Le Festival de la poésie de Montréal a créé un prix littéraire annuel. Récompensant un auteur ou une autrice francophone, il est décerné depuis 2021. Les candidatures pour l’édition 2023 sont attendues pur le 12 février 2023. Continuer la lecture
Archives par étiquette : poésie
Logoclastie et biogenèse
Yves NAMUR, O, l’œuf, préface de Francis Édeline, La Lettre volée, 2022, coll. « Poiesis », 2023, 143 p., 20 €, ISBN 978–2‑87317–605‑1
Après une première période de publication (1974–1978) suivie d’un silence de six ans, Yves Namur fait paraitre deux recueils qui annoncent une poétique moins transgressive quant à la forme linguistique. Or, au même moment, l’académie gastronomique dont il est membre lui propose d’écrire à propos de l’œuf, défi que le poète relève dans un style proche des expériences lettristes ou spatialistes. Le manuscrit n’est pas publié, hormis deux ou trois textes en revue : l’auteur pense qu’il est trop marginal, qu’il n’intéresserait personne. Il envisage même de s’en débarrasser, ou encore de le publier sous pseudonyme… En 2019 pourtant, il le soumet à Francis Édeline, spécialiste de la “poésie concrète”, qui s’enthousiasme et rédige une préface de haute volée. Ce déclic est corroboré par Véronique Bergen puis Pierre-Yves Soucy : le livre parait début 2023, donnant un contrepoids inattendu à la poésie “pensante” que pratique Y. Namur depuis une bonne trentaine d’années. Continuer la lecture
Poser les mots
Jacinthe MAZZOCCHETTI, Helena DA SILVA CASQUILHO, En écorches, Chat polaire, 2022, 122 p., 16 €, ISBN : 978–2‑931028–22‑3
Jacinthe Mazzocchetti publie pour la première fois aux éditions du Chat polaire un recueil de poèmes intitulé En écorches. Le recueil, illustré à l’encre de Chine par Helena Da Silva Casquilho, aborde de nombreux sujets de société qui reviennent à la manière de ritournelles, d’un vers à l’autre ou d’un poème à l’autre, se nourrissant les uns les autres afin de transcrire avec le plus de limpidité possible les pensées et positions idéologiques de la poétesse. Au fil des strophes, il sera ainsi question du consumérisme, de l’absurdité et de l’hypocrisie occidentales ; de l’immigration, du tiers monde, de la guerre, des injustices et des violences faites aux femmes ; de l’écriture et de la mémoire. Continuer la lecture
Spleen et éros
Tristan SAUTIER, Vrilles, Illustrations de Liliane Gordos, Coudrier, 2022, 100 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–042‑9
Dans ce recueil poétique placé sous le signe du rock et de l’ivresse, des bacchanales et de l’enfer, Tristan Sautier interroge, au plus nu, sans filet ni garde-fou, les rives du vivre et du mourir, de l’écrire et du jouir. Tom Waits et Rimbaud, les dieux tutélaires en exergue, donnent le beat d’un texte composé de divers fragments (écrits entre janvier 2013 et décembre 2021) qui, au travers d’une écriture ramassée, se tiennent au plus près de la traversée du rien, du temps des libations et des corps qui s’étreignent. Auteur d’une importante œuvre poétique et critique, aussi marginale qu’intransigeante (Le temps interdit, Le piège du sacré, Claire Venise, Lettres brûlées à l’amoureuse, En terre étrangère, Corps né sans, Embruns…), Tristan Sautier fore des textes à la verticale du vivre et de l’éprouver, voyageant dans des paysages où le réel siffle, où les sensations se resserrent sur les gouffres et sur les extases, sur le spleen et sur éros. Continuer la lecture
Le Texte comme antidote à l’enfermement
Laurent DEMOULIN, Slam femme & autres textes, Dessins d’Antoine Demoulin, Maelström reEvolution, coll. “Bookleg”, 2022, 47 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87505–419‑7
Laurent Demoulin (1966) a étudié à l’université de Liège, où il a reçu les enseignements de Jacques Dubois et de Jean-Marie Klinkenberg. Il y enseigne aujourd’hui. Son premier roman, Robinson, obtint le prix Victor-Rossel 2017. Son frère, le peintre Antoine Demoulin, dit Demant, illustre le présent recueil. Il avait déjà publié d’autres dessins en frontispice d’autres recueils : Filiation, Même mort, Palimpseste insistant et l’édition revue et largement augmentée d’Ulysse Lumumba. Les deux frères avaient aussi publié une œuvre singulière à quatre mains, Homo saltans, où le texte et l’image s’entrelacent en un pas de deux très réussi. Continuer la lecture
Au cœur de nos pénombres
Suzy COHEN, Identités plurielles, Bleu d’encre, 2022, 109 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930725–54‑3
La belle enseigne des éditions Bleu d’encre ne cesse d’enrichir son catalogue. Avec Identités plurielles de Suzy Cohen, le public peut découvrir le deuxième recueil de cette autrice qui est aussi artiste plasticienne (réalisant notamment de la peinture sur porcelaine, une technique qu’elle enseigne aussi). On se souviendra de Femmes entre Éros et… son premier ouvrage, un livre d’artiste paru aux éditions Traverse, dans la collection « AMBO ».
La couverture d’Identités plurielles est ornée d’une œuvre de la poète : une encre monochrome, représentant un arbre dont les racines se déploient à la surface d’un terreau de signes et lettres d’un alphabet inconnu. Continuer la lecture
Tombeau pour Tom Gutt, indomptable, indompté
Jean WALLENBORN, Avec Tom Gutt. Souvenirs et choix de textes, Samsa, 2022, 260 p., 22 €, ISBN : 978–2‑87593–384‑3
Dans la vie professionnelle, Jean Wallenborn est essentiellement connu comme professeur et chercheur en sciences physique à l’ULB, où il a effectué lui-même ses études. Dans une vie parallèle, il a participé de manière essentielle, dès 1960–61, aux manifestations d’un petit cercle d’activistes surréalistes, regroupé autour du poète, écrivain, éditeur, avocat et polémiste bruxellois Tom Gutt (1941–2002). De ce petit noyau remuant et virulent, notamment par ses tracts, Louis Scutenaire disait : « Son gang et lui (Tom Gutt), c’est de très loin ce qu’il y a de meilleur dans le sillage du bateau surréaliste ». Wallenborn était déjà l’auteur, en 2016, d’une monographie qui révélait véritablement le parcours d’un peintre surréaliste anversois trop peu connu : Roger Van de Wouwer, l’incorruptible. Continuer la lecture
Oblitérer l’instant
Liliane SCHRAÛWEN, Traces perdues, Bleu d’encre, 2022, 13,95 €, ISBN : 9782930725512
Le second recueil de poèmes de Liliane Schraûwen, confié aux bons soins de Claude Donnay chez Bleu d’Encre, engage le lecteur sur un chemin parsemé de souvenirs vivaces, semblant prendre le contrepied de son titre marqué par le passage et l’oubli.
Traces perdues, c’est en quelque sorte dire deux fois la disparition : celle de la chose dans la trace, celle de la trace dans son propre effacement. Déplacement de l’oubli que dément par essence toute pratique d’écriture, même ordinaire. L’écriture de Liliane Schraûwen n’est, du reste, pas ordinaire. Elle est d’abord littéraire. Elle est ici poétique. Elle est également, on le comprendra vite, ontologique. Continuer la lecture
Le spectre visible de l’être
Tatiana GERKENS, Incandescence, Bleu d’encre, 2022, 12 €, ISBN : 978–2‑930725–53‑6
Ma dernière cendre sera plus chaude que leurs vie… Ce premier exergue ouvre le recueil Incandescence de Tatiana Gerkens, que publie Bleu d’encre, la belle maison d’édition de poésie et textes courts dont Claude Donnay a fait le prolongement de la revue éponyme qu’il créa en 1999. Presque un quart de siècle déjà d’une attention constante et attentive à la création poétique.
Balise annonçant, avant la traversée de la lecture, l’intensité des pages à venir, l’exergue est extrait des confessions de Marina Tsvetaïeva réunies sous le titre Vivre avec le feu, à partir des notes et carnets que la poétesse russe n’a jamais cessé d’écrire, malgré les pires conditions d’une existence tragique qu’achèvera un suicide. Continuer la lecture
Un prix de poésie pour Carl Norac
L’APPF (Association pour la promotion de la poésie francophone) crée un nouveau prix de poésie. Le lauréat de cette première édition est Carl Norac. Continuer la lecture
« Fugue, hysope et carmin »
Un coup de cœur du Carnet
Harry SZPILMANN, Écarts ou Les esquives du désir, Taillis Pré, 2022, 85 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87450–198‑2
« Car ce dont la parole s’éprend, et qu’elle amène au feu fébrile, implante en nous sa magie blanche. »
Harry Szpilmann continue de mener son esquif sur les terres les plus désertiques et les plus enflammées de la poésie. Écarts ou Les esquives du désir ne dévie nullement du sillon qu’a tracé Szpilmann depuis son premier recueil, Sable d’aphasie (Le Taillis Pré, 2011), jusqu’à ses livres plus récents, Genèses et Magmas (Le Cormier, 2019) et Approches de la lumière (Le Taillis Pré, 2019). Il s’inscrit pleinement dans le planisphère, dans la mappemonde de la parole szpilmannienne ; il accentue, aggrave les filons d’une géologie singulière. Continuer la lecture
L’arpenteur, le voyageur et l’utopie
Célestin DE MEEUS, Atlantique, Tétras Lyre, coll. « Accordéon »,2022, 16 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930685–63‑2
Avec Atlantique, Célestin de Meeûs confirme une démarche poétique cohérente. Né à Bruxelles en 1991, il a déjà publié Écart-type (Tétras Lyre, 2018, prix Polak) puis deux autres titres chez Cheyne : Cadastres (2018, prix de la Vocation) et Cavale russe (2021). Un premier titre est souvent révélateur d’un thème déterminant, qui fait sens, consciemment ou inconsciemment, pour son auteur : il sera enrichi au gré d’une expérience de vie où le langage et le vécu s’épouseront en de multiples et complémentaires développements. Or, « en termes statistiques, l’écart-type est la part indéfinissable entre deux données, entre deux balises : ce qui échappe au défini et à la règle, l’espace au sein duquel le poème se crée ». De Meeûs y déployait aussi une écriture du voyage puisque « la seconde partie de ce recueil a entièrement été écrite lors d’un voyage, dans lequel les noms des villes choisies au hasard, le déploiement des cartes étaient à la fois la seule trame et les seuls repères ». Le propos géographique sera confirmé par les titres qui suivront : le déplacement dans le temps et l’espace renvoient à un noyau d’inconnaissable, un non lieu et un non temps, moment éternellement suspendu, cœur de toute révélation poétique. Cette leçon proprement philosophique n’empêche pas le poète d’être impliqué dans son rapport au monde. Le poème devient alors le véhicule mouvant d’une prise de conscience entre l’intériorité et l’extériorité, la membrane d’un échange entre la réalité et un réel qui se présente comme le topos d’une absence-présence simultanées, espace où le poème se crée mais où le poème conduit aussi à l’Être. Continuer la lecture
Corps fuyant, corps fracassant
Un coup de cœur du Carnet
Julie TRÉMOUILHE, Les loups seraient restés des loups, La place, 2022, 32 p., 9 €, ISBN : 978–2‑9602918–3‑4
En ce début du mois de novembre, les éditions La Place – dont les deux premiers ouvrages avaient déjà démontré le goût de l’objet-livre – présentent un tout petit format : trente-deux pages et quatorze centimètres de haut, couverture de carton à rabats et reliure Singer. Au-delà de son apparente délicatesse, l’ouvrage de Julie Trémouilhe (lauréate du Grand Prix du concours de nouvelles de la FW‑B en 2021) n’a rien de frêle ou de fragile : c’est une langue audacieuse et accomplie qui se déroule au fil des pages, une prose poétique sonore, texturée, organique. Continuer la lecture
« Un mot main / dans la main »
Véronique WAUTIER, Ton nom maintenant, Préface de Marc Dugardin, Peintures d’Alain Dulac, Herbe qui tremble, 2022, 90 p., 15 €, ISBN : 978–2‑491462–42‑0
« parfois on écrit
et les mots ne sont pas vérifiés
ils jaillissent d’une ancienne forêt
d’une future nudité »
D’une simplicité désarmante, le recueil Ton nom maintenant de Véronique Wautier, publié à titre posthume, se déploie sur un nuancier bleu. Du « bleu matisse » au vague à l’âme qui s’empare du lecteur dès l’exergue (deux sublimes vers séléniens de Wautier), le recueil tient du champ chromatique et sémantique de cette couleur qui rappelle celle du ciel (« cette immense page bleue ») ou de la mer, avec sa longueur d’onde voilée. Continuer la lecture
Camille Pier : un corps en marche
Camille PIER, Scandale !, Préface de Vansay Khamphommala, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2022, 138 p., 13 €, ISBN : 9782930822242
Pulsé en vingt-neuf textes, le recueil Scandale ! importe dans l’espace clos du livre les rythmes de la poésie performée. Translittération de l’oralité à l’écrit, slaloms dans une langue directe qui creuse des veines où vivre, où arracher un théâtre de la vérité, un théâtre de je, alter egos ou alter sans ego fixe, le recueil de Camille Pier, ponctué de dessins, livre ode, livre gode sans plus de God, livre oraison et scènes de combats intimes dans une langue écorchée, rapiécée, en équilibre sur le déséquilibre du réel intérieur et extérieur. Co-créateur avec la biologiste Leo Palmeira du spectacle-conférence La nature contre-nature (tout contre), performant de la poésie slam sous le nom de Nestor, expérimentant le cabaret sous le nom de Josie, intégrant le collectif de cabaret queer « Not Allowed- Glitter’s Time », comédien, chanteur, Camille Pier explore du dedans le « Je est un autre » et place sa création sur la crête des devenirs — devenirs iel, tigre, pierre. Chants de douleur, de colère, de contestation des normes, des assignations genrées binaires, urgence de la libération qui se cherche des issues, cheminement conjoint d’un corps qui élargit, excède l’anatomie et d’une langue qui se réapproprie des territoires de l’oralité : l’androgynie est tout à la fois brandie, excavée, construite, balancée dans une prose qui conspue l’arnaque, les grenouilles de bénitier, les chairs emprisonnées. Continuer la lecture
Le grand lapin bleu
Carl NORAC (auteur) et Gaya WISNIEWSKI (illustratrice), Ma plus belle ombre, MeMo, 2022, 64 p., 18 €, ISBN : 9782352895176
Si Yves Klein – qu’elle évoque dans une citation – l’a essentialisé, Gaya Wisniewski, elle, le sublime. Un album tout de bleu, choix audacieux, résultat plein-les-yeux. Chaque page de Ma plus belle ombre touche l’âme tant les illustrations que l’on y découvre s’imposent par leur beauté trempée, leur poésie aquarelle. Entre les dessins et les mots, il n’y a qu’un petit bond à faire dans ce livre car l’un des deux héros du texte de Carl Norac n’est autre qu’un lapin, « poème de profession, partout et nulle part, ça rapporte peu, parfois des ennuis, mais chaque gris ou bleu, [il] invente une musique qui n’est jamais la même ». Continuer la lecture
