Jan BAETENS, À voix haute. Poésie et lecture publique, Les Impressions nouvelles, 190 p., 17 €/ePub : 11.99 €
Ses lecteurs fidèles savent que Jan Baetens ne s’empare jamais d’une question à la légère, si décalée semble-t-elle par rapport aux champs de la recherche littéraire. Voilà de surcroît un universitaire qui se refuse à considérer la poésie comme lettre morte, juste bonne à être disséquée. Lui est un praticien, qui s’applique à saisir sur le vif les manifestations et les évolutions de l’expression artistique qui le passionne depuis toujours. Mais l’homme de terrain n’en est pas moins bardé de références livresques, et sait en user s’il s’agit de retracer les rapports que les auteurs entretiennent entre l’oral et l’écrit, plus particulièrement entre leur oral et leur écrit, depuis l’époque charnière du XIXe siècle. Continuer la lecture
Thibault Damour est un physicien de renom. Mathieu Burniat est un auteur de bandes dessinées élégantes et décalées. Ensemble, ils ont relevé un défi de taille : raconter ce qu’est la réalité.
En 1992, dans son discours de réception à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, où il allait occuper le fauteuil de Georges Simenon, Simon Leys rappelait que « Samuel Johnson estimait que l’on ne peut entreprendre de raconter la vie d’un homme si l’on n’a pas mangé et bu en sa compagnie. ». La biographie que lui consacre Philippe Paquet en est une belle preuve. La convivialité – et la complicité de Hanfang, l’épouse de l’écrivain – lui a permis d’entamer ses recherches sans en avoir l’air, sans prévenir l’intéressé.
Après un
Les zones souterraines et occultes du savoir ont toujours passionné le philosophe et essayiste Arnaud de la Croix. À énumérer ses sujets de prédilection (la quête du Graal, la magie noire, les Templiers, les Illuminati, les rapports entre Hitler et la franc-maçonnerie), l’on se croirait devant un rayon de ces J’ai lu de jadis, à la jaquette rouge profond et gondolés, ou encore parcourant le sommaire d’un numéro de la revue Planète… Mais à la différence des pseudo-savants de l’ésotérisme, qui dissimulent sous un jargon opaque leur savoir, Arnaud de la Croix fait de la lisibilité sa vertu première. Ce parti pris de simplicité aura beau être taxé de « simplisme » par les mages et les initiés, on leur répondra que pour accéder aux plus hauts rayons des bibliothèques, on a bien besoin d’un escabeau et que, lorsque l’on n’a pas un tel support à disposition, autant s’en fabriquer un à grand renfort de livres empilés.
Il est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Un temps où presque chaque jeune homme faisait son service militaire. Rossano Rosi, dans Hanska, se souvient de cette époque-là. En 1986, Scuraggio, fils d’immigrés italiens est appelé sous les drapeaux. Il raconte le béret qu’il faut porter, le départ pour la caserne, les chaussures à cirer (avec un bas panty, c’est plus efficace), les ordres du supérieur hiérarchique, et l’ennui, le terrible ennui à en bâiller. Il s’interroge aussi. Si lui fait une guerre pour de faux, quelle fut celle de son père, la vraie, dans les années fascistes de l’Italie ? De quels camps sont les hommes qu’il a peut-être abattus et que contient le cahier toilé qu’il gardait précieusement ?
Alors que d’aucuns devraient se faire inoculer quelque vaccin pour guérir de la rage d’apparaître qui semble les tenir, Henri Michaux incarne un contre-exemple absolu dans le refus de livrer son image, de laisser une trace autre qu’écrite, de brader sa présence au monde. Le barbare altier qu’il était partageait ainsi avec certaines peuplades fallacieusement taxées de « primitives » la conviction qu’être photographié revenait à se faire voler son âme ; et le seul film où on peut l’entrevoir, lors d’une conférence prononcée par Borges au Collège de France en 1983, montre un homme en passe de verser dans l’invisibilité, au regard dissimulé par d’épais verres fumés. Jamais d’interview, pas d’enregistrement. Pire : il était phobique du contact humain, en tout cas de celui que dictent les convenances sociales ou les ambitions littéraires. Alain Bosquet, dans La Mémoire et l’oubli, cernera très bien l’attitude de Michaux lorsqu’il se trouvait à proximité d’un congénère : « Je l’admire, de se montrer si hérissé, si hostile, si grinçant. Les vingt-cinq ou trente fois que je l’ai rencontré, j’ai surtout aimé le malaise superbement intelligent qui émanait de lui : aucune concession et aucune politesse extérieure. »
La première planche installe à la fois la beauté des paysages et la superbe maîtrise du dessinateur, ainsi que la passion d’Audubon, lui qui admire le vol des oies bernaches là où son batelier craint l’orage qui menace. Sous le déluge, il lui importe plus de sauver ses planches de dessin que son équipage et on devine vite que rien ni personne ne doit se mettre en travers de son chemin. 
Lit-on les catalogues d’exposition ? À la rigueur on les achète, dans un geste expiatoire, une fois que, après de multiples procrastinations de la visite, l’événement s’avère bel et bien terminé. On le feuillette alors, on s’en veut d’avoir manqué ça, bon sang, que cela avait l’air intéressant ! Puis on le range dans le rayon « beaux livres » de la bibliothèque et on l’y laisse s’empoussiérer.
Je me souviens d’un précédent livre de Lydia Flem, Comment j’ai vidé la maison de mes parents.
American Macadam est le treizième titre de la collection « Je », dans laquelle nous avons déjà eu l’occasion d’épingler quelques pépites comme L’usine de Vincent De Raeve, Blanc foncé de Claire Ruwet, Le bureau de Thierry Ongenaed ou encore L’école à brûler de Daniel Simon, directeur et concepteur de cette collection. Collection consacrée aux récits de vie, considérés pour l’originalité du sujet mais aussi pour sa dimension littéraire.
André Sempoux est un écrivain doublement discret : il investit peu d’énergie dans son image publique et son écriture très concise convient mal aux lecteurs pressés. Poète, nouvelliste et romancier – mais aussi spécialiste renommé de la littérature italienne –, il a pourtant produit en quelques décennies une œuvre sensible, exigeante, profondément originale, saluée par de nombreux critiques et plusieurs prix littéraires. Âgé de 80 ans, il reçoit aujourd’hui un hommage insigne : la monographie que vient de lui consacrer Ginette Michaux, naguère professeure de littérature à l’U.C.L., directrice de la Chaire de Poétique, auteure de nombreuses publications scientifiques dont la postface de Moi aussi je suis peintre, réédité avec d’autres nouvelles dans la collection « Espace Nord » en 1999. Au vu de telles compétences, on aurait pu craindre un ouvrage rébarbatif ou jargonnant. Il n’en est rien. Sans jamais sacrifier au simplisme ou à la facilité, G. Michaux réussit à mettre en lumière les rouages textuels les plus fins, sinon les plus imperceptibles. Quoique psychanalyste, elle ne succombe pas, d’autre part, à la tentation d’expliquer l’œuvre par la vie de l’écrivain, fût-elle inconsciente ; simplement, elle montre en prélude que l’acte d’écrire a pris son départ dans « le sentiment de la faute d’exister », dont il constitue une tentative de résolution.
Livre posthume de Jean-Claude Pirotte, disparu en 2014, Le silence est d’une rare éloquence pour exprimer l’univers de cet artiste, peintre et romancier, dont les œuvres se nourrissent d’une vision poétique omniprésente. Et pour qui la réalité du monde n’est vivable qu’à travers ce filtre voué non pas à l’embellir, mais à la transcender dans un imaginaire lui conférant sa véritable substance et, finalement, sa seule légitimité. C’est du reste l’obscure révélation de la nature véritable de la poésie qui l’aura saisi comme une ivresse et comme une mystique dont celle du vin ne serait pas le vecteur, mais le reflet à la fois subsidiaire et opérant. La poésie… “Je l’ai rencontrée sans trop le savoir, peut-être comme l’ermite soudain se trouve devant son dieu”. Quant au vin, il est aussi garant de la fraternité dont ce petit livre rayonne. Fraternité avec le monde et avec les compagnes et compagnons qui en fixent le décor et lui donnent son âme. “Car boire seul n’est pas notre affaire” ou encore “Notre indifférence au réel n’a d’égale que notre attention passionnée aux images entrevues dans une lumière soudaine, qui est peut-être celle que diffusent les éclats troubles du vin bourru”.
C’est avec l’ironie pour fil conducteur qu’Isabelle Moreels étudie en profondeur l’œuvre de Jean Muno dans son essai Jean Muno. La subversion souriante de l’ironie. Un choix qui semble aller de soi, tant cette liberté moqueuse, discrètement rebelle, de regard et de ton imprègne les romans, contes et nouvelles de l’écrivain qui nous a quittés trop tôt, et nous manque.
Une fois n’est pas coutume, consacrons l’une des chroniques du Carnet aux aphorismes, genre littéraire qui prône la brièveté au même titre que les haïkus.