans doute Sylvie Wuarin dont un beau dessin fait seuil au volume. On devine d’emblée le risque d’un tel projet, accru par l’ignorance de la langue locale et le recours à une interprète : « acclimater notre inconnaissance de l’Asie grâce à des langages connus » (R. Barthes, L’empire des signes). A. Rothschild y échappe-t-elle ? Un premier niveau du texte, le journal d’une touriste européenne, est nourri d’anecdotes, d’observations, d’échanges aimables mais sommaires avec les autochtones. Partout l’eau est présente : pluie, rivières, nuages, lacs, à quoi se conjuguent étroitement le monde végétal – rizières, bambous, lotus – et l’insistant motif de l’horizon montagneux. Un modèle familier assure la cohérence des notations : celui du « paysage », de la « vue » pittoresque. Proche de l’imagerie chinoise traditionnelle, le réseau des notations visuelles présente en effet un aspect quasi « pictorialiste », comme le genre photographique bien connu : « je marche dans des estampes / où passe parfois la figure d’un mandarin. » S’y entremêlent des touches olfactives et gustatives plus sensuelles : le parfum entêtant de l’osmanthus, celui du camphrier, les victuailles odorantes et colorées sur les étals des marchés, et surtout les repas aux subtiles combinaisons sucré-salé, aigre-doux, chaud-froid… Continuer la lecture

Maeterlinck : des abeilles et des fleurs

Maurice MAETERLINCK, La vie des abeilles, suivi de L’intelligence des fleurs, Postfaces de Laurence Boudart, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 460 p., 9,50 €, ISBN : 978-2875684813

Dépassant les clivages entre scientifiques et poètes, précurseur d’une pensée d’une intelligence animale et végétale à une époque où prévaut la disjonction entre l’humain, seul doté d’âme, de sensibilité, et le reste du vivant privé d’aptitudes cognitives, Maurice Maeterlinck développe des essais novateurs qui contestent la primauté que l’humain s’octroie dans la chaîne des êtres. En 1901, dix ans avant la consécration du prix Nobel, paraît La vie des abeilles qui, rompant avec les théories de Pavlov, contestant l’animal-machine de Descartes et l’anthropomorphisme de Buffon, avance une thèse radicalement inédite que les scientifiques confirmeront des années plus tard : non seulement les insectes, les mammifères mais aussi les plantes sont dotés, non d’un seul instinct, mais d’une intelligence spontanée élaborée. Continuer la lecture

Le continent du fragile…

Anne-Marielle WILWERTH, Là où s’étreignent les silences, Bleu d’encre, 2020, 85 p., 12€, ISBN : 978-2-930725-34-5

wilwerth la ou s etreignent les silencesComme nous l’évoquions à la fin d’une précédente recension, c’est sur un quai bercé par une brise marine légère que nous retrouvons avec plaisir Anne-Marielle Wilwerth. Un nouveau recueil qui ne pouvait trouver plus bel ancrage que l’enseigne des éditions Bleu d’encre tant les nuances de la couleur bleue semblent iriser l’œuvre de l’auteure. Un bleu peut-être plus dilué ici que dans le dernier livre, Ce que le bleu ne sait pas du fragile, paru en 2019, un peu plus flou, plus léger qui irriguerait des ciels ordinaires où flânent des funambules. C’est donc en empruntant à la palette du peintre son bleu outremer qu’Anne-Marielle Wilwerth poursuit l’édification de sa cathédrale de silence. Chaque recueil venant d’une certaine manière et presque paradoxalement combler les vides d’une architecture vouée à l’effacement, au retrait. Continuer la lecture

Prix littéraires des Grenades : les 5 finalistes

Les votes du public son clôturés et les 5 finalistes de la première édition du prix littéraire des Grenades sont à présent connues. Elles seront départagées par un jury professionnel. Continuer la lecture

Poésie touffue de signes

Jean d’AMÉRIQUE, Atelier du silence, Cheyne, 2020, 17 €, ISBN : 978-2-84116-292-5

jean d'amerique atelier du silenceD’un instant tout possible remué, le poème gravit ses ruines et le ciel reprend besogne à héberger l’opaque. 

Hypallages, paronomases, synchises ou hyperboles : à l’œil du lecteur de poésie averti, les nombreuses figures de style qui habitent le recueil Atelier du silence de Jean d’Amérique n’échapperont pas. Le préfacier de cet ouvrage, Jacques Vandenschrick, recommande pourtant : « Que chacun entame, loin des pédanteries théoriques, sa lecture buissonnière, libre et empathique quels que soient les apparents cahots de la sente. » Qu’à cela ne tienne, arpentons donc l’atelier du silence du poète. Continuer la lecture

Déjouer la prison

COMPAGNIE BUISSONNIÈRE, Brèche(s), Ceriser, 2020, 80 p., 11 €, ISBN : 9782872672257

« On peut faire du théâtre partout, même au théâtre. »
Augusto Boal

Louis, au public  Je m’appelle Louis. Je viens d’une bonne famille, j’ai fait des études, j’ai des amis, des projets, une copine, j’ai de la chance surtout. De bonnes cartes en main. Aujourd’hui, je vais en prison pour la première fois de ma vie. Je suis comédien-animateur et je vais faire du théâtre en milieu carcéral. J’y ai pensé toute la journée. On me l’a proposé et sans y réfléchir plus que ça, j’ai dit oui. Et là, sur le parking de la prison, dans ma voiture, j’ai peur. En fait, je suis partagé entre l’excitation et la peur de l’inconnu. Il y a des mecs violents là-dedans… J’y vais ou je n’y vais pas ?

Louis, le protagoniste visiteur-animateur nous parle et raconte, sous la forme d’un théâtre épique, cette vie dedans-dehors la prison. Il fait entrer dans son récit des détenus, des agents, des gardiens, bref la population carcérale. Continuer la lecture

Conjuguer douleur et pudeur

Véronique JANZYK, Vincent, ONLiT, 2020, 79 p., 10 €, ISBN : 978-2-87560-128-5

janzyk vincentVéronique Janzyk, autrice la plus publiée chez ONLIT Editions, pose un regard sensible sur une réalité douloureuse, celle d’un sportif qu’une maladie va paralyser. Elle le fait néanmoins sans sensiblerie et avec une économie de moyens qui se reflètent notamment dans le titre, Vincent, mais aussi dans le nombre de pages (79) de ce roman, que l’on pourrait qualifier de novella.

Le livre commence sous les meilleurs auspices puisqu’il nous place dans le sillage de convertis au cyclisme soudés par la même passion, leur meneur enthousiaste et enjoué, le Vincent du titre, avec lequel la narratrice pratique « une drague lente et douce ». Mais très vite, le meneur sort des radars jusqu’au jour où il recontacte chaque membre du peloton. Continuer la lecture

Suivez le guide et l’as…

Guy DELHASSE, Les Littérantes. Le mag du tourisme littéraire en Wallonie et à Bruxelles, n°1 octobre 2020

Quel est le point commun entre Guy Delhasse et son moyen de déplacement favori, à savoir le vélo ? Eh bien, c’est que l’un comme l’autre sont incapables de reculer. Par contre quand il s’agit de foncer bille en tête, de prendre les chemins de traverse, d’aborder une côte en partant en danseuse, bref d’aller de l’avant, on ne rattrape plus le gaillard. Continuer la lecture

D’académicienne à académicien

Véronique BERGEN, Jacques De Decker. L’immortel de l’Académie royale de Belgique, Lamiroy, coll. « L’article », 2020, 40 p., 4 € / ePub : 1.99 €, ISBN : 9782875953698

bergen jacques de de decker l immortel de l academie royale de belgiqueNouvelle collection de petits formats à parution mensuelle des éditions Lamiroy, « L’article » livre son deuxième volume. Véronique Bergen y esquisse Jacques De Decker, L’immortel de l’Académie royale de Belgique.

L’exercice d’admiration est le cœur même de la collection (pour le premier numéro, Gorian Delpâture parlait de Stephen King comme du « plus grand écrivain du monde »). Dans ce genre codifié, Véronique Bergen a choisi d’évoquer celui qui a été le Secrétaire perpétuel de l’Académie pendant dix-sept ans, l’écrivain, le traducteur et intellectuel dont le décès le 12 avril 2020 a plongé le monde littéraire belge dans la sidération. Dans l’hommage de l’académicienne à celui qui l’a accueillie dans la vénérable institution le 17 novembre 2018, l’émotion affleure souvent. Continuer la lecture

Tours et alentours de Jean-Philippe Toussaint

Lire, voir, penser l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint. Colloque de Bordeaux, Textes réunis par Jean-Michel DEVÉSA, Impressions Nouvelles, 2020, 440 p., 26 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-87449-778-0

devesa lire voir penser l oeuvre de jean philippe toussaintDepuis Les émotions, paru cet automne chez Minuit jusqu’aux débuts de Jean-Philippe Toussaint (avec La salle de bain en 1985, chez Minuit déjà), trente-cinq ans se sont écoulés. Soit une douzaine de romans et récits, sans compter des livres sur l’art, Félix Vallotton, le Louvre, de la photographie, plusieurs films, un ciné-roman tiré de La Sévillane – et encore un spectacle multimedia pour la scène avec le très estimé Delano Orchestra –, l’écrivain belge a fait l’objet de multiples traductions : du mandarin au finnois en passant par le bosniaque et le russe, une vingtaine de par le monde, et autant de mémoires ou thèses universitaires. Auréolé de plusieurs prix littéraires (le Rossel pour La télévision, le Médicis pour Fuir, le Décembre et le Triennal du roman de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour La vérité sur Marie), il a très tôt été salué par la critique, autant que reconnu par un public de plus en plus large, et notamment à l’étranger. Continuer la lecture