Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2024 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. Aujourd’hui : la sélection de Michel Zumkir. Continuer la lecture
Archives par étiquette : Michel Zumkir
Une histoire clandestine
Paul GERARD, Impasse de la Fidélité, CFC et Iselp, coll. « non-couché », 2024, 64 p., 16 €, ISBN : 9782875721051
Impasse de la Fidélité. Il ne faut pas faire dire au titre du livre de l’artiste Paul Gérard ce qu’il ne développe ni ne sous-tend – une réflexion sur le respect de la foi et de l’engagement conjugal, ce serait foncer droit dans un cul-de-sac. Il faut le comprendre pour ce qu’il énonce : le nom d’une voie sans issue bruxelloise sise près de la centrale petite rue des Bouchers qui, bien qu’aujourd’hui surtout visitée pour la statue de Jeanneke Pis et pour ses bistrots houblonnés, fait partie intégrante de l’histoire de la vie nocturne homosexuelle belge. On y trouvait notamment dans les années 1930 des bars gays et lesbiens où l’on pouvait s’asseoir à la vue de tous·tes et plus tard, des établissements davantage clandestins quand la nuit homosexuelle fut moins libre, dans les années 1960 notamment. Continuer la lecture
La misère
Un coup de cœur du Carnet
Hubert KRAINS, Le pain noir, Postface de Frédéric Saenen, Impressions nouvelles, coll. « Espace nord », 2024, 192 p., 9 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9782875686893
Dès le premier paragraphe du Pain noir d’Hubert Krains (1862–1934), on sait que tout est fini, qu’un monde est détruit (et un autre en cours d’apparition, de construction, mais ce n’est pas celui qui intéresse Hubert Krains) : « L’auberge de l’Étoile – qui se trouvait sur le route de Huy à Tirlemont – a été démolie quelques années après la construction du chemin de fer Hesbaye-Condroz. » L’action commence quelques paragraphes plus tard, après que le décor et le paysage ont été plantés ; on retourne dans le passé, un deuxième dimanche de juin du 19e siècle, dans un village de Hesbaye baigné par la Mehaigne, le jour de l’inauguration du chemin de fer, symbole de la modernité, de l’industrialisation… Continuer la lecture
La douleur
Jean Marc TURINE, Le cahier de David Jannapolli, Metropolis, 2024, 312 p., 12 €, ISBN : 9782883402171
Dans Révérends Pères paru en 2022 aux éditions Esperluète, Jean Marc Turine expliquait qu’à la source de ses livres, de ses films et de ses créations radiophoniques figurait sa rencontre avec « des femmes ou des hommes qui ont connu des apprentissages de vie douloureux, inhumains voire tragiques. » Qu’il les écoute et leur donne la parole. Cette fois encore, dans son nouveau roman, Le cahier de David Jannapolli. Nous pouvons y ajouter le traumatisme des agressions sexuelles répétées qu’il a subies jeune garçon et racontées, sous forme de récit, dans Révérends Pères. Continuer la lecture
Le deuil et le livre au long cours
Lydia FLEM, Que ce soit doux pour les vivants, Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », 2024, 192 p., 19,50 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782021568516
On a tourné la page, on dit souvent cela, ou il faut dire cela, on a tourné la page, après la disparition d’un être cher, quand la vie a repris ses fonctions, plus ou moins comme avant. On a tourné la page peut-être, ou plutôt une page, plusieurs, plusieurs sûrement, mais jamais on n’a refermé le livre. On a continué, on continue et on continuera à vivre avec nos disparu·es. À s’en souvenir. À les aimer. À inventer « des liens féconds » avec eux. Au point d’en être métamorphosé·e. Le don des morts, avait titré un de ses livres Danièle Sallenave. Continuer la lecture
Au Portugal avec le guide Michel
Michel ZUMKIR, Portugal : les œillets d’Amalia, Nevicata, coll. « L’âme des peuples », 2024, 96 p., 9 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9782875232243
« L’âme des peuples », l’élégante collection de petit format des éditions Nevicata, fête son dixième anniversaire. Et s’enrichit de plusieurs nouveaux volumes, dont celui que Michel Zumkir consacre au Portugal.
Outre un roman initialement paru chez Balland (C’est pas fini), la bibliographie de Michel Zumkir s’appréhende comme une porte ouverte sur les centres d’intérêt de l’auteur – littéraires souvent, avec ses ouvrages sur Nicole Malinconi (Nicole Malinconi, l’écriture au risque de la perte, Luce Wilquin) ou Marguerite Duras (Aimer les huîtres, la mer, le tout. Aimer Duras, Lamiroy) ; musicaux aussi avec son récent « Article » sur le parolier Jacques Duvall (Jacques Duvall : et finalement le bonheur ?, Lamiroy). C’est une autre de ses passions qu’il dévoile avec Portugal. Les œillets d’Amalia. Continuer la lecture
La petite mort du texte
Un coup de cœur du Carnet
Georges EEKHOUD, Voyous de velours ou L’autre vue, préface de Jacques Izoard, postface ce Paul Aron, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2024, 240 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–600‑8
« Mais non, que me voulez-vous à moi qui ne saurais vous peindre, ou vous modeler, ou vous dire en vers et en musique, aussi beaux, aussi suaves, aussi éblouissants et balsamiques que je vous sens et que je vous vois ! » Mais oui, que lui veulent-ils ces Voyous de velours qui ont donné le titre à ce roman de Georges Eekhoud lors de son édition en 1926 à la Renaissance du livre (intitulé L’autre vue quand il a paru aux éditions Mercure de France en 1904), que lui veulent-ils, ces jeunes marginaux des quartiers populaires de Bruxelles ? En réalité, on ne l’apprendra guère. Et là, de toute façon, n’est pas la véritable raison de cette citation, de cette question, qui est avant tout l’énonciation de la politique et de la poétique érotique du livre. Ce que « lui » recherche, ce qu’il leur prend et leur donne, c’est là que tout se joue. S’écrit. Continuer la lecture
Scènes de la vie contemporaine
Nicole MALINCONI, Bruits du dehors. Séquences, Éditions de l’insu, coll. « en extension », 2024, 180 p., 20 €, ISBN : 9782490743209
Bruits du dehors, le nouveau livre de Nicole Malinconi s’inscrit à plus d’un titre dans ce qui caractérise son œuvre, depuis ses débuts dans les années 1980 : l’attention à ce qui se perd, s’anéantit notamment dans la parole dite, non dite, la parole impossible à se dire. À une différence près. Continuer la lecture
Des vies (pas si) ordinaires
Bruno MARÉE, Incidents de parcours, Quadrature, 2023, 149 p., 18 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782931080382
Toutes les nouvelles du dernier recueil de Bruno Marée paru aux éditions Quadrature – éditions totalement dédiées à la nouvelle de langue française – semblent respecter (et jouer d’) un même cadre narratif. Elles commencent par poser la singularité, voire l’étrangeté, du quotidien (ou de l’hebdomadaire) d’un ou plusieurs personnages, et ce généralement en une phrase : « Je vois des choses qui n’existent pas » (qui pourrait presque définir le travail de ce nouvelliste, mais il faudrait alors préciser : mais pourraient exister, car nous ne sommes pas dans un univers fantastique ou de science-fiction) ; « Ils s’entendent comme chien et chat, dans le plus grand respect des traditions » ; « Je ne me douche jamais » ; « Le problème de monsieur Christian, c’est qu’il n’aime pas les enfants » ; « De la maison à l’école, le trajet que doit suivre Arthur n’est pas très long » ; « Ma voisine est un peu ma grand-mère » ; etc. Continuer la lecture
Tout et son contraire aphoristique, ou pas
Jean-Philippe QUERTON, Les phrases du silence. Aphorismes sur l’aphorisme et quelques autres formes brèves, Cactus inébranlable, 2023, 232 p., 20 €, ISBN : 978–2‑07299–619‑1
Parmi les genres littéraires ayant l’habitude de se retourner et de pirouetter sur eux-mêmes, de s’auto-commenter, se définir jusqu’à la non-définition, de se dé-positionner et re-positionner dans le royaume de la littérature, l’aphorisme est un des rois. Roi ? Malandrin ? Les aphoristes, s’ils valorisent leur genre, le portent davantage au pinacle des voyous, des dissidents, des mal élevés, des cousins péteurs plutôt qu’au panthéon littéraire. J’écris cela un peu dizzy après le tourbillon que provoquent Les phrases du silence. Aphorismes sur l’aphorisme et quelques autres formes brèves. Continuer la lecture
Les rêves pour écrire les chemins à (ne pas) suivre
Patrick LOWIE, Le totem d’Imyriacht, 252 portraits oniriques (2016–2023), Maelström reEvolution, 2023, 524 p., 22 €, ISBN : 9782875054630
Patrick Lowie est un drôle d’écrivain (comme on dit un drôle d’oiseau). Il imagine des projets littéraires pour l’emmener où seul Marceau Ivréa sait, Marceau Ivréa, cet écrivain énigmatique qui lui a confirmé l’existence rêvée de Mapuetos, « la ville qui n’existe pas dans un monde qui n’existe pas ». Des voyages oniriques pour se perdre, se re-trouver au-delà du monde réel, castrateur d’imaginaire et de poésie. Il rêve et conçoit ces aventures au long cours pour générer une écriture hors-piste, poétique, automatique, parfois ésotérique, toujours exploratrice d’inconscient. Mais pour que ces incursions en terres et mers inconnues puissent continuer leur excursion, ne pas s’épuiser, il a besoin, nous semble-t-il, de trois choses : un point d’attache, des balises, des gens pour lui emboîter le pas, prendre les devants et la tangente. Continuer la lecture
Les deux amours de Lôc Vàng, chanteur à la voix d’or et à la vie tragique
Un coup de cœur du Carnet
Tuyêt-Nga NGUYEN, 927, Onlit, 2023, 300 p., 18,5 € / ePub : 9,49 €, ISBN : 978–2‑87560–171‑1
927, 3 chiffres en titre pour condenser tout un roman. 927, 3 chiffres auxquels on a tenté de réduire la vie et l’art d’un homme. 3 chiffres qui cachent toute l’émotion qui se dégage à la lecture des mémoires de cet homme, Lôc Vàng, chanteur de Nhac Vàng (Musique jaune, d’or), genre musical vietnamien qui n’est pas sans rappeler le boléro et parle d’amour, de cœurs brisés, de la condition humaine et qui fut interdit par le pouvoir communiste dans les années 60. 927 n’est pas le titre de ces mémoires mais celui du nouveau roman de Tuyêt-Nga Nguyên dont ils sont une part. Nous expliquons. Continuer la lecture
Portrait du compositeur en fin de vie et du joueur en fin de nuit
Emmanuel REGNIEZ, Au bord du lit, suivi de La chute de la maison Usher d’Edgar Allan Poe, Tripode, 2023, 122 p., 15 €, ISBN : 9782370553409
Emmanuel REGNIEZ, Le joueur, Dynastes, 2022, 8 €, ISBN : 9782956942191
Emmanuel Régniez aime écrire la musique, la littérature, la répétition, et la mélancolie qui vient subsumer le tout. Dans ce nouveau roman, Au bord du lit, une fois encore, jusqu’à l’obsession. Un compositeur : Claude Debussy. Une œuvre littéraire : La chute de la maison Usher d’Edgar Allan Poe (reprise en fin de volume, dans la traduction de Baudelaire). Le compositeur est, dans les dernières années de sa vie, aux prises avec un opéra qu’il voudrait terminer absolument et qu’il sait ne pouvoir finir. Continuer la lecture
Dans l’intervalle de l’être et du monde
Un coup de cœur du Carnet
Suzanne LILAR, Une enfance gantoise, postface de Clément Dessy, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2022, 240 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–565‑0
Ils sont nombreux les livres sur l’enfance, les récits qui retournent en ces temps fondateurs, formateurs de notre vie future. Il en est qui ne sont que nostalgie ou défouloir revanchard, d’autres qui transcendent les anecdotes et analysent la famille, le milieu, le comment on devient ce que l’on est. Une enfance gantoise de Suzanne Lilar (1901–1992) appartient à cette dernière catégorie. Comme l’écrivait Jeannine Paque dans un article de la revue Textyles : « Il s’agit de donner une assise plus large au présent, de chercher la source et la raison de ce que l’on est, de légitimer une orientation existentielle. » Continuer la lecture
Une âme portugaise
Un coup de cœur du Carnet
Simone BERGMANS, Sébastien, Névrosée, coll. « Femmes de lettres oubliées », 2022, 116 p., 14 €, ISBN : 978–2‑931048–48‑1
Le Sébastien du roman de Simone Bergmans n’est pas le saint martyr transpercé de flèches mais Dom Sebastião, roi du Portugal, assassiné au cours de la bataille des Trois Rois, à Ksar El Kébir, le 4 août 1578. Comme plusieurs récits coururent sur sa mort et que son corps ne fut pas de suite rapatrié au Portugal, une légende se répandit, prétendant qu’il reviendrait, un jour béni, sauver le pays. Il devint O Desejado, Le Désiré. Ce mythe irrigue la saudade portugaise et nombre d’œuvres d’art et de littérature ibériques, mais pas uniquement. Et au moins deux romans belges : Dom Sébastien roi du Portugal de René Swennen (Julliard, 1979) et le Sébastien de Simone Bergmans, initialement paru en 1959, et par bonheur réédité dans la collection « Femmes de lettres oubliées » de la maison Névrosée. Continuer la lecture
Lydia Flem avec les sciences humaines
Lydia FLEM, Bouche bavarde oreille curieuse, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2022, 270 p., 22 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 978–2‑02–151273‑1
Lorsque nous l’avions rencontrée à l’occasion de la parution de Paris fantasme (Le Carnet et les Instants n°209), Lydia Flem nous avait rappelé que même si cela n’apparaissait pas à la majorité de ses lecteurs, les sciences humaines avaient été ses « balises depuis toujours ». En parallèle de sa carrière d’écrivaine, de psychanalyste et de photographe, elle a publié de nombreux articles, entre autres dans Le genre humain, dirigée par Maurice Olender, également à la conduite de la réputée collection « La Librairie du XXIe siècle », aux éditions du Seuil, où elle a publié la quasi-totalité de ses livres, dont son inoubliable trilogie familiale (Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Lettres d’amour en héritage et Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils). Le volume récemment paru dans cette même collection, Bouche bavarde oreille curieuse, reprend une vingtaine de ces articles publiés entre 1982 et 2020. Elle y fait dialoguer la psychanalyse, l’histoire, l’anthropologie, la littérature, le cinéma, la photographie, l’art, des figures comme son cher Sigmund Freud, Auguste Rodin, Giacomo Casanova, des pairs comme Jacques Rancière, Michel de Certeau, Alain Fleischer, Arlette Farge. Continuer la lecture