Archives de catégorie : Romans et récits

De London à Bruxelles, une fiction lumineuse

Un coup de cœur du Car­net

Gérald WITTOCK Le dernier roi, The Mel­mac Cat, 2025, 192 p., 16 €, ISBN : 978–2492759277

wittock le dernier roiDans ce pop roman, Le dernier roi, Gérald Wit­tock, par ailleurs auteur et com­pos­i­teur belge, parsème dans le réc­it une suite de QR codes qui ren­voient aux musiques pop­u­laires qui l’ont accom­pa­g­né dans l’écri­t­ure du livre. Le dernier roi est aus­si un hom­mage à Jack Lon­don et à un de ses chefs-d’œu­vres, L’ap­pel de la forêt.  Qui a lu ce livre dans sa jeunesse ne peut s’empêcher de sourire et de faire remon­ter à la mémoire un plaisir de lec­ture qui fut intense et fon­da­teur. Dans ce roman, Jack Lon­don met en scène un jeune héros et son chien Buck. Gérald Wit­tock a eu l’ex­cel­lente idée de repren­dre ce rap­port de d’homme à ani­mal aujour­d’hui dans un réc­it qui ne se passe pas en Alas­ka dans le Grand Nord mais bien en mai 1968, à Brux­elles et à Paris. Con­tin­uer la lec­ture

La sérénité du plongeur de fond

Jean-Luc OUTERS, Le com­mence­ment, l’éternité, Impres­sions nou­velles, 2025, 200 p., 18 €, ISBN : 9782390702511

outers le commencement l'éternitéToute écri­t­ure de l’enfance est roman davan­tage qu’autobiographie, dans la mesure où il s’agit à l’auteur.ice qui ose s’emparer de ce sujet si flou et flu­ant, son moi ancien, de faire renaitre un monde irrémé­di­a­ble­ment englouti par le cours du temps, enfoui dans les tré­fonds de l’intimité. Pour Jean-Luc Out­ers, renouer avec le com­mence­ment, l’éternité de son être, c’est pro­pos­er en une suite de chapitres ser­rés autant de microfic­tions où il met en scène le per­son­nel de son réc­it famil­ial et fam­i­li­er ; et de microfrictions où il con­voque sen­sa­tions, humeurs, émo­tions, ten­sions et joies pour nous en faire ressen­tir l’étoffe, en toute prox­im­ité. Con­tin­uer la lec­ture

« Là où prolifèrent les hybrides »

Un coup de cœur du Car­net

Ayoh Kré DUCHÂTELET, La grotte aux pois­sons aveu­gles, Rot-Bo-Krik, 2025, 144 p., 13 €, ISBN : 9782959005558

duchatelet la grotte aux poissons aveuglesCes deux mon­des s’enveloppent récipro­que­ment. Les événe­ments de l’un por­tent sur la réal­ité de l’autre, toute sorte de choses tran­si­tent de l’un à l’autre, des indi­vidus, des atom­es, des affects se dédou­blent, se répliquent. […] Et c’est là, là où pro­lifèrent les hybrides, à l’endroit du frot­te­ment, du heurt, là où les dimen­sions se ren­con­trent, que nous opérons. Con­tin­uer la lec­ture

Amour et théorème d’incomplétude

Jacques RICHARD, Jeanne en per­son­ne, Lamiroy, 2025, 200 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39081–024‑7  

richard jeanne en personneTail­lé dans l’énigme de la vie, le roman de Jacques Richard déplace la nar­ra­tion vers un labyrinthe de tableaux qui com­posent autant de facettes ne se refer­mant jamais sur une unité. Les six chapitres qui scan­dent Jeanne en per­son­ne procè­dent par touch­es alliant appari­tion et dis­pari­tion, ques­tion­nement sur l’identité des êtres, de l’amour et cor­ro­sion du doute. Con­tin­uer la lec­ture

Énigme à quai

Philippe BRADFER, La nuit du pas­sage, Weyrich, coll. « Noir cor­beau », 286 p., 23 €, ISBN : 9782874899874

bradfer la nuit du passageParu en 1999 chez Luce Wilquin, le roman La nuit du pas­sage retrou­ve une jeunesse, révisé par l’auteur, paré d’un entre­tien inédit avec Chris­t­ian Libens et assor­ti d’une nou­velle, Givet est un songe. Les pre­mières pages tournées, on se trou­ve face à un monde qui n’est plus, celui des bate­liers de la Meuse il y a quelques années d’ici, à hau­teur de Givet : un univers pro­pre arrimé au rythme du fleuve, frag­ilisé par l’évolution des trans­ports et qui se débat pour sur­vivre face aux gros ton­nages. C’est là que revient le com­mis­saire Lar­tigue, enquê­teur au SRPJ de Reims, pour fêter la mise à la retraite d’un col­lègue qui lui est resté cher. Il lui est impos­si­ble de retourn­er dans ce lieu sans se remé­mor­er une affaire vieille de 20 ans, celle du meurtre d’un marinier au terme d’une rixe. D’autant qu’une let­tre est remise à Lar­tigue signée de la main de Céline, dont le père est incar­céré depuis pour cet homi­cide, qui demande à le voir. Il n’en faut pas plus pour reléguer les fes­tiv­ités au sec­ond plan et mobilis­er son esprit en marge de tout man­dat. Con­tin­uer la lec­ture

Amour passage

Dominique VAN COTTHEM, Retour à la vie risquée, Genèse, 2025, 224 p., 22 €, ISBN : 9782382010464

van cotthem retour à la vie risquéeEn quelques années à peine, Dominique Van Cot­them s’est fait une place dans le monde lit­téraire. Si ses livres ont su gag­n­er un lec­torat et des prix lit­téraires, c’est sans nul doute grâce à la grande finesse avec laque­lle elle donne vie à ses per­son­nages, nous dévoilant toute la com­plex­ité de leur psy­cholo­gie et surtout la façon dont ils abor­dent les épreuves de la vie. Avec Retour à la vie risquée, son cinquième roman, elle met en point de mire un homme et une femme que le des­tin n’a pas épargnés et dont la ren­con­tre va bous­culer le par­cours. Con­tin­uer la lec­ture

Aliénor Debrocq slame et slashe le désir et le plaisir

Aliénor DEBROCQ, Slash, Onlit, 2025, 144 p., 17,50 €, ISBN : 9782875601766

debrocq slashLes femmes, leur féminité et leur intim­ité, la puis­sance de leur corps et de leurs pul­sions fiévreuses, leur iden­tité dans un monde tail­lé pour les hommes et leur volon­té d’émancipation fémin­iste, habitent l’œuvre d’Aliénor Debrocq telle qu’elle se présente à ce jour. C’était le cas dans Cent jours sans Lily (Onlit) et Mai­son miroir (Rouer­gue). Ça l’est, et d’une manière encore plus vis­cérale, dans le roman pub­lié cette année, Slash (Onlit). Con­tin­uer la lec­ture

L’impérialisme comme vampirisme

Marie NIZET, Cap­i­taine vam­pire, Post­face de Lau­rent Ther­er, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2025, 215 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–725‑8
Un dossier péd­a­gogique (pdf) com­plète le livre

nizet capitaine vampireVéri­ta­ble sur­prise que la décou­verte de ce livre ! En 1879, Marie Nizet pub­lie Cap­i­taine vam­pire. S’il ren­con­tre un cer­tain intérêt, le roman (qu’elle qual­i­fie en sous-titre de Une nou­velle roumaine) dis­parait ensuite com­plète­ment de l’histoire lit­téraire. Dans les études sur le thème du vam­pire, son livre n’est jamais men­tion­né. Ce n’est qu’en 2004 qu’un médiéviste roumain cite le roman et va même jusqu’à pré­ten­dre qu’il aurait exer­cé une influ­ence impor­tante sur le Drac­u­la de Bram Stok­er paru en 1897. Lau­rent Ther­er, le post­faci­er, mène une intéres­sante réflex­ion sur cette affir­ma­tion. Il mon­tre que la réponse est nuancée. La réédi­tion en Espace Nord est la pre­mière en Bel­gique depuis 1879 ! Con­tin­uer la lec­ture

« Depuis lors je ne l’ai plus vu. Chadi est perdu »

Naji HABRA, Cha­di est per­du, M.E.O., 2025, 232 p., 22 €, ISBN : 9782807005341

habra chadi est perdu« La bande qui déam­bule autour de la piscine par groupes de deux ou trois ne ressem­ble pas à des touristes ordi­naires. Des sex­agé­naires mâles prom­enant quelques bedons, quelques calvi­ties, quelques whiskies et quelques gros cig­a­res, par­lant en même temps et avec véhé­mence. » Dans l’hôtel Vesu­vio-Grande, ces hommes ne passent pas inaperçus : ils s’expriment en plusieurs langues dans une cacoph­o­nie bruyante, et l’objet de leur voy­age (vacances ? sémi­naire pro­fes­sion­nel ? assem­blée de par­rains de la mafia ?) ne transparait pas claire­ment de leurs tenues soignées aux styles dif­férents. Sal­va­tore, le vieux bar­man tou­jours aux aguets, trou­ve qu’« [o]n dirait même une réu­nion de lou­veteaux déguisés en adultes pour une soirée de fin de camp ». Et si son flair ne l’avait pas trahi… Con­tin­uer la lec­ture

Au cœur de la crise

Julien LÉONARD, Thomas J. Will­son, ses filles, son fils et la fin des temps, M.E.O., 2025, 225 p., 22 €, ISBN : 978–2‑80700–531‑0

léonard thomas J. willsonTom est un jeune quadragé­naire qui élève seul ses trois enfants, Agnès, Axel et Aude, qui ont respec­tive­ment 15, 9 et 6 ans. Même s’il exerce un méti­er qui le pas­sionne – auteur pour la jeunesse –, le quo­ti­di­en est une épreuve pour lui depuis le décès de sa femme. Il s’efforce de garder le cap un jour après l’autre pour aller de l’avant mal­gré sa tristesse. Heureuse­ment, ses enfants sont là, avec leur car­ac­tère bien trem­pé, pour ani­mer ses journées et combler le silence de la soli­tude. Il faut dire qu’avec une ado en guerre con­tre le patri­ar­cat con­stam­ment gref­fée à son portable, un garçon hyper­ac­t­if qui pose beau­coup de ques­tions et une petite fille par­ti­c­ulière­ment intel­li­gente, il n’a pas de quoi s’ennuyer. Grâce à eux, Tom se laisse porter par ce joyeux bor­del, qu’il doit tout de même recadr­er de temps à autre pour éviter les débor­de­ments. Con­tin­uer la lec­ture

Objectif taire

Armel JOB, Baigneuse nue sur un rocher, Post­face de Michel Tor­rekens, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2025, 300 p., 10 €, ISBN : 9782875685766

job baigneuse nue sur un rocherVoici trois décen­nies qu’Armel Job trace son chemin dans le monde lit­téraire fran­coph­o­ne. Au fil des années, il a con­quis un large lec­torat et ses œuvres ont été récom­pen­sées par de nom­breux prix. Qua­tre de ses romans ont pris place dans la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Espace Nord, dont Baigneuse nue sur un rocher, paru en 2001, qui fait aujourd’hui l’objet d’une nou­velle réédi­tion assor­tie d’une post­face de Michel Tor­rekens. Con­tin­uer la lec­ture

Portrait d’un jeune homme et de son époque

Philippe BRANDES, Côté rue, côté jardin – Une enfance anver­soise, Accro, 2025, 114 p., 18 €, ISBN : 978–2‑931137–10‑9

brandes cote rue cote jardinLes rues d’Anvers en fil­igrane, Alexan­dre racon­te son enfance et les prémices de son his­toire famil­iale. Une his­toire mar­quée par le con­traste. Con­traste entre deux reli­gions d’abord car le nar­ra­teur est né de l’union d’un catholique et d’une juive. Con­traste entre deux langues ensuite puisque le garçon grandit dans un cadre famil­ial et social fran­coph­o­ne, avant de voir le fla­mand gag­n­er du ter­rain autour de lui pen­dant son ado­les­cence, jusqu’au « Walen buiten » à l’aube de sa ving­taine. Con­tin­uer la lec­ture

« Le cahier volé », histoire en quête et enquête d’histoire

Tris­tan LEDOUX, Un accent de vérité, Chant des voyelles, 2025, 221 p., 20 €, ISBN : 978–2‑490580–20‑0

ledoux un accent de véritéUn accent de vérité s’ouvre sur une perte, un manque d’où émerge alors le désir. Désir de recon­stituer l’œuvre écrite par le nar­ra­teur dans ce cahi­er égaré, de retrou­ver les fils nar­rat­ifs, tan­tôt noués autour d’une cein­ture ou pelo­ton­nés à une jupe portée par l’être aimé et abîmé. Tan­dis que l’oubli a fait som­br­er les ten­ants et aboutis­sants de l’histoire con­signée, l’écrivain se lance, dans une sorte de fuite en avant, dans son irré­press­ible quête. Des motifs du réc­it dis­paru sur­gis­sent dès lors dans le réel, des crises hal­lu­ci­na­toires étof­fent le tis­su nar­ratif, l’enquêteur se livre à la resti­tu­tion des gestes d’écriture, scrute les artic­u­la­tions tapies çà et là, un trom­binoscope de per­son­nages défile dans ses rêves, l’un d’eux jail­lit des eaux pro­fondes et le plonge dans le jeu abyssal de la réal­ité et de la fic­tion.   Con­tin­uer la lec­ture

Écrire depuis le seuil

Muriel CLAUDE, Con­ver­sa­tions de la porte, Arléa, coll. « La ren­con­tre », 2025, 140 p., 18 €, ISBN : 9782363084194

claude conversations de la porteFrangée de silence, l’écriture se dépose depuis un lieu qui brille comme une retraite. L’écriture devient l’officiante d’un seuil, un espace de clô­ture qui ouvre sur l’ailleurs. Ce que le réc­it accom­plit con­sone avec le monde fer­mé, feu­tré des moni­ales d’une abbaye cis­ter­ci­enne dans les Ardennes, dans laque­lle, sai­son après sai­son, la nar­ra­trice séjourne avant de regag­n­er le monde. Pourquoi entr­er en tant que vis­i­teuse dans cette com­mu­nauté religieuse qui, dense comme la forêt qui l’entoure, vit à l’écart du monde tem­porel, séculi­er? Pourquoi repar­tir, y revenir ? L’expérience que Muriel Claude délivre épouse une atten­tion poé­tique à tout ce qui fait signe d’un pas­sage entre le dedans et le dehors, entre le sacré et le quo­ti­di­en. Au cœur du fam­i­li­er, de la cathé­drale de la nature, des ruis­seaux, du vol des hiron­delles, de l’éclosion des fleurs,  au cœur du rythme des saisons, résonne la prière du vivant dont Muriel Claude nous ramène des bou­quets de sen­sa­tions, de visions. Que ren­con­tre-t-on lorsqu’on se voue à l’exploration du seuil, que ce soit la clô­ture du monastère ou celle de la librairie où tra­vaille la nar­ra­trice ? Con­tin­uer la lec­ture

Sijou’, la vie et l’amour crescendo

Thier­ry COLJON, Sijou, Lamiroy, 2025, 200 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87595–998‑0

coljon sijouThier­ry Coljon est né à Arlon en octo­bre 1959 et pour­suit des études en jour­nal­isme et com­mu­ni­ca­tion à l’Université libre de Brux­elles. C’est en 1981 qu’il intè­gre le jour­nal Le Soir et qu’il devient jour­nal­iste spé­cial­iste des sujets musi­caux. Son nou­veau roman, Sijou’, vient de paraitre aux Édi­tions Lamiroy. Ce livre est le réc­it d’une ami­tié, d’une ami­tié innée : Con­tin­uer la lec­ture

Il s’appelait Jean

Pauline ALLIÉ (autrice) et Car­lot­ta BAILLY-BORG (illus­tra­trice), Là où se for­ment les mon­tagnes, Chemin de fer, 2025, 112 p., 14,50 €, ISBN : 9782490356560

allié là où se forment les montagnesIl s’appelait Jean. Il n’avait pas de cheveu blanc. Il por­tait des lunettes tout le temps, et des cra­vates quand il tra­vail­lait encore. Il a exer­cé comme secré­taire de direc­tion dans une clin­ique (où les femmes l’appréciaient), puis a été for­cé de devenir homme au foy­er. Il aimait John­ny Hal­l­i­day et le ukulélé, et rêvait de par­ler plusieurs langues. Il s’était coupé du monde, par pudeur. Il gar­dait les objets, les pho­tos, les vête­ments, les papiers. Il était en cou­ple depuis quar­ante-six ans, avait trois filles et un frère jumeau adorés. Il ne par­ve­nait pas à porter les pommes de terre dans sa bouche sans en faire rejoin­dre le sol. Il peinait à chaque mou­ve­ment, requérait sans cesse l’aide de son épouse. Il souf­frait. Inten­sé­ment : « Il dit. Est un rhu­ma­tisme inflam­ma­toire. Auto-immune. De cause incon­nue. Chronique. Atteint surtout les pieds. Les mains. Pou­vant aboutir à des défor­ma­tions impor­tantes. » Puis il est mort, entre Noël et Nou­v­el An, sans avoir gouté au homard qu’il avait réclamé. Con­tin­uer la lec­ture