Archives de catégorie : Recensions

Nuit macabre au bivouac

Francis GROFF, Waterloo, mortelle plaine, Weyrich, coll. “Noir corbeau”, 2021, 264 p., 18 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-87489-631-6

groff waterloo mortelle plaineQuatrième participation à la collection de polars «  Noir Corbeau », c’est sur Waterloo, après plusieurs autres sites de chez nous, que Francis Groff, journaliste, scénariste et romancier, a pointé sa plume dans Waterloo, mortelle plaine. On y retrouve Stanislas Barberian, bouquiniste belge installé à Paris, mais  fiancé à Martine, une consœur bruxelloise, complice des enquêtes policières que le jeune homme mène à titre officieux pour rendre service à ceux qui font appel à sa perspicacité. Continuer la lecture

Scalp. Cuir chevelu et muscles sous-jacents

Christine AVENTIN, Scalp, Arbre à paroles, coll. « If », 2021, 110 p., 14 €, ISBN : 978-2-87406-750-1

aventin scalpEn avril dernier, Christine Aventin sortait FeminiSpunk chez Zones, une réflexion anti-conformiste sur le potentiel révolutionnaire des filles. Ce livre a occupé l’autrice pendant trois ans. Trois années durant lesquelles il n’y a pourtant pas eu que l’écriture. Non. Or pas de place dans l’essai pour dire « la débandade politique sur la ZAD où [elle] vivait », l’otite qui tourne mal au point de vivre « le coma, la douleur, l’aphasie », le crâne trépané, mais aussi « les deux ruptures amoureuses simultanées ». Non. Pas de place dans FéminiSpunk, livre de force et de puissance. Continuer la lecture

Vivre, résolument

Un coup de cœur du Carnet

Aurélie William LEVAUX, Justice (pas le groupe), Cambourakis, 2021, 176 p., 18 €, ISBN : 978-2-36624-576-9

levaux justice pas le groupeCe qui était par contre clairement sous contrôle, c’était nous, et il allait falloir un certain temps pour que nous sortions de la torpeur et retrouvions une certaine énergie et foi en l’existence. 

On ne s’ennuie clairement pas en lisant Aurélie William Levaux. Dans la continuité de son dernier livre Bataille (pas l’auteur) paru en 2019 aux éditions Cambourakis, Aurélie William Levaux rempile avec Justice (pas le groupe) aux mêmes éditions. Nous y retrouvons le style très reconnaissable de l’autrice, par ailleurs dessinatrice et plasticienne : souvent de longues phrases entrecoupées de discours indirect libre, un pessimisme et une certaine sauvagerie, des chutes cash et ouvertes. Continuer la lecture

Un petit livre compagnon

Jean-Pierre OTTE, La bonne vie, Cactus Inébranlables, 2021, 70 p. 10 €, ISBN : 978-2-39049-031-9

otte la bonne vieL’histoire du petit livre signé Jean-Pierre Otte, La bonne vie, qui paraît aux éditions Cactus Inébranlable, est insolite et touchante.

L’auteur a hébergé durant l’hiver 2008 un jeune Russe de Crimée, Sergueï, inscrit à l’université, à Paris, pour une année de cours qui ne le captivaient guère, et qui s’est mis en quête d’autres horizons. Continuer la lecture

Fils et entre-fils

François EMMANUEL et Marc DESGRANCHAMPS, Petit frère, Chemin de fer, 2021, 64 p., 14 €, ISBN : 9782490356256

emmanuel petit frereL’on sait François Emmanuel fin observateur des relations humaines ; qu’il s’agisse d’un couple ou d’une famille complète, il sonde les âmes et nous en rend compte avec une infinie subtilité. Ses personnages interagissent vivement avec le monde qui les entoure, en ressentent les contradictions, mettent à l’épreuve les limites des lois des hommes, de leur morale, et cette sensibilité les rapproche inexorablement de leurs semblables en proie aux tourments. Continuer la lecture

De la fantasy qui questionne le présent

Un coup de cœur du Carnet

Anne-Sophie DEVRIESE, Biotanistes, ActuSF, 2021, 350 p., 19.90 / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-37686-349-6

devriese biotanistesDiscriminations liées au genre, écocide, manipulations du pouvoir et de l’information, importance de la mémoire et de la transmission : l’énumération des thèmes brassés dans ce premier roman peut faire peur. Pourtant, avec Biotanistes, Anne-Sophie Devriese évite l’écueil d’une littérature donneuse de leçons. Mieux : elle signe un roman-univers dont le lecteur met du temps à revenir même si, paradoxalement peut-être, il nous ramène sans cesse au présent. Continuer la lecture

Chercher une autre vision du réel

Marc PIRLET, Le photographe suivi de Derrière la porte, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 220 p., 9 €, ISBN : 9782875685421

pirlet le photographe« J’ai réalisé […] que mon père avait une conscience, une vie intellectuelle, et qu’il avait cherché à comprendre le monde autour de lui, à l’appréhender, à le faire sien, avec une constance dans l’effort dont témoignent les milliers de photographies qu’il m’a laissées et qui, avec la petite maison, constituèrent l’essentiel de mon héritage. » Telle est la découverte, banale et déconcertante, que le narrateur du Photographe fait à la mort de celui qui est resté un mystère à ses yeux. Très tôt orphelin de mère, Christian a côtoyé son père Franz dans un tête-à-tête silencieux pendant une dizaine d’années. Ces deux êtres, intriqués dans une histoire familiale où les « peu-dits » mythifiaient les absents et séparaient les présents, ont vécu sous le même toit dans un calme indifférent, une méconnaissance résignée. Leur quotidien se déroulait avec peu de contacts (entre eux mais aussi avec l’extérieur) sans qu’aucune souffrance cuisante ne jaillisse pour autant : chacun vaquait à ses obligations et à ses occupations sans heurts ni spontanéité, et respectait certains rituels (comme le cérémonial de la lecture à haute voix, l’ivresse mensuelle et les balades photographiques dans le quartier populaire de Sainte-Marguerite). À sa majorité, le narrateur quitte le domicile partagé et l’éloignement physique se greffe à la distance émotionnelle, jusqu’à ce que la santé vacillante de Franz établisse un autre équilibre entre eux. Continuer la lecture

Presque rien sur presque tout…

Jérôme POLOCZEK, Presque poèmes, Tétras Lyre, 2021, non paginé, 16 €, ISBN : 978-2-930685-59-5

poloczek presque poemesLe minimalisme faussement naïf de Poloczek nous avait ravis dans un précédent livre paru en 2018 aux éditions de L’arbre à paroles sous le titre étrange Autubiographie. Une forme d’expérience biographique sous le signe du tutoiement avec lui-même et donc avec chacun, un work in progress biographique global en somme pour cet auteur qui est aussi plasticien et performeur. Continuer la lecture

La figure cachée

Marie-Claire d’ORBAIX, Œuvre poétique complète 1948-1990, Renaud et Béatrice Denuit, 2020, 522 p., 15 €, ISBN : 978-2-8052-0567-5

d orbaix oeuvre poetique completeNotre littérature après 1945 comporte un volet anticonformiste connu sous l’appellation « Belgique sauvage » et immortalisé par un numéro de la revue Phantomas en 1971. On serait tenté de dénommer « Belgique sage » l’autre volet, quelquefois qualifié de « néoclassique ». C’est à lui qu’appartient sans conteste une poétesse aujourd’hui un peu oubliée, mais dont une réédition méritoire nous redonne, cent ans après sa naissance, les huit recueils devenus introuvables : Marie-Claire Debouck, mieux connue sous le pseudonyme Marie-Claire d’Orbaix. Continuer la lecture

D’une exploration

Un coup de cœur du Carnet

Frédéric ROUSSEL, Grand Nord, Hélice Hélas, coll. « Mycélium mi-raisin », 2021, 184 p., 18 €, ISBN : 978-2-940522-97-2

roussel grand nordOn entame la traversée du Grand Nord comme sur des raquettes, précautionneusement, assez maladroitement, en quête de stabilité. On est quelque peu désorienté face à l’étendue poudreuse et l’absence de repères familiers, mais une chose scintille aussi clairement que les cristaux de glace : il faut tracer un chemin, un pas après l’autre, et pénétrer l’immensité. « En haut à droite, un glacier gigantesque, / qui couronne l’archipel. / La presqu’île, en haut à gauche, se prolonge par le cap de la Mélancolie. / Les îles littorales, dans le bas, / ce sont les îles de la Solitude. / Il y a des rivières et des lacs, / innombrables, / le lac du Malheur, / le lac de l’Oubli, / le lac de l’Abandon, pour les principaux. / Il y a des montagnes, aussi. / Comme le Pic des Calamités, / qui culmine à 2358 mètres, / dans la chaîne côtière ». Tel est le paysage aux résonances émotionnelles dans lequel le lecteur-explorateur évoluera. Continuer la lecture

Un vendredi soir sur la terre…

Maylis DAUFRESNE et Juliette LAGRANGE, Gabriel, La joie de lire, 2021, 32 p., 15.90 €, ISBN : 9782889085170

daufresne lagrange gabrielPour prendre le temps, pour se poser, en douceur et poésie, il est des albums, à l’instar de Gabriel, de Maylis Daufresne et Juliette Lagrange, qui touchent tant par la justesse du texte que par l’illustration réconfortante. Gabriel est un album lénifiant, qui invite à se ressourcer.  Continuer la lecture

L’aura de Jacques De Decker

COLLECTIF, Je vais promener ma truffe, sous la direction de Claudia RITTER, Marot, 2021, 39,95 €, ISBN : 978-2-9301-1783-6

ritter jacques de decker je vais promener ma truffeÀ l’occasion du premier anniversaire du décès de Jacques De Decker, de nombreux écrivains, artistes, collègues ou proches livrent un puissant hommage à « l’incurable rêveur de lumière » qu’il était. Composé à l’initiative de sa compagne Claudia Ritter, le livre Je vais promener ma truffe se présente comme un « hymne multiforme » où chacune des (180 !) contributions met en lumière une facette de la personnalité de Jacques De Decker. Continuer la lecture

À la recherche du tant perdu

Didier ROBERT, L’empreinte du silence, F. Deville, 2021, 150 p., 15 €, ISBN : 9782875990389

robert l empreinte du silenceLes secrets de famille, on le sait aujourd’hui, peuvent empeser l’existence de ceux et celles qui en supportent la charge, parfois sans le savoir. Ils ont la peau dure, peuvent faire sentir leurs effets par-delà les générations, jusqu’à ce que quelqu’un se décide à lever l’omerta et trouve les mots pour lever le verrou. C’est la démarche effectuée par Didier Robert qui est parti à la recherche d’un parent arrêté au petit matin par l’occupant allemand durant la Seconde guerre mondiale et qui n’est jamais revenu : Continuer la lecture

Elle voyage en solitaire

Céline DELBECQ, À cheval sur le dos des oiseaux, Lansman et Rideau de Bruxelles, 2021, 60 p., 11 €, ISBN : 978-2807103153

delbecq a cheval sur le dos des oiseauxCarine Bielen, la cinquantaine, vit dans un centre avec Logan, son fils qui ne bronche pas de la journée, mais hurle parfois la nuit. La seule manière pour Carine de calmer ses terreurs nocturnes est de se blottir tout contre lui. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez cet enfant ? Carine se livre avec ses mots simples et maladroits, mais toujours francs. Elle raconte qu’elle aime bien boire un petit coup de rouge le soir, une fois que le petit est couché, voire un peu plus les soirs de grand vent. Le vent charrie trop de bruits inquiétants, voire d’idées noires… Elle évoque la manière dont Logan a été conçu, un soir passablement éméchée, avec un copain de comptoir de L’auberge. Elle digresse beaucoup et expose tout l’amour qu’elle porte à son fils. Cet enfant qui aime les oiseaux, tout comme elle. Continuer la lecture

Neuf infusions de phrases

Timotéo SERGOÏ, Nuit. Bruit. Fruit., Cactus inébranlable, 2021, 86 p., 10 €, ISBN : 978-2-39049-033-3

sergoi nuit bruit fruit— Bonjour, jeune homme, quelle jolie terrasse vous avez ici !

— Merci madame. Je vous en prie, installez-vous. Permettez-moi de vous confier le menu.

— Merci. Nuit. Bruit. Fruit. Joli nom d’établissement… Quelle sont vos spécialités ? Continuer la lecture

« des siècles tremblants de tant de vie… »

Un coup de cœur du Carnet

Florence NOËL, Assise dans la chute immobile des heures, Bleu d’encre, 2021, 117 p., 12 €, ISBN : 978-2-930725-39-0

noel assise dans la chute immobile des heuresEn 2019, Solombre, le précédent recueil de Florence Noël pour lequel elle a reçu le prix Delaby-Mourmaux, s’ouvrait par une citation d’exergue de l’écrivain mexicain Octavio Paz. Pour Assise dans la chute immobile des heures qui paraît aux éditions Bleu d’encre, l’auteure convie le poète argentin, Roberto Juarroz, à ouvrir le bal. Premiers indices peut-être qui attestent de l’importance accordée au tremblé de la lumière, de cette « lumière fendue d’exactitude », verticale, qui arrose littéralement la poésie de Florence Noël. Comme l’arpenteur du désert dont la vue est troublée par le brouillard à l’horizon, le lecteur perçoit d’emblée ici ce que nous identifions dans les autres recueils à savoir, cette tension constante entre la nuit intraitable, consolatrice et l’ardeur vacillante de la lumière. Véritable « épopée lumineuse », livre solaire sur la table de chevet de la nuit, la langue poétique ne cesse de jouer sur ces contrastes pour révéler l’angoisse profonde d’un trop-plein d’émotions, une crainte ancestrale qui peut surgir à tout instant. « Peur incurable » de ces lendemains qui s’épuisent et au creux desquels même la rosée déchante. Continuer la lecture