Archives de catégorie : Poésie

« Les sens au carré »

Jacques RICHARD, Sur rien mes lèvres, Cormi­er, 2021, 51 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87598–029‑8

« De l’image à la voix le chemin peut être bref, si les sens répon­dent. La rétine com­mu­nique avec le tym­pan et par­le à l’oreille de celui qui regarde ; et pour celui qui écrit la parole écrite est sonore : il l’entend aupar­a­vant dans sa tête. »
Anto­nio Tabuc­chi, Réc­its avec fig­ures

richard sur rien mes levresDécou­vrir, par­al­lèle­ment à la lec­ture du dernier recueil de Jacques Richard, Sur rien mes lèvres, cette phrase d’Antonio Tabuc­chi extraite de son dernier livre n’est pas une coïn­ci­dence. Il n’y a d’ailleurs pas de coïn­ci­dence en lit­téra­ture dès lors que l’on sait, lecteurs curieux que nous sommes, que les livres sub­tile­ment, « maïeu­tique­ment », s’appellent, se répon­dent et s’engendrent. Pour le poète,  musi­cien et pein­tre qu’il est aus­si, le décor s’affiche sur le théâtre des sens qui sont le point de départ du ques­tion­nement, de la réflex­ion de l’artiste. Con­tin­uer la lec­ture

Éric Brogniet : depuis la profondeur

Un coup de cœur du Car­net

Éric BROGNIET, Lumière du livre suivi de Rose noire, Tail­lis Pré, 2021, 18 €, ISBN : 978–2‑87450–183‑8

brogniet lumiere du livre suivi de rose noireVio­lence est innée au vivant
À la rose, son épine
À la dent, son tigre
Au pou­voir, son rameau insur­rec­tion­nel 

Nous entrons dans le recueil Lumière du livre suivi de Rose noire d’Éric Brog­ni­et non comme on pousse les portes du som­meil, mais comme on repousse les fron­tières de la per­cep­tion, comme on entre en ini­ti­a­tion. La tra­ver­sée du sens n’est pas immé­di­ate­ment don­née : elle s’éprouve à chaque page qui nous tient, lit­térale­ment et métaphorique­ment, en éveil. Con­tin­uer la lec­ture

Antoine Boute. L’écriture comme cheval de Troie

Antoine BOUTE, On peut boire la tran­spi­ra­tion d’un cheval, Les petits matins, 2021, 128 p., 15 €, ISBN : 9782363833198

boute on peut boire la transpiration d'un chevalCracheur de feu sonore, activiste expéri­men­tal, écrivain, per­formeur, philosophe bio­hard­core, pro­fesseur aux Écoles supérieures des Arts ERG et Saint-Luc à Brux­elles, Antoine Boute explore, depuis Ter­rass­es, Les morts rigo­los, S’enfonçant, spéculer, Inspec­tant, reculer, Manuel de civil­ité bio­hard­core, Apnée, Prompt…, des formes textuelle­ment mod­i­fiées. Affec­tion­nant les écri­t­ures plurielles, la créa­tion col­lec­tive (avec Vin­cent et Lucas Boute, Stéphane de Groef, Adrien Her­da, Chloé Schuiten, Clé­ment Thiry, Jeanne Pru­vot-Simon­neaux…), il livre avec On peut boire la tran­spi­ra­tion d’un cheval une par­ti­tion chorale rock. Con­tin­uer la lec­ture

On la nomme Bleue

Tarek ESSAKER, La Fille de la Riv­ière, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2021, 102 p., 8 €, ISBN : 978–2‑87505–404‑3

Essaker la fille de la riviereLa Fille de la Riv­ière de Tarek Essak­er fig­ure désor­mais au cat­a­logue de la jeune col­lec­tion de poche de chez Mael­strÖm reEvo­lu­tion : la col­lec­tion Root­leg, qui promet à ses lecteurs « des racines-embryons de travaux en cours ou textes finis », autrement dit, « des rad­i­caux livres ». Présen­té comme étant un « texte frag­men­taire et frag­men­té », le long poème en prose qu’est La Fille de la Riv­ière dresse le por­trait évanes­cent d’une femme pau­vre et sauvage, sans terre ni âge.  

Cette femme, « on la nomme Bleue », mais aus­si « Fille de la Riv­ière ». Elle fini­ra d’ailleurs par vivre aux abor­ds de la « riv­ière », lieu abstrait et lieu de pas­sage, y mêlant sa vie et son être au point de fusion­ner avec la nature qui l’entoure : Con­tin­uer la lec­ture

Imperfectible finesse

Un coup de cœur du Car­net

Gwen GUÉGAN, Con­fi­dences, Chat polaire, 2021, 86 p., 12 €, ISBN : 978–2‑931028–08‑7

guegan confidencesUn titre tel que Con­fi­dences est sans dan­ger, voire courant, mais il est intime­ment engagé, jamais inno­cent. D’autant que sur la cou­ver­ture, un cœur noir aux traits clairs est mis sous cloche de verre et posé sur sa base rouge sang. Nulle doute que Gwen Gué­gan, brux­el­loise de cœur et bre­tonne de corps, se mon­tre ici sans peur et sans reproche, et frontale : toute de con­trastes forts, de lignes nettes et limpi­des en noir et banc surtout, ou en trichromie tout au plus : noir, blanc et rouge ou bien noir, blanc et un turquoise pro­fond. Con­tin­uer la lec­ture

Le réel par éclaboussures

Serge MEURANT, Empreintes, Cormi­er, 2021, 15 €, ISBN : 978–2‑875–98028‑1

meurant empreintesAvec Empreintes, Serge Meu­rant se sig­nale une nou­velle fois par une poésie ayant la générosité d’être choisie. Le Cormi­er pub­lie une poignée de textes sim­ples et brefs, sortes de comptes ren­dus, entre man­i­fes­ta­tions du réel et pro­jec­tions méta­physiques.

Le dernier livre de Serge Meu­rant sem­ble à juste titre vouloir porter le moins d’empreintes pos­si­ble. Ce grand for­mat de vingt-trois cen­timètres se dis­tingue par son dépouille­ment : la tra­di­tion­nelle cou­ver­ture blanche du Cormi­er, sur laque­lle nous trou­vons les indi­ca­tions min­i­males (auteur, titre, édi­teur, prix, ISBN et code-bar­res). Entre ces élé­ments, de grands espaces vierges infor­ment sur un sens de l’économie que le reste du livre ne démen­ti­ra pas. Con­tin­uer la lec­ture

« La fraîcheur des abîmes… »

Carl NORAC, Pié­ton du monde, choix anthologique et post­face de Gérald Pur­nelle et Jean-Luc Out­ers, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2021, 291 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–552‑0

norac pieton du mondeL’innocence sou­vent inso­lente de l’adolescence et cette envie de fuite que l’on jette à la face du monde quand on a 20 ans, Carl Norac en a fait le matéri­au de sa poésie à la fois brute, dense et sen­suelle.

En ce temps-là, ma vie s’inventait encore. J’avais la fraîcheur des abîmes quand elles bal­an­cent l’adolescent d’une paroi vers l’autre et qu’il bande à l’idée de vivre. Je courais dans les forêts avec des mots vain­queurs à la bouche. Mon emploi était le can­dide. J’en cul­ti­vais les ombrages. Con­tin­uer la lec­ture

Danser avec les ombres

Mor­gane EEMAN, L’île quim­boiseuse, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2021, 172 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87505–400‑5

eeman l'ile quimboiseuseOn oublie sou­vent que le texte ne sur­git pas du néant, mais d’un corps. Le deux­ième ouvrage pub­lié par Mor­gane Eeman remédie à cette nég­li­gence en s’incarnant dans une écri­t­ure organique, habitée, aus­si exaltée que les étu­di­ants fraîche­ment débar­qués sur cette île envoû­tante dont l’autrice donne à vivre les charmes et les malé­fices. L’île quim­boiseuse est un texte mou­vant, qui vogue entre les gen­res et les reg­istres. Qual­i­fié de roman-poème, cet ouvrage en vers pul­vérise les fron­tières et présente un réc­it sin­guli­er, dont l’aspect bigar­ré voi­sine une déter­mi­na­tion (au sens de pour­suite d’une intu­ition pre­mière) pal­pa­ble. Con­tin­uer la lec­ture

Jouissance du jeu

Un coup de cœur du Car­net

Véronique BERGEN, Lud­isme précédé de Gains­bourg et Bam­bou, Cormi­er, 2021, 114 p., 16 €, ISBN : 978–2‑87598–027‑4

bergen ludisme precede de gainsbourg et bambou« Je déclare que pour qu’un livre soit, il y faut les lev­ants, les nuits, le choc des fers, les plaines et les vents, les siè­cles – et la mer qui joint et sépare. »

Explo­rant d’autres reg­istres d’écriture que dans ses derniers opus (Ulrike Mein­hof, Icône H., Porti­er de nuit), chan­tant le tan­dem Gains­bourg et Bam­bou et libérant, dans Lud­isme, des sen­sa­tions à par­tir de con­traintes formelles qui para­doxale­ment désen­tra­vent la langue, Véronique Bergen ouvre dans ce recueil le matéri­au de l’écriture et de la pen­sée à par­tir d’autres éner­gies. Celles-ci sont en pre­mier lieu vibra­toires, physiques, situées sur un spec­tre riche en inten­sités divers­es. Con­tin­uer la lec­ture

Habiter la fracture

Tom BURON, Mar­quis Minu­it, Cas­tor astral, 2021, 82 p., 12 €, ISBN : 9791027802890

buron marquis minuitDans Mar­quis Minu­it, texte poé­tique, Tom Buron joue habile­ment du con­traste entre le genre et le sujet en pro­posant à ses lecteurs une « épopée ivre ». Plongés en des temps prim­i­tifs nim­bés des auras de la moder­nité et du 21e siè­cle, les lecteurs décou­vriront et chercheront à com­pren­dre l’histoire de Mar­quis Minu­it, « chéru­bin de motel » devenu, par la force du des­tin, grand explo­rateur du ban et marin de l’ivresse, dans ce qui sera une quête du « sen­ti­ment d’éternité » : Con­tin­uer la lec­ture

Comment remédier à l’irrémédiable ?

Un coup de cœur du Car­net

Jacques VANDENSCHRICK, Avec l’é­carté et autres poèmes, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2021, 218 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–553‑7

vandenschrick avec l ecarte et autres poemesTôt ou tard, il était fatal que le dis­cret Jacques Van­den­schrick fît son entrée dans la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Espace Nord, aux côtés des grands Jacques Izoard, Claire Leje­une ou François Jacqmin. Depuis trente-cinq ans, en effet, il a pub­lié chez le très exigeant édi­teur Cheyne, en Haute-Loire, dix livres illus­trant une vérité peu con­testable : il n’est de grande poésie que celle qui crée sa pro­pre poé­tique. Et celle-ci, qui peut certes intimider le novice, emporte l’at­ten­tion et l’ad­hé­sion du lecteur expéri­men­té avant même qu’il ait pris le temps de démêler l’éche­veau des mots… Con­tin­uer la lec­ture

Du poème comme poil à gratter…

Jean-Bap­tiste BARONIAN, Anas­tro­phes au Bon Dieu, Lamiroy, 2021, 56 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87595–495‑4

anastrophescouverturebordnoirJean-Bap­tiste Baron­ian pos­sède une palette de com­pé­tences lit­téraires très vaste : longtemps édi­teur lit­téraire chez Marabout, auteur de romans — y com­pris de romans policiers sous pseu­do­nyme — mais aus­si de nou­velles, d’essais, de biogra­phies, de livres pour enfants, de dic­tio­n­naires et d’anthologies, spé­cial­iste recon­nu de l’œuvre de Georges Simenon, il y a peu de sujets et de domaines où il n’exerce pas avec bon­heur, de manière  libre et rebelle, ses qual­ités créa­tives et cri­tiques. Dans des ter­ri­toires de prédilec­tion comme la gas­tronomie, le fan­tas­tique, la langue et la lit­téra­ture, son immense cul­ture et son insa­tiable curiosité lui per­me­t­tent tou­jours d’éclairer avec brio et de manière per­son­nelle les œuvres ou les prob­lé­ma­tiques qu’il abor­de. Con­tin­uer la lec­ture

Monsieur Paul

Guy GOFFETTE, Ver­laine, Buchet/Chastel, coll. « Les auteurs de ma vie », 2021, 192 p., 14 €, ISBN 978–2‑283–03356‑2

goffette verlaineComme Guy Gof­fette l’aime, son cher Ver­laine ! Et comme il nous fait partager cet attache­ment, cette affec­tion, en généreux passeur de textes et de sen­ti­ments ! Alors que le coup de foudre n’a eu lieu qu’à la matu­rité (Ver­laine est entré dans ma vie comme la foudre dans une mai­son fer­mée), la cinquan­taine approchant (sa pre­mière idole a été Rim­baud, l’autre du cou­ple glo­rieux), depuis, il écrit sur lui fidèle­ment, ten­drement, ami­cale­ment. De beaux livres, de sa prose la plus poé­tique, empha­tique, celle qu’on aime tant, celle d’Elle, par bon­heur et tou­jours nue. Après Ver­laine d’ardoise et de pluie (1996) et les réc­its de L’autre Ver­laine (2008), il pub­lie, dans la col­lec­tion « Les auteurs de ma vie » aux Édi­tions Buchet/Chastel, un vol­ume sim­ple­ment inti­t­ulé Ver­laine. Suiv­ant la pre­scrip­tion de la col­lec­tion, il signe la pre­mière par­tie et fait un choix per­son­nel de textes dans la sec­onde. Con­tin­uer la lec­ture

Naitre à nouveau

Yves NAMUR, N’être que ça, Let­tres Vives, coll. « Entre 4 yeux », 2021, 92 p., 16 €, ISBN : 978–2‑914577–72‑4

namur n'être que ça« J’avais soudaine­ment l’in­time et pro­fonde con­vic­tion de naître ». Ain­si débute le nou­veau livre d’Yves Namur, inscrit d’emblée dans le scé­nario de l’illu­mi­na­tion, cette expéri­ence boulever­sante que plusieurs tra­di­tions – hin­douiste, boud­dhiste, chré­ti­enne – présen­tent comme une sec­onde nais­sance, le moi s’y effaçant au prof­it d’une sen­sa­tion sou­veraine. Con­tin­uer la lec­ture

Louis Adran ou l’éblouissement fauve

Un coup de cœur du Car­net

Louis ADRAN, Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin, Cheyne, coll. « Verte », 2021, 96 p., 17 €, ISBN : 978–2841163052

adran nu l'été sous les fleursAprès un éblouis­sant pre­mier recueil poé­tique Cinq lèvres couchées noires, paru aux Édi­tions Cheyne en 2020, Louis Adran nous plonge dans l’incandescence fauve d’un deux­ième recueil, Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin.

Qu’est-ce que la syn­taxe ? Com­ment épouse-t-elle une autre langue après avoir con­som­mé le divorce avec la langue offi­cielle ? L’économie poé­tique de Louis Adran est celle d’un écrire qui rompt avec le dire. L’écrire sur­git dans l’après-désastre, dans l’après-temps per­du et revient sur ce passé. Pous­sant plus avant le mou­ve­ment d’effacement, le poète inscrit dans le verbe même le frôle­ment d’aile du non-écrire, l’interruption de la let­tre. Sa langue porte trace des guer­res qu’on a menées con­tre elle, con­tre des pop­u­la­tions, con­tre des corps, con­tre des paysages. Con­tin­uer la lec­ture

Être un chant…

Wern­er LAMBERSY, Mémen­to du Chant des archers de Shu, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2021, 57 p., 16 €, ISBN : 978–2‑87505–391‑6          

lambersy memento du chant des archers de shuEn écrivant quelque part que « tout ce qui entre dans le livret est chant », le poète-philosophe belge Max Lore­au (1928–1990) définit le rôle qu’il assigne au poème. Un chant poé­tique donc qui impli­querait le désir d’appliquer au lan­gage poé­tique une sorte de danse, de relief cor­porel par le truche­ment d’une mise en scène opéra­tique. Une réflex­ion sur la mise en mou­ve­ment du rythme musi­cal du poème qu’il con­vient de garder à l’esprit quand il s’agit d’aborder le con­ti­nent que forme l’œuvre de Wern­er Lam­ber­sy. Con­tin­uer la lec­ture