Muriel CLAUDE, Arrangement floral, Flammarion, 2022, 110 p., 17 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9–782080-273192
Après l’ouvrage À la proue (avec Pierre Mertens, paru chez CFC Éditions), où elle évoque son métier de libraire, Muriel Claude nous livre un premier recueil poétique, Arrangement floral. L’ikebana compose à la fois la toile de fond d’un recueil qui en épouse l’esthétique (le jeu entre le vide et le plein, la concision de la forme) et un motif poétique qui autorise l’exhumation de sensations, d’événements de l’enfance. L’art floral japonais n’agit pas comme un filtre qui délivrerait une valeur métaphorique mais s’élève au rang d’un analogon d’une démarche de l’esprit, au rang d’une codification végétale afin d’explorer les traces de l’intime. Continuer la lecture

La poésie demande à être apprivoisée par le lecteur. Parfois, elle exige plusieurs lectures successives afin d’en retirer, comme aux passages des couleurs sur une pierre lithographique, des émotions, des lumières, des sentiments différents. Ils composent au terme de ces parcours, une sensation d’ensemble qui s’élabore dans l’esprit et le cœur. C’est à ce processus d’imprégnation par strates qu’invite le recueil d’Arnaud Delcorte. Une telle démarche se justifie d’autant plus que le livre puise à différentes sources. Il réunit des textes publiés initialement dans des revues. Ainsi « Chechnya » (Bleu d’Encre, 2020), « L’homme qui marche » (Do Kre I S, Vagues littéraires, 2017), et « Dans la clameur » (Legs, 2019). Ces textes alternent avec des compositions inédites, « Prières dans la nuit », « Soft Requiem », « La couronne », « Appel d’air », et « Memoriam Mediterranea ». Les illustrations de l’auteur, déclinaisons photographiques en noir et blanc – transformations fluides d’images qui en deviennent abstraites, dont l’une orne la couverture – rythment la découverte du recueil.
Poétesse, écrivaine, traductrice, professeure aux Écoles supérieures d’art Saint-Luc et l’ERG, Elke de Rijcke investit l’espace poétique avec, dans une main, la clé des songes, dans l’autre, l’art des connexions entre écriture, arts et sciences. Juin sur avril est bâti selon un dispositif audacieux qui génère de la pensée et du poématique à partir d’une mise à l’épreuve d’une multiplicité d’œuvres : la sculpture The Flux and the Puddle de David Altmejd qui compose la basse continue du recueil, des inventions littéraires de Raymond Roussel dans Impressions d’Afrique, des créations de Rodin, Camille Claudel, Kupka, Sarah Sze, des œuvres musicales, les travaux en neurosciences de Damasio… La forge poétique d’Elke de Rijcke repose sur l’expérimentation de tensions, d’états physiques et psychiques qui se donnent une partition poétique afin de se penser, de retracer leur genèse.
Le vers de Hölderlin, « pourquoi des poètes en temps de détresse ? », ne cesse de sauter de siècle en siècle, de convoquer les poètes à y répondre, à tout le moins à s’y affronter. Figurant dans le poème élégiaque « Pain et vin », ce « Wozu Dichter in dürftiger Zeit ? » se décline sous la plume de Timotéo Sergoï. Que peut la poésie face au covid-19, quelles ressources individuelles et collectives nous propose-t-elle lors des confinements ? Comment une poésie hors quarantaine peut-elle déconfiner les corps et désincarcérer les esprits ? Durant les cinquante jours de confinement s’étalant du 20 mars au 8 mai 2020, le poète, comédien, artiste, voyageur Timotéo Sergoï a lancé à près de deux cents personnes un poème-gravure quotidien, un objet poétique, une bouteille ivre de mots, ciselée dans un esprit de résistance et de solidarité. Il faut que tu me comptes parmi nous nous délivre des créations qui s’élèvent comme autant de contre-feux à un quotidien plombé à l’intérieur duquel elles dessinent une brèche. Il s’agit moins d’un manuel de survie en milieu hostile qu’une volte-face rompant avec la résignation et le nihilisme, qu’un témoignage d’une vie enfermée, cadenassée dans un état d’exception qui tend dangereusement à s’inscrire dans le régime sociétal, à devenir la règle.
Souvent, les ciels sont lisses et pâles.
« Pollen, tout est pollen, aux jours d’avril en Israël ; pollen, tout est pollen, les mêmes jours en Palestine. […] Le mur, les barbelés, le dôme d’acier ne peuvent y faire : ici et là, les oliviers sont fécondés. »
On aurait pu croire obsolète l’élégie, ce genre poétique d’origine ancienne où s’éploie une mélancolie existentielle, voire un incurable sentiment de manque ou de perte. Ce serait oublier des écrivains aussi notables que F. Hölderlin, R.M. Rilke, ou plus près de nous J. Grosjean, J. Vandenschrick, C. Esteban. Certes, le langage a changé, l’élan romantique cédant le pas à la sobriété et à la condensation, mais la thématique reste largement focalisée sur le rapport à la mort, question dont on sait le caractère inépuisable. Tel est le créneau dans lequel s’inscrit le petit livre de Pierre Yerlès : face à la proximité de la fin, comment dire adieu à la vie et aux siens sans glisser dans la banalité, l’auto-apitoiement, la grandiloquence, la révolte vaine ? Plus radicalement, pourquoi un tel adieu non par le biais de la parole ou d’une simple lettre, mais sous la forme moins habituelle d’un recueil ? L’auteur répond indirectement à cette question quand il redit sa dilection fervente pour la poésie, de Villon à Neruda en passant par Baudelaire, Apollinaire ou Norge. Sans prétendre égaler de tels prédécesseurs, il voudrait en retenir la leçon essentielle : faire signifier de manière toute personnelle le monde extérieur et intérieur en exploitant les potentialités infinies de la langue.
Bruxelles, un « vieux vendredi d’avril », un vingt-quatre. Célestin de Méeûs prend la tangente pour une cavale russe qu’il effectue à rebours de Cendrars – s’expulsant du petit pays dont il « n’a jamais voulu rien savoir » pour se ficher, telle une épingle sur une carte, à Vladivostok. C’est des confins de la Russie, du plus extrême est, qu’il entreprend alors un retour vers Ostende et vers l’aimée. Gardien d’une photographie d’elle qu’il « criblera de doigts », c’est à elle qu’il s’adresse dans ce long poème démontrant que le souffle peut ne jamais mourir, déroulant implacablement des vers d’une exigeante soif de justesse.
« Rassurés par un jet de lumière aux avant-postes de la nuit, nous alimenterons la poésie aux ailes de nos désirs. »
La vie que tu t’offres
« On ne part pas » décrétait, dans Mauvais sang, celui que l’on surnommait pourtant « l’homme aux semelles de vent ». C’est que le rapport du poète au voyage est contrarié, du fait qu’il est voyant : il est moins un corps qu’un regard qui se déplace. Les décors se muent en mots, les façades ne dissimulent jamais qu’elles-mêmes, tous les artifices des villes sont dénudés en un clin d’œil…
À soixante-huit ans, Patrick Devaux prend désormais son temps. Surtout celui de la réflexion, se tournant face au passé comme devant un miroir. Il y mire ses souvenirs, y reconnait la nostalgie, y revoit des gens rencontrés et ceux qui ne sont déjà plus là. « Un souvenir est un acquis, ce n’est pas du temps perdu », m’explique-t-il par téléphone. Ainsi, le titre de son recueil, Le temps appris, signifie que ce dernier n’a rien pris sans laisser quelque chose, des bribes, des fragments, des poussières d’étoiles ; leur scintillement.
Le jardin était d’orangers, l’ombre bleue,
Partagé en quatre coins géographiques de la France à la Suède, David Jauzion-Graverolles publie en Belgique son premier recueil de poésie pour, assure-t-il en entrevue, matérialiser son ancrage sur notre territoire. Metteur en scène et dramaturge, enseignant au Lycée français, il a quitté son Jura natal pour suivre son épouse suédoise. Ainsi connait-il au moins deux étés, l’un méditerranéen (dont est issue sa famille) et l’autre nordique. Ce contraste est à l’origine de ce recueil de poésie, Lumière des limites, chapitré du Småland en ses tourbières aux marécages Bruxellois en passant par le massif du Jura et les gorges de l’Ardèche.
Ceux qui ont eu l’occasion d’entendre Tom Nisse sur scène savent l’importance qu’il accorde à ce subtil dosage qui s’opère entre la forme, le propos et le corps dès lors que l’on se trouve face au public. Accompagné ou non d’un musicien, le poète sait jouer de cette alchimie particulière. Rares en effet sont les poètes qui parviennent comme lui à trouver la juste mécanique de cet engrenage dans le scandé, dans la (pro)pulsion du poème. C’est dire si la lecture d’un nouveau texte de Tom Nisse résonne de cette voix grave et fissurée dont il a le secret. Une parole poétique tendue qui rend compte des harmoniques souvent dissonantes du monde contemporain et des voix de celles et ceux que l’on a muselés, effacés. Voix lézardées comme le sont les murs des villes que le poète arpente dans des errances nocturnes, sous les lumières blafardes des rues qui font parfois tanguer les corps.
On a tous été confrontés aux vieilles photos de famille. Photographies polaroïd, sépia, argentiques qui ont cet avantage sur le numérique d’être imprimées donc aussi le pouvoir de remonter à la surface un jour ou l’autre, sans crier gare. Photos détentrices le plus souvent de secrets « flottant dans l’atmosphère » qu’ils soient d’alcôve, d’état ou de polichinelle. Gardiens de mémoires enfouies, ces clichés, retrouvés au fond de quelque tiroir, prennent la place de mots soufflés, écrits et perdus. Paroles qui s’envolent, images qui restent même si elles s’effacent parfois. Dans ce texte publié à La pierre d’alun sous forme de petit carnet à spirales (à feuilleter en écoutant William Sheller), les images de Simon répondent aux mots de Jean-Luc. Ou peut-être est-ce l’inverse ? Peu importe puisque le dialogue ici entre le père et le fils naît en quelque sorte de ces bains révélateurs qui font revivre les silhouettes familiales délitées.