Archives par étiquette : Espace Nord

Le vieux métier de vivre et d’écrire

Un coup de cœur du Carnet

William CLIFF, Immortel et périssable, choix anthologique et postface de Gérard Purnelle, Impressions Nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 240 p., 10 €, ISBN : 978-2-87568-424-0

Il porte un nom (pseudonyme) d’acteur américain, une gueule pareille ; il est à faire se damner un saint, William Cliff. Mais plutôt que de s’exhiber sur les écrans tout en longueur du cinématographe, c’est sur d’autres surfaces blanches qu’il a inscrit son corps, sa vie (matière quasi exclusive de son œuvre, avec l’espèce humaine) : celles des pages des recueils de poésie et des romans. Bien qu’on puisse l’entendre murmurer qu’il est malcontent :

de quelle insatisfaction souffrez-vous 
(c’est la gloire la gloire qui me manque)
, Continuer la lecture

Trois petits tours et puis s’en vont…

Un coup de cœur du Carnet

Aïko SOLOVKINE, Rodéo, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 220 p., 8.50 €, ISBN : 978-2-87568-482-0

Le roman Rodéo d’Aïko Solovkine, bien que salué par les critiques lors de sa première publication en 2014 chez Filipson et récompensé par le prix de la Première œuvre de la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2016, avait continué de circuler dans une communauté restreinte de lecteurs. Sa deuxième édition est un événement attendu, tant il est évident que le récit de cette jeune autrice n’avait pas eu alors la visibilité qu’il méritait. Augmenté d’une postface, comme c’est toujours le cas dans la collection Espace Nord, ce roman met en scène les actions d’une jeunesse mâle oubliée dans une région rurale belge délaissée. Continuer la lecture

Hommage d’un destin cousu main à un costume prêt-à-porter

Un coup de cœur du Carnet

Nathalie SKOWRONEK, Un monde sur mesure, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 219 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-423-3

Dans la collection Espace Nord, les classiques de la littérature belge des siècles passés côtoient ce que Tanguy Habrand, son directeur, aime à appeler « les classiques de demain ». Parmi ces derniers, Un monde sur mesure de Nathalie Skowronek, tout jeune roman datant à peine de 2017, d’une autrice dont la bibliographie démarre en 2011. Dans ce récit en grande partie autobiographique, l’écrivaine se penche précisément sur ce qui a précédé sa carrière littéraire. Continuer la lecture

Intelligence de la désillusion

Charles PLISNIER, Faux passeports, Postface de Pierre Mertens, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 355 p., 9,50 €, ISBN : 978-2-87568-422-6

En 1991, dans sa postface à Faux passeports de Charles Plisnier, Pierre Mertens soulignait « l’incroyable modernité », voire la fraîcheur de ce texte. Il faut dire qu’à l’époque le vent du changement qui s’était levé deux ans plus tôt pour abattre le Mur de Berlin passait sur l’URSS pour y balayer un peu plus de huit décennies de communisme.

Mais que reste-t-il en 2019 de ce faux roman, composé en réalité d’une suite de nouvelles reliées par le regard d’un narrateur identique ? Un classique, en cela que les portraits campés par Plisnier cristallisent une époque en en rendant sensibles les chamades et les convulsions. Dès l’avertissement, l’écrivain prend ses distances avec le je qui s’y exprime, à qui il « souhaiterait garder quelque mystère », et il s’emploie à définir une attitude vériste envers tous les autres personnages. C’est que son œuvre se veut avant tout « une étude qui port[e] sur le drame d’une époque divisée, une certaine mystique de l’action et surtout, sur des êtres dans le profond de leur conscience et de leur instinct – c’est-à-dire des âmes. » Continuer la lecture

Achille Chavée, ce vieux peau-rouge qui voulait « dissoudre le silence »

Achille CHAVEE, Écrit sur un drapeau qui brûle, choix anthologique et postface de Gwendoline Moran Debraine, illustré par des étudiants de l’ENSAV La Cambre, note de Pascal Lemaître, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 280 p., 10 €, ISBN : 978-2-87568-418-9

Quelle excellente idée, chez Espace Nord, d’avoir sorti du placard des poèmes et aphorismes du « plus célèbre poète de la rue Ferrer à La Louvière », Achille Chavée ! D’autant qu’une première anthologie, dans la même collection, est épuisée depuis belle lurette, et que son œuvre complet (6 volumes édités entre 1977 et 1994 par l’association des amis d’Achille) ne se trouve que rarement chez les bons bouquinistes. Chavée le disait en connaissance de cause, avec cet humour tantôt noir, tantôt railleur, qui le sauva tout au long de son existence de bien des déconvenues : « Introuvable, je tire parfois un livre à zéro exemplaire. » Continuer la lecture

Ad@ptez un classique : un concours littéraire pour les élèves du 3e degré

Le concours Ad@ptez un classique est un concours littéraire de la Fédération Wallonie-Bruxelles autour de la collection Espace Nord, collection patrimoniale de littérature belge hébergée par Les Impressions Nouvelles. Il est destiné aux classes du troisième degré (5e et 6e). Les jeunes sont invités à (re)découvrir les classiques de la littérature belge et à les « dépoussiérer ». Continuer la lecture

Une esthétique de l’épreuve : Charles Van Lerberghe

Charles VAN LERBERGHE, Les flaireurs suivi de Pan, Postface Paul Aron, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 160 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-416-5

Les didascalies du théâtre symboliste s’offrent souvent comme des poèmes en prose et laissent entendre le drame à la lisière du mélodrame, comme si on regardait un film d’Eisenstein dans la musique de Wagner.

Les scènes font résonner les intimes liaisons entre l’existence de l’homme et la pression des éléments naturels qui s’exercent sur lui. On entre alors dans la vie magique, presque surnaturelle des protagonistes, sur la pointe des pieds, on s’assied alors dans l’ombre et on assiste aux chutes et aux épiphanies des personnages symbolistes. La princesse Maleine de Maeterlinck est là, avec nous, dans les coulisses des âmes. Continuer la lecture

Maurice Carême, romancier dur

Maurice CARÊME, Le martyre d’un supporter, postface de Denis Saint-Amand, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 180 p., 8,5 €, ISBN : 978-2875684219

careme le martyre d un supporterQuand il publie Le martyre d’un supporter en 1928 à la Renaissance du Livre, Maurice Carême n’a pas encore trente ans et il est loin d’être le poète que psalmodieront, par cœur – sinon à contrecoeur – des générations d’écoliers sages. C’est dire si faire figurer un tel titre dans la collection patrimoniale Espace Nord est une gageure, et presque une provocation que de le préférer à l’étrange Médua, connu d’un happy few à peine plus étendu, mais qui présente au moins l’intérêt de se rattacher au courant du réalisme magique. Continuer la lecture

Une circulation généralisée

André-Marcel ADAMEK, La Fête interdite. Roman, postface de Stéphanie Biquet. Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 280 p., 8,5 €, ISBN : 978-2-87568-415-8

Adamek La fête interdite espace nordLe talent fabulateur du regretté A.M. Adamek scintille dans La fête interdite, récit fictif dont le style louvoie entre chroniques du règne de Louis XIV et inventivité des conteurs populaires, menus défauts inclus. Si l’époque et la contrée restent dans le vague, de nombreux détails – armes, métiers, fonctions officielles, etc. – permettent de situer l’action au XVIIe siècle dans une région qui va environ de la Champagne à la Flandre. Rurale pour l’essentiel, elle est ponctuée de villages dont ce Marselane que peuplent cultivateurs, meuniers, éleveurs, charpentiers, auxquels s’ajoutent quelques marchands et bourgeois. Étroitement rythmée par le cycle quaternaire des saisons, la vie de la collectivité est régulée par un pouvoir civil que « surveille » le clergé local. Une exception insigne à cet ordre immuable : la fête annuelle de la Saint-Luc, mi-octobre. Trois jours et trois nuits, des saltimbanques occupent la place du village et présentent leurs numéros de dressage, de jonglerie et d’acrobatie à une foule médusée, pour laquelle c’est l’occasion de faire bombance. Continuer la lecture

Une institution pour toujours en cours d’institution

Un coup de cœur du Carnet

Jacques DUBOIS, L’institution de la littérature, préface de Jean-Pierre Bertrand, postface de Jacques Dubois, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 320 p. 9,5 €, ISBN : 978-2-87568-417-2

Jacques Dubois a eu une carrière riche, cohérente et multiple[1]. L’enseignement universitaire (d’assistant en Moyen Âge à professeur émérite), la littérature (Simenon, Proust, Stendhal…) et la sociologie (proche de Pierre Bourdieu) en sont les socles fondateurs et nourriciers. Des socles à l’origine et à l’appui de L’institution de la littérature, paru initialement en 1978 et qui reparaît, augmenté d’une préface et d’une postface, dans la collection Espace Nord qu’il a  contribué à créer et qu’il a lui-même dirigée plusieurs années durant. Continuer la lecture

« Crénom d’anar ! »

Jean-Pierre VERHEGGEN, Gisella, suivi de L’Idiot du vieil âge, entretien avec Éric Clémens, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 272 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-413-4

Gisella Verheggen Espace Nord couvertureS’il ne les a pas déjà fêtés à l’heure de l’écriture de ces lignes, Jean-Pierre Verheggen approche des septante-sept ans. Selon ses dires, il ne pourra alors plus lire Tintin, mais sa verve ne s’est pas essoufflée, n’a pas « vieusi ». En témoigne l’entretien réalisé en octobre 2018 avec Éric Clémens, intitulé « Mauvaise fréquentation », qui ponctue cette réédition de Gisella (initialement paru en 2004 aux éditions Le Rocher) et de L’Idiot du vieil âge (publié en 2006 chez Gallimard) dans la collection « Espace Nord ». Continuer la lecture

Un quatuor norgien inoubliable

NORGE, Remuer ciel et terre. Poésie, postface de Jean-Marie Klinkenberg, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 320 p., 9,00 €, ISBN : 978-2-87568-414-1

En 1984, voulant remettre à l’honneur l’œuvre de Norge, les responsables de la collection Espace Nord s’adressent à J.M. Klinkenberg, professeur à l’université de Liège, membre du groupe Mu, et dont l’intérêt pour le poète est bien connu. Plutôt que composer une anthologie, l’on s’accorde sur la réédition intégrale de quatre recueils : Les râpes, Famines, Le gros gibier, La langue verte (1949-1954). Il est vrai, les célèbres Oignons datent des mêmes années, mais ils ont fait l’objet de plusieurs réimpressions augmentées. Outre que cette période norgienne est familière à J.M. Klinkenberg et que le volume Poésies 1923-1973 chez Seghers est épuisé depuis belle lurette, le choix des quatre titres est judicieux – il eût d’ailleurs mérité d’être expliqué en introduction. En effet, dès l’entre-deux-guerres, Norge est certes un auteur apprécié, avec des titres comme La belle endormie, Le sourire d’Icare ou Joie aux âmes. Toutefois, que ce soit dans sa thématique, son imaginaire ou sa rhétorique, il ne se démarque pas nettement d’autres contemporains tels que O.V. Milosz, O.J. Périer, R. Mélot du Dy ou J. de Boschère. De 1939 à 1949, il connait d’ailleurs un sérieux passage à vide. La parution des Râpes et de Famines fait donc grand effet : lyrisme et spiritualisme ont totalement disparu, le style est à la fois plus bref, plus saccadé et plus savoureux, l’existence humaine est évoquée sous l’angle de la lutte-pour-la-vie et d’un certain cynisme darwinien. Les connaisseurs ne s’y trompent pas. P. Éluard écrit à Norge pour le féliciter, de même que F. Ponge, Ch. Plisnier, G. Bachelard, F. Hellens, J. Paulhan, R.G. Cadou, etc. ; le vieil A. Gide en parle chaleureusement à ses visiteurs ; plusieurs comptes rendus élogieux paraissent dans la presse. Les oignons et La langue verte, dont la parution suit rapidement, ne font que confirmer le grand virage créatif de Norge et l’engouement consécutif du public. Continuer la lecture

Un roman de création polyphonique

Véronique BERGEN, Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent, postface de Charline Lambert, Impressions nouvelles, coll. “Espace Nord”, 2019, 301 p., 8,5 €, ISBN : 978-2-87568-411-0

Il faut applaudir au choix de la collection “Espace Nord” de publier le roman de Véronique Bergen, Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent, paru chez Denoël en 2006. Cette collection vouée à l’origine à la réédition et à la diffusion des œuvres patrimoniales des lettres belges de langue française est toute désignée pour faire une large place aux auteurs importants du temps présent et plus précisément pour accueillir une personnalité comme Véronique Bergen. Philosophe, romancière, poète, essayiste, critique littéraire et artistique, elle incarne à elle seule un ensemble, une totalité créatrice qu’a reconnus notamment l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique en l’élisant tout récemment. Continuer la lecture

Le pays qu’on ne retrouve jamais

Joseph NDWANIYE, La promesse faite à ma sœur, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 240 p., 8.5 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978-2-87568-412-7
Un carnet pédagogique téléchargeable gratuitement accompagne le livre

Voici que la collection Espace Nord réédite le roman de Joseph Ndwaniye, La promesse faite à ma sœur, qui était paru en 2007. L’auteur né au Rwanda et vivant en Belgique depuis plus de 30 ans y aborde de façon intimiste le génocide qui a touché le pays en 1994. Fondé tout à la fois sur des souvenirs personnels (ceux du village quitté en 1986) et sur une fiction (le retour au pays de Jean, lui aussi établi en Belgique), le récit débute par celui d’une enfance dans une famille unie, profondément ancrée dans les traditions paysannes. Écrit à la première personne, et sans doute très proche de ce qu’a vécu l’auteur lui-même, il est centré sur la vie familiale et villageoise dont les liens bienveillants sécurisent la vie des enfants. Ici, le temps s’écoule avec douceur dans une vie simple qui a le goût du bonheur. Dans le Rwanda des années 1960, l’accès à la scolarité permet aux enfants de grandir en paix et aux plus chanceux d’entre eux d’espérer faire des études supérieures, pourquoi pas à l’étranger, comme ce sera le cas de Jean qui étudiera en Belgique et s’y installera.

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Mélusine et son double

Franz HELLENS, Mélusine ou la robe de saphir, Postface de Paul Aron, Impressions nouvelles, coll. “Espace Nord”, 2019, 368 p., 9 €, ISBN: 978-2-87568-408-0 ; Le double et autres contes fantastiques, Postface de Michel Gilles, Impressions nouvelles, coll. “Espace Nord”, 2019, 318 p., 9 €,  ISBN: 978-2-87568-410-3

Espace Nord poursuit sa politique de réédition et de réimpression de textes des « fantastiqueurs » belges avec deux titres de Franz Hellens, l’un clairement fantastique, Le double, l’autre le préfigurant, Mélusine.

Dans le vaste panorama du fantastique en Belgique, Franz Hellens occupe une place originale, d’une manière qu’il a lui-même contribué à définir, par l’idée de « fantastique réel ». Le double et autres contes fantastiques est une anthologie reprenant des nouvelles publiées en fait sur près de cinquante ans, depuis Nocturnal en 1919 jusqu’à Le dernier jour du monde en 1967. L’intérêt du choix est de pouvoir saisir l’évolution du fantastique d’Hellens ainsi que ses enjeux et manières qui ont varié. Continuer la lecture

Jean-Marie Piemme. Le théâtre comme révélateur du monde

Jean-Marie PIEMMEBruxelles, printemps noir suivi de Scandaleuses et 1953, Postface de Pierre Piret, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2018, 288 p., 9 €, ISBN : 978-2875681492

Comment le théâtre est-il à même de questionner l’Histoire, ses crises, ses tragédies ? Comment dresser un dispositif scénique qui la prend au piège de ses propres folies ? Dramaturge majeur de la scène théâtrale actuelle, Jean-Marie Piemme construit « un théâtre de situations » (Sartre) comme l’analyse Pierre Piret dans sa très riche postface. Créée par Philippe Sireuil, la pièce Bruxelles, printemps noir évoque les attentats qui frappèrent Bruxelles le 22 mars 2016. Pour le pire, le réel a reproduit l’imaginaire : alors qu’il avait rédigé une fiction sur le thème des attentats, ces derniers frappent la capitale, la plongeant dans un printemps noir. Jean-Marie Piemme se livrera à un travail de réécriture, produisant un texte théâtral mobile, laissé ouvert au sens où la mise en scène, le jeu des acteurs interviennent dans l’articulation des dix-huit tableaux qui la composent. Interrogeant l’irruption des forces de mort dans le tissu de la vie, la construction de la tragédie adopte un point de vue kaléidoscopique : elle combine les voix des victimes, des morts, leurs dernières paroles soufflées par les bombes, les voix des blessés, les discours entre cynisme et veine ubuesque des politiciens, des ministres, l’intervention des Parques, l’interview d’un djihadiste, la voix de la faucheuse, de la camarde,celles de l’auteur, des acteurs jouant la pièce.

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