Daniel ARNAUT, Les choses que l’on ne dit pas suivi de Commander et mentir, postface de Laurent Demoulin, Bruxelles, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2016, 192 p., 8,5€
Daniel Arnaut entre dans la collection Espace Nord par la publication de deux récits partageant une thématique commune : la figure paternelle. Au début des Choses que l’on ne dit pas (2006), un homme quitte une chambre d’hôpital et tente de se ménager un sas de décompression avant de retourner à l’air hivernal des bien-portants. Il observe, dans le hall principal, les malades et visiteurs qui circulent ou stationnent, et interagit malgré lui avec certains d’entre eux. Il vient de laisser son père sur son lit de mourant. En cinq tableaux, le narrateur évoque la vie qui fuit un corps amaigri et perclus de douleur, la raison qui s’envole d’un esprit vif :
sa tête un terrain vague / d’où les idées s’échappent en désordre / comme des animaux hors d’un enclos mal fermé / piétinant furieusement sur leur passage / toute apparence de raison / (et le pire de tout / fils j’ai l’impression de devenir bête / c’est qu’il s’en rend compte)
Qu’elle est ingrate, l’admiration que l’on voue à Hergé, et plus particulièrement à son personnage principal. Voici un énième ouvrage portant sur ce que l’on est en droit d’appeler un monument du patrimoine immatériel belge, et dont l’auteur, pour « des raisons indépendantes de sa volonté », a dû se résoudre de traiter sans aucun appui graphique autre que les couvertures des albums ! Dès lors, l’essai, si pénétrant soit-il, ne s’adresse qu’à un public de fanatiques, ayant quasi mémorisé l’ensemble des cases et des bandes (respectivement désignées par des chiffres arabes et romains) des vingt-quatre titres, ou alors de courageux, qui prendront la peine de se reporter systématiquement à leur précieuse collection pour vérifier la pertinence du propos.
Paru en 2013, ce recueil de récits sillonne le territoire belge et en définit les contours en une géographie personnelle aux accents pourtant collectifs. Structurée en trois temps, portant chacune le nom d’une des trois régions et rassemblant quatre textes, résolument intimiste et convoquant de nombreux souvenirs, cette flânerie sentimentale nous parle de temps qui ne sont plus, ceux d’avant l’air bag et des cafés enfumés, dans le tourbillon de virées aux blagues irrévérencieuses que ponctue l’exploration sans fin des breuvages trappistes.
Depuis ses débuts en 1967, Werner Lambersy a publié une septantaine de livres et recueils. Cette année 2015 aura été féconde pour le poète ‘francophone de Flandre’: pas moins de 6 publications, et parmi celles-ci La Perte du temps (Le Castor Astral) qui vient de recevoir, en ce mois de novembre, le prestigieux Prix Mallarmé. Presque au même moment, les éditions Espace Nord rééditent Anvers ou les Anges pervers. Un récit poétique quelque peu atypique dans l’œuvre importante de Lambersy, publié en 1994 aux Éperonniers et honoré du Prix Auguste Michot de l’ARLLFB l’année suivante.
Un homme sort de prison. On comprend que c’était un prisonnier important. Les journalistes l’attendent. On lui demande : « Que comptez-vous faire maintenant ? » Et il répond : « Entrer dans la légende ». Cet homme, c’est Franck Jammet, un pianiste doué et un braqueur génial, converti à la criminalité par un incident qui survint alors qu’il était enfant de chœur. « Entrer dans la légende » : bien entendu, moins d’un an après sa libération, a lieu « le braquage du siècle », un fourgon contenant des dizaines de millions de dollars en diamants dans l’enceinte de l’aéroport de Zaventem, trois minutes, aucun coup de feu. Franck Jammet est le suspect tout désigné.
L’anthologie établie par Paul Aron et Jean-Pierre Bertrand est un outil idéal pour découvrir mais aussi enseigner le surréalisme belge, qui fut peuplé d’individualités fortes et attachantes jusqu’en ses derniers prolongements, dans les années 70.
À la recherche d’une forme qui lui redonnerait de l’inspiration, Griz trouvait la solution pour combiner les éléments. Le contextuel et le suivi. Le papier et le blog. Une histoire et des fragments. Des personnages et une ville. Un feuilleton, ça s’appelait. Un roman, c’était trop dix-neuvième. Une nouvelle, trop court et planifié. Pétri, étalé, composé, comme une pâte vite sortie du four qu’on découpe en parts inégales, avant d’y mettre les doigts, quatre fromages ou napolitaine. Ça nourrit et c’est un peu régressif. Il suffit ensuite d’avaler les épisodes. Que ça se digère vite, avec ou sans gluten. Un feuilleton. Voilà la pizza littéraire. […] Alors que les pizzas frisent souvent la perfection, il n’y a que la surgélation qui peut les desservir.
Son livre précédent chez ONLiT éditions nous apprenait que Patrick Delperdange est un sale type. Son dernier roman, Comme des chiens, paru chez le même éditeur, vient confirmer que Delperdange n’est pas un ange. Dans un registre différent : celui du pur polar.
Alexandre Vialatte se plaisait à utiliser le terme de « chosier » pour désigner ce rassemblement d’objets hétéroclites que leur aspect biscornu, leur utilité surannée, leur parfaite inactualité vouent à être expulsés de l’usage courant pour aussitôt entrer dans l’éternité de la poésie. Nadja Cohen et Anne Reverseau ont compris qu’il en allait des choses comme des mots, et qu’un musée n’était pas de trop pour rendre hommage à ces éléments de mobilier, attributs vestimentaires, moyens de locomotion et autres gadgets qui révolutionnèrent la « vie moderne » de jadis, plus particulièrement entre 1900 et 1950.
À lire ou relire Le plus grand sous-marin du monde d’André-Marcel Adamek dans la nouvelle édition d’Espace Nord – augmentée d’une postface puissamment analytique d’Amaury de Sart –, on croit voir la haute silhouette de l’auteur coiffé de sa casquette de loup de mer, déambulant dans cet univers portuaire et fantasmatique qui lui était aussi cher qu’à Mac Orlan. Un univers propre à peupler son imaginaire d’une collection de personnages divers et singuliers comme les débris précieux ou dérisoires charriés par l’Atlantique sur les sables de Saint-François-le-Môle, cette cité balnéaire en plein déclin.
Le 9e art explore sans cesse de nouveaux territoires. Il apparaît en constante évolution, ou plutôt en expansion, selon le terme choisi par Thierry Groensteen, l’un des spécialistes les plus renommés de la bande dessinée. Ses potentialités graphiques et narratives semblent s’étendre à l’infini et il génère des ouvrages de plus en plus amples. Si l’album standard de 44 pages cartonné reste dominant sur le marché, on trouve en effet aujourd’hui des nombreuses œuvres qui tant au niveau de la forme que du sujet se démarquent des conventions.
Sous le titre Neuvaines 1 à 3, Daniel De Bruycker signe non pas un simple « recueil » de poèmes, mais le premier volume d’une trilogie à l’architecture très élaborée. Chacune de ces trois premières « neuvaines », en effet, comporte neuf groupes, chaque groupe neuf poèmes, chaque poème neuf vers. Ici s’arrête la contrainte numérique, car la répartition en versets ou en strophes, quant à elle, est extrêmement variable : 4–1‑4, 5–3‑1, 4–4‑1, 3–3‑3, 1–7‑1, 3–2‑2–2, etc. : toutes les combinaisons possibles, semble-t-il, ont été utilisées. De plus, les vers de chaque poème présentent une longueur variable, tandis que rimes et assonances fonctionnent de manière aléatoire… Bref, une discipline de fer règne du sommet de l’édifice jusqu’à un niveau structurel précis – mais, en-deçà, s’ouvre un espace de créativité verbale paradoxalement infini. À l’instar des jeux règlementés, tout le livre s’arc-boute sur cette tension entre Norme et Liberté, qui lui donne à la fois sa charpente et son unité, tout en préfigurant les propos qui vont s’y tenir.
Les éditions Albin Michel publient un nouveau livre de Gabriel Ringlet : Vous me coucherez nu sur la terre nue. L’accompagnement spirituel jusqu’à l’euthanasie.
Alors âgé de vingt-huit ans, Éric-Emmanuel Schmitt vit, dans le sud algérien, ce que l’on appelle communément « l’expérience du désert ». Une expérience réputée changer, parfois durablement, le regard sur le monde et sur la vie. C’est peu dire dans le cas de Schmitt qui, parti foncièrement athée dans le Hoggar, en est revenu croyant convaincu. (Sans toutefois – Dieu merci ? – chercher à affubler d’une identité particulière la force divine qu’il dit l’avoir emporté et marqué à jamais de son empreinte). C’est cette « nuit de feu » qui lui a inspiré le titre de son livre, en référence à l’illumination vécue par Pascal et à ces mots brûlants inscrits dans la doublure de veste du « Monsieur de Port-Royal ». Mais pourquoi Éric-Emmanuel Schmitt, auteur de quantité d’ouvrages, a‑t-il attendu vingt-cinq ans avant de se décider à rendre publique cette expérience d’une nature par ailleurs profondément intime et, comme il le suggère, proche de l’indicible ? Il s’en explique en évoquant sa rencontre avec une journaliste protestante très étonnée que l’auteur d’une œuvre souvent marquée par la tragédie humaine puisse manifester au quotidien une telle équanimité et un tel amour de la vie. D’où la réponse dans ce livre où le vécu singulier de l’homme éclaire aussi l’œuvre de l’écrivain. Mais que s’était-il passé il y a un quart de siècle ?