Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Ulrike Meinhof. Histoire, tabou et révolution, Samsa, 2020, 340 p., 24 €, ISBN : 9782875932723
Tandis qu’on y adhère tout de suite il est difficile de qualifier dans sa totalité le remarquable dernier livre paru de Véronique Bergen. Elle l’appelle « récit » : Ulrike Meinhof. Histoire, tabou et révolution. Ce texte multiple est foisonnant. Riche, documenté puisqu’il est historique dans son principe. Suprêmement intéressant, il est aussi poétique, même dans ses moments interpellants, voire tragiques. Toujours l’action est présente, violente parfois, mais elle ne cesse pas de bouleverser. Continuer la lecture
« J’ai hérité d’une sombre forêt, mais je vais aujourd’hui dans une autre forêt toute baignée de lumière. » Ces mots de Tomas Tranströmer qui ouvrent le récit sont très éclairants sur les sentiments qui animent Andréa, la protagoniste de la pièce. Cette ancienne terroriste raconte à une journaliste de son âge, Dominique, ses actes passés. Elle assume totalement ses anciens choix, même s’ils étaient dépourvus de toute réflexion critique. Le plus dur à présent est de ne plus avoir de nom ni de passé honorable. Maintenant qu’elle a purgé sa peine – dix-sept ans de prison –, elle souhaite tourner la page, continuer sa vie et avoir le droit à l’oubli.
S’il y a en France une tradition littéraire pour évoquer les « Hussards noirs » – expression forgée par Charles Péguy dans L’argent et dans son retentissant pamphlet De Jean Coste –, on en retrouve également une dans les lettres belges, même si l’approche des instituteurs y est a priori moins polémique et politique. Pensons par exemple à l’étonnant Crânes tondus (1930) de Constant Burniaux, galerie de cancres, de naïfs, de malicieux, de rêveurs du dernier rang, croqués par le regard à la fois narquois et bienveillant d’un narrateur qui n’est autre que leur Maître.
Repris sous une forme modifiée par Julien Gracq dans l’incipit de La forme d’une ville, le vers de Baudelaire tiré du poème Le cygne — « la forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel » — compose la basse continue de l’essai de Joseph Van Wassenhove. Par quel prisme appréhender Bruxelles au 19e siècle, sachant qu’elle a subi, au nom du progrès et de la modernité, des modifications architecturales, urbanistiques souvent désastreuses, sinon par celui de la littérature ? Dans Bruxelles. La ville vue par des écrivains du XIXe siècle, l’auteur se livre à une enquête archéologique qui prend la forme d’une promenade littéraire.
À l’occasion du 450ème anniversaire de la mort de Pierre Bruegel l’Ancien, décédé à Bruxelles en septembre 1569, Vincent Delannoy retrace l’effervescence créatrice des années bruxelloises. La quarantaine de tableaux, la soixantaine de dessins, les gravures laissées par le fondateur d’une dynastie de créateurs ayant fait l’objet d’une tour de Babel d’exégèses, l’auteur se concentre sur la période 1563–1568 durant laquelle, vivant rue Haute à Bruxelles, Bruegel l’Ancien crée la majorité de ses chefs d’œuvre. De la vie du peintre, très peu de choses sont attestées. En l’absence d’écrits, de lettres, la vision du monde professée par Bruegel, son rapport à la foi, au pouvoir ne peuvent être inférés que de ses œuvres. Vincent Delannoy interroge les éventuelles influences de la ville sur ses peintures, les singularités de sa production artistique lors des années fécondes. Si la période anversoise correspond à un Bruegel dessinateur marqué par l’influence de Jérôme Bosch (univers fantastique, créatures diaboliques, sens du grotesque et de la satire…), à Bruxelles, sans abandonner le dessin, Bruegel se consacrera essentiellement à la peinture.
Durant toute l’année 2017, le sesquicentenaire de La Légende d’Ulenspiegel fut salué par bon nombre de publications d’importance, au premier rang desquelles l’édition définitive du texte, établie par le spécialiste incontesté de la question, Jean-Marie Klinkenberg. Aujourd’hui, le même dirige le dossier de la cinquante-quatrième livraison de la revue Textyles, qui nous invite à relire l’œuvre matricielle de De Coster. L’Académicien (adjectivé « belgique ») y signe une étude exhaustive sur le travail philologique considérable qu’exige ce livre hors-norme, qui est « tout sauf un énoncé consensuel ». Quatre autres contributions substantielles précèdent celle de Klinkenberg, et chacune propose un regard neuf sur des aspects aussi variés que les adaptations, la langue, la réception, enfin la dimension comparative.


Parmi la constellation surréaliste, Marcel Lecomte (1900–1966) serait à ranger du côté des nébuleuses, tant son œuvre, son apport et sa personnalité demeurent méconnus. En attendant que paraisse la biographie annoncée que lui a consacrée Philippe Dewolf, la cinquante-deuxième livraison de la revue Textyles vient combler quelques vides, avec un ensemble de contributions aussi éclectiques que substantielles.
Depuis le milieu des années 1990, l’antispécisme s’est imposé comme un courant de pensée important en Occident. Cette vision du monde consiste à refuser l’idée qu’une soi-disant « espèce humaine » puisse se revendiquer différente, notamment sur le plan moral, d’une soi-disant « espèce animale », et se prétendre supérieure au point de s’arroger le droit d’exploiter la seconde. Les antispécistes assimilent l’humain à un « animal comme les autres », rejettent la distinction nature-culture, et se conforment à un mode de vie en adéquation avec leur éthique – dont l’indice le plus évident est l’adoption d’un strict régime végane – par respect envers ces frères inférieurs, utilisés comme matériau d’expérimentation en laboratoire, indûment instrumentalisés au gré de nos humeurs, victimes enfin d’un massacre organisé à dimension industrielle avant conditionnement et consommation.
Il fallait un poète pour rencontrer l’œuvre de Jacques Crickillon, pour donner lieu à une danse de planètes mue par la question du geste poétique. Après la très belle étude de Christophe Van Rossom, Éric Brogniet livre en poète une traversée des créations de l’Apache Crickillon, des cycles d’écriture qui, de La Défendue à L’Indien de la Gare du Nord, de Colonie de la mémoire à Ténébrées, du Tueur birman à Sphère, À Kénalon I et II, portent le verbe au bord du gouffre, sur les cimes de la sécession, loin des bonnes mœurs littéraires. Taillés dans le vif-argent d’une langue réinventant ses pouvoirs comme ses impuissances, la poésie, les nouvelles, les romans de Crickillon se tiennent sur la corde du funambule qui vit la parole comme une expérience de la dépossession, comme une initiation à la diffraction du moi et à la contrée du vide.
Lumière dans les ténèbres de Philippe Remy-Wilkin est un roman atypique, qui mélange les genres du polar, du roman psychologique, fantastique et historique, voire de mœurs, pour offrir un récit haletant, labyrinthique, aux intrigues nombreuses avec, comme décor, le Bruxelles de la fin du XIXe siècle.
Première Audrey du livre de Pascale Toussaint, Audrey H.: la narratrice, bibliothécaire, spécialiste des biographies de femmes (George Sand, Colette…), aimée de Jean, son compagnon attentif, tendre et malicieux.
Après deux premiers romans, Paspalum et L’œil du crocodile, publiés aux éditions Le Cri, dirigée à l’époque par Christian Lutz, Claudine Tondreau a suivi son éditeur lorsqu’il a mis sur pied la maison Samsa, où elle publie son dernier récit, L’Adorante.
S’il y a bien un événement dont on peut se réjouir en cette année littéraire, c’est la réédition de Ripple-marks de Jean Muno. Bien sûr, c’est à l’Académie royale de langue et de littérature françaises, en collaboration avec les éditions Samsa, que l’on doit cette remise au jour – puisque Jean Muno, aka Robert Burniaux, fut, en son temps, académicien (mais sinon, il était aussi prof et, surtout, écrivain). La première édition de Ripple-Marks datant de 1976, chez Jacques Antoine, et la deuxième parue dix ans plus tard à L’Âge d’Homme, on avait tout le loisir de passer à côté, ce qui est une véritable erreur, un absolu ratage, une affreuse maldone dont nous voilà aujourd’hui épargné.e.s, et heureux-ses de l’être. Ripple-marks est un livre culte.