Archives par étiquette : poésie

Avoir la fureur heureuse

Gioia KAYAGA, Insa­tiable, Mael­ström reEvo­lu­tion, coll. “Root­leg”, 2023, 64 p., 8 €, ISBN: 978–2‑87505–455‑5

kayaga insatiableSi tu ne m’offres pas de quoi oubli­er la fin du monde
je m’emmerde très vite

Dans un long cri qui tient tant du chant que du rugisse­ment, Gioia Kaya­ga ouvre sa pro­pre peau pour met­tre à nu toutes les con­tra­dic­tions de notre époque. Usant d’elle-même comme matière pre­mière de son expéri­men­ta­tion, c’est avec une sincérité à toute épreuve que la poétesse s’empare des sujets qui font grin­cer les dents du patri­ar­cat bour­geois, blanc et bien-pen­sant. De l’imaginaire pornographique qui hante nos réflex­es char­nels aux traces indélé­biles lais­sées par le colo­nial­isme sur la langue, les corps et les esprits, le souf­fle de Kaya­ga soulève les tapis pour ne rien laiss­er dans l’ombre et la pous­sière. Sec­ouant les absur­dités con­sacrées qui fondent nos sociétés con­tem­po­raines, rigides et emmêlées dans leurs principes, la poésie qui tran­spire d’Insa­tiable apporte un vent frais et une lumière crue sur les rap­ports que l’on entre­tient à nous-mêmes autant qu’aux autres. Con­tin­uer la lec­ture

Des instants qui flottent

Jean-Louis MASSOT, Entre deux nuages, lino­gravures d’Olivia HB, Bleu d’encre, 2023, 80 p., 16 €, ISBN : 978–2‑930725–60‑4

massot entre deux nuagesIl est des livres dont on ne dis­so­cie pas, une fois la lec­ture achevée, la poésie des mots et celle des illus­tra­tions. Il faut pour cela qu’elles se répon­dent, s’enlacent, se nour­ris­sent mutuelle­ment de ce qu’elles pos­sè­dent en pro­pre pour se fon­dre dans un même mou­ve­ment de l’émotion, du rythme, de la musique. Entre deux nuages en alter­nant les textes de Jean-Louis Mas­sot et les lino­gravures d’Olivia HB, relève avec éclat le défi de ces noces du mot et de l’image. Ce n’est pas la pre­mière fois que le poète et l’illustratrice se ren­con­trent sous l’enseigne de Bleu d’encre. Il y a quelques années, Olivia HB ornait (de pho­togra­phies cette fois) les Nuages de sai­son com­posés par le poète en 2017. Con­tin­uer la lec­ture

L’acrostiche, un voyage inattendu…

Iocas­ta HUPPEN, Viens, je t’emmène, illus­tra­tions de Jus­tine Gury, Par­tis pour, 2023, 125 p., 25 €, ISBN : 978–2‑931209–04‑2

huppen viens je t'emmèneIocas­ta Hup­pen, autrice de haïkus (huit recueils à ce jour), aime à s’imposer la con­trainte formelle pour déploy­er le poème. Ici, elle se donne pour con­signe de com­pos­er des acros­tich­es à par­tir des 26 let­tres de l’alphabet. De Abeille à Zone, elle décline en vers libres les évo­ca­tions d’objets, de lieux, d’insectes, d’animaux. L’exercice, périlleux s’il en est, est mené avec agilité et grâce. Lorsque le recours à des mots rares ou savants s’impose, une note en bas de page, – il y en a 155 –, éclaire la lec­ture, faisant de cet ouvrage une mini-ency­clopédie, un guide de voy­ages, un lex­ique illus­tré. Nous en savons davan­tage sur l’Aigle de Haast, la Nou­velle-Zélande (sou­vent évo­quée), Copen­h­ague, New Del­hi… Con­tin­uer la lec­ture

Dans une sorte d’éternité

Anne-Marielle WILWERTH, D’abord le souf­fle, Tail­lis Pré, 2023, 104 p., 16 €, ISBN : 978–2874502064

wilwerth d'abord le soufflePour la troisième fois, Le Tail­lis Pré accueille au sein de sa col­lec­tion un recueil de poèmes signé Anne-Marielle Wilw­erth. Après avoir pub­lié Ce que le bleu ne sait pas de frag­ile (2019) et Les miroirs du désor­dre (2021), la mai­son d’édition ouvre sa porte à une injonc­tion de la poétesse : D’abord le souf­fle. Con­tin­uer la lec­ture

Le chant de la fraternité

Éric ALLARD, La blessure du blé, pré­face de Philippe Leuckx, cou­ver­ture de Claire Mériel, Cygne, 2023, 49 p., 10 €, ISBN : 9782849247174

allard la blessure du bléLe dernier recueil en date du poète Éric Allard, La blessure du blé, rend compte d’un dou­ble univers : celui de la dis­pari­tion et, dans la même per­ma­nence, des désirs inex­tin­guibles de notre présence ici-bas. Dans un lan­gage qui devient, de recueil en recueil, la langue orig­i­nale de l’au­teur, il nous laisse enten­dre la chan­son de la mélan­col­ie joyeuse. Con­tin­uer la lec­ture

De l’élancement

Françoise LISON-LEROY, Les éjoin­tés, Rougerie, 2023, 12 €, ISBN : 978–2‑85668–422‑1

lison-leroy les ejointésOn est des vôtres
ceux qui cav­a­lent sans prénom
sans le souf­fle des dieux
 

Au titre aus­si évo­ca­teur qu’implacable, le nou­v­el opus de la poétesse Françoise Lison-Leroy (pub­lié aux Édi­tions Rougerie) tra­verse les nuances de l’envol à par­tir de la brisure. À l’inverse de la pra­tique de l’éjoin­tage, con­sis­tant à couper un bout de l’aile des oiseaux pour entraver leur vol, les mots de la poétesse quit­tent la terre ferme pour s’élancer dans une « musique au champ libre ». Les éjoin­tés sont tous ceux aux­quels blessure a été infligée et qui ten­tent, tant bien que mal, de con­tin­uer à met­tre une aile devant l’autre. Con­tin­uer la lec­ture

Sonatines de saison

Jacques LACOMBLEZ, Que l’aube. Poèmes, Quadri, 2023, 48 p., 25 €, D/2023/9526/1

lacomblez que l'aubeLes dan­gers des armes guet­tent, la terre men­acée s’embrase, l’eau défer­le, ne s’écarte ni des cam­pagnes, ni des forêts, ni des habi­ta­tions. De quelles guir­lan­des de quié­tude ou d’ivresse pour­ront se par­er encore ces temps si mal éclairés ? Que seront les aubes de demain ? Peut-être ne restera-t-il que ce mot, l’aube, et ce que nous en auront dit les écrits de ceux qui en con­nurent d’autres. Avec la prise de dis­tance, et le recul que pro­cure le pas­sage des ans. Con­tin­uer la lec­ture

On est si peu à soi…

Philippe LEUCKX, Matière des soirs, pré­face de Jean-Michel Aubev­ert pho­togra­phies de Philippe Col­mant, Coudri­er, 2023, 53 p., 18 €, ISBN = 978–2‑39052–051‑1

leuckx matiere des soirsPoète pro­lifique (dans la notice le con­cer­nant, à la fin de ce vol­ume, il faut pas moins de qua­tre pages pour faire l’inventaire par­tiel de ses pub­li­ca­tions) Philippe Leuckx nour­rit d’amitiés poé­tiques.

On sait la générosité avec laque­lle il rend compte du tra­vail de ses con­sœurs et con­frères dans des arti­cles, des ren­con­tres lit­téraires, des pré­faces. Ce sont ain­si deux de ces com­plices qui ornent le dernier recueil en date : Philippe Col­mant pho­togra­phie des ciels de soir tan­dis que Jean-Michel Aubev­ert ouvre le livre avec une pré­face dont la poésie tend un miroir frater­nel à la détresse qui hante Matière des soirs. Con­tin­uer la lec­ture

Et je n’ai plus su ce qu’on sait des choses

Patrick DEVAUX, Le trou de ver, pré­face de Jean-Michel Aubev­ert, ill. Cather­ine Berael, Coudri­er, 2023,  59 p., 16 €, ISBN : 978–2‑39052–046‑7

devaux le trou de verLa dis­po­si­tion typographique de la page par­ticipe-t-elle à la poésie ? Depuis Apol­li­naire, la ques­tion a trou­vé réponse. Le trou de ver, dernier recueil de Patrick Devaux, se décline dans l’alignement ver­ti­cal de vers courts (un mot, une pré­po­si­tion de deux let­tres par­fois). Il entraîne la lec­ture dans une ver­ti­cal­ité ver­tig­ineuse. On ne peut éviter de s’interroger à nou­veau ici, au gré des pages dont plusieurs s’ouvrent sur ce qu’on sait des choses. Con­tin­uer la lec­ture

« Cette ville, la ville, toutes les villes »

Jan BAETENS, Vacances romaines, Impres­sions nou­velles, 2023, 104 p., 12 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9782390700531
Jan BAETENS, Chang­er de sens, Herbe qui trem­ble, 2023, 66 p., 12 €, ISBN : 9782491462581

baetens vacances romaines« Écrire sur » une ville relève du défi, même si on y a fait plusieurs séjours, même si on peut pré­ten­dre la con­naître comme sa poche. Dans les let­tres belges, on sait depuis Bruges-la-morte qu’un paysage urbain n’est jamais que la pro­jec­tion de notre sen­si­bil­ité du moment, des bifur­ca­tions de notre pro­pre exis­tence et des réminis­cences asso­ciées à cer­tains vis­ages croisés, au déjà-vu de cer­tains recoins… Tem­po di Roma d’Alexis Curvers ajoutait au sym­bol­isme de Georges Roden­bach une dimen­sion pal­pi­tante et pas­sion­nelle dont l’expression restera iné­galée, puisque sa Rome demeur­era, éter­nelle­ment, celle des années 1950. Con­tin­uer la lec­ture

Douceur captive entre les draps

Françoise LISON-LEROY, Nid, mono­types de Pas­ca­line WOLLAST, Esper­luète, 2023, 56 p., 15 €, ISBN : 9782359841732

lison leroy nidMon corps est une armoire. Je vis dedans. Quand elles vien­nent, je voudrais me cacher ailleurs. Je pour­rais m’enfuir et elles ne ver­raient rien, je serais tou­jours là. 

Jux­ta­posées dans leur écrin blanc et noir, les phras­es de Françoise Lison-Leroy ric­ochent sur les estam­pes de Pas­ca­line Wol­last, égale­ment mag­né­tiques et sibyllines, à mi-chemin entre l’énigme et l’évidence. Ce bref réc­it poé­tique con­tient deux par­ties : « On a changé de pays » et « L’autre nuit » — deux par­ties qui se présen­tent comme les rives d’un fleuve, entre lesquelles ser­pente une his­toire mil­lé­naire et pour­tant tou­jours neuve. On a changé de pays intro­duit l’idée d’un mou­ve­ment, peut-être une fuite, un départ en tout cas qui bute d’emblée sur les murs d’une étrange mai­son, dont on ne sait s’il s’agit d’une prison ou d’un cen­tre de soin – voire, de tout autre chose. Mais s’agit-il seule­ment d’échapper à quelque chose ou quelqu’un ? Peut-être est-il plutôt ques­tion de se sous­traire aux regards, pour mieux retrou­ver ses sou­venirs et les par­fums tac­tiles du pre­mier nid (ou pre­mier lit) à l’approche du dernier. Con­tin­uer la lec­ture

Vivantes traces à la lisière du visible

Yves NAMUR, La nuit amère, Arfuyen, 2023, 126 p., 14 €, ISBN : 9782845903517

namur la nuit amère« Toutes ces traces, Les con­nues, les oubliées Ou les per­dues Veu­lent-elles aus­si nous porter De l’autre côté du temps Et du fleuve noir ? », s’interroge leur évo­ca­teur poète pas­sion­né Yves Namur dans son livre La nuit amère.

Ces traces Qu’on laisse chaque jour Der­rière soi _ Comme autant de silences Ou de feuilles tombées sur l’herbe. 

Avec l’auteur, nous vibrons d’espoir (« Tu écris pour ren­dre vis­i­ble l’invisible », « Lorsque deux mains se cherchent Et se touchent dans l’obscur, Est-ce cela Qu’on appelle l’aube des cœurs Et des flam­boy­ants ?») Con­tin­uer la lec­ture

Et pourtant elle est si vive…

Arnaud DELCORTE, Tes­sons au sable, pho­togra­phies du poète, Coudri­er, 2023,136 p., 22 €, ISBN : 978–2‑39052–052‑8

delcorte tessons au sableTrois ensem­bles com­posent la « Table des textes » du recueil Tes­sons au sable, qui asso­cie poèmes et pho­togra­phies com­posant un car­net de voy­ages. L’ouvrage s’ouvre sur deux exer­gues, cita­tions de Paul Bowles et de Nat­sume Sôse­ki. La phrase extraite du Voy­age poé­tique de l’écrivain japon­ais se décou­vre comme une balise à l’entrée d’une nav­i­ga­tion, un pre­mier « tes­son » éclairant le chem­ine­ment auquel Arnaud Del­corte nous invite : rien ne me presse dans ce voy­age… Quant à Bowles, ce sont ces moments fugaces et essen­tiels, vécus dans l’enfance,  qu’il nous invite à célébr­er et que nous nég­li­geons si volon­tiers. Con­tin­uer la lec­ture

Le désir est politique

Théophile BOURCASSI et Julie LOMBE, Tête-bêche, Bleu d’encre, 2023, 15 €, ISBN : 978–2‑930725–58‑1

bourcassi lombe tete becheTête-bêche, le recueil écrit à qua­tre mains par Théophile Bour­cas­si et Julie Lombe explore les ter­ri­toires du désir où se ren­con­trent ébats éro­tiques et extases de l’écriture. Placé sous l’enseigne de la posi­tion 69, il se livre en deux par­ties, envers et endroit, chaque lecteur emprun­tant libre­ment l’ordre de décou­verte. La mul­ti­pli­ca­tion des reg­istres de langue, la jux­ta­po­si­tion de textes en prose poé­tique, de poèmes coulés dans l’acrostiche, de plages slam­meuses où les rimes font l’amour délivrent une bal­lade éro­tique, un beat amoureux où les phras­es, chauf­fées à blanc, se tail­lent une place au sep­tième ciel. Par­fois, la danse graphique s’invite dans des textes qui miment les corps enlacés ou qui s’étoilent en un soleil, en une roue de sup­plices-délices. On songe aux ana­grammes d’Apollinaire, à son roman Les onze mille verges, on pense aux écrits de Hen­ry Miller et d’Anaïs Nin, aux som­mets éro­tiques de la prose ciselée par Serge Gains­bourg, on recueille et on com­pare les échos des mêmes scènes tran­scrites par Théophile Bour­cas­si et Julie Lombe. Le verbe claque, mordille, lèche, gicle, cop­ule, met le feu aux pages. Pas de faux-sem­blant, pas de ruse mais une invi­ta­tion à se promen­er dans un palais des fan­tasmes, dans des jeux de langue, dans les sor­tilèges de la baise. Les piments et scé­nar­ios BDSM s’invitent, l’écriture est éminem­ment physique, sen­sorielle, entre cru­dité et onirisme. Con­tin­uer la lec­ture

Le poète au secours du philosophe

Renaud DENUIT, Ce qui est demeure du temps, pré­face d’Yves Namur, Sam­sa, 2023, 158 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87593–442‑0

denuit ce qui est demeure du tempsD’or­di­naire, nous con­cevons le temps comme une cir­con­stance exis­ten­tielle : notre esprit l’ex­téri­orise comme phénomène observ­able, “habi­ta­tion de l’être” ; il le déi­fie (Chronos, l’É­ter­nité), le tronçonne (passé/présent/futur), le mesure, le gère. Or, physi­ciens et philosophes mon­trent que, dès l’o­rig­ine, le fac­teur temps pré­side à la con­sti­tu­tion même de la matière, de la vie, du psy­chisme humain. Ce à quoi nous avons affaire intu­itive­ment, c’est en fait au sen­ti­ment de la durée, de l’ir­réversible, à la fatal­ité de la perte, sou­vent fig­urée par une eau courante sur la berge de laque­lle songe le poète. Doc­teur en philoso­phie, Renaud Denu­it a étudié des auteurs tels que Hei­deg­ger ou Der­ri­da, qui par spécu­la­tion rationnelle ont ten­té de définir le con­cept de temps et de l’ar­tic­uler au plus juste avec divers con­cepts voisins : l’Être, le lan­gage, le devenir, etc.  Il lui est apparu toute­fois que, pour men­er à bien une telle entre­prise, la poésie peut se mon­tr­er supérieure à la philoso­phie : libre de toute con­trainte explica­tive, ne craig­nant ni le dis­con­tinu ni les con­tra­dic­tions, asso­ciant le con­cret à l’ab­strait et le par­ti­c­uli­er au général, elle peut à la fois dire l’im­pens­able et… le tourn­er en déri­sion. Tel est le défi exci­tant que tente de relever Ce qui est demeure du temps, recueil paru fin 1985, aujour­d’hui oppor­tuné­ment réédité avec des extraits de presse de l’époque. Con­tin­uer la lec­ture

Street views

Guy GOFFETTE, Paris à ma porte, Gal­li­mard, 2023, 67 p., 14 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑07–302101‑4

Qu’importe le temps quand on aime
Voilà pourquoi je me promène

goffette paris a ma porteLors de son entrée, en antholo­gie, dans la belle col­lec­tion Espace Nord (L’oiseau de craie, févri­er 2023), Guy Gof­fette don­nait, à titre d’inédits, une poignée de poèmes ludiques et urbains sous le nom de Paris à ma porte. De quoi éveiller la curiosité d’une Bel­gique chez qui s’invitaient pour l’occasion, et en exclu­siv­ité, les venelles du Ier arrondisse­ment de Paris. Le priv­ilège de cet échan­til­lon devait être de courte durée, et le client fidèle peut aujourd’hui redé­cou­vrir ces textes promet­teurs dans leur milieu naturel, entourés de leurs sem­blables, sous l’indémodable cou­ver­ture blanche de Gal­li­mard. Con­tin­uer la lec­ture