Archives par étiquette : L'herbe qui tremble

Philippe Lekeuche : la poésie et le sacrifice

Philippe LEKEUCHE, L’épreuve, Ill. Isabelle Nouwynck, Herbe qui trem­ble, 2022, 94 p., 14 €, ISBN : 9782491462185

lekeuche l epreuveLa poésie est sac­ri­fice – sac­ri­fice pour quoi ? – nul ne le sait, mais sac­ri­fice indu­bitable. L’idée sur­git dès le préam­bule de L’épreuve de Philippe Lekeuche et tra­verse ses trois mou­ve­ments. Le recueil est en effet con­stru­it en forme de sonate et sa par­ti­tion est ryth­mée par les pein­tures d’Isabelle Nouwynck. Au fil de ses développe­ments, les thèmes s’introduisent, sont repris, mod­ulés, croisés en con­tre-chant, mais jamais réso­lus. Con­tin­uer la lec­ture

Naître au bout du rouleau …

Fabi­en ABRASSART, Vers la joie, pein­tures de Jean DALEMANS, L’herbe qui trem­ble, 2022, 81 p., 15 €, ISBN : 9782491462109

abrassart vers la joieQua­tre rouleaux pour une marée de mots. Qua­tre rouleaux-chapitres mus par les replis des vagues absentes, peut-être sur les berges de la Mer Morte, aux alen­tours de Qum­rân et qui for­ment l’ossature du dernier recueil de Fabi­en Abras­sart, Vers la joie. Poète dis­cret et exigeant, auteur de qua­tre livres en 20 ans, il sem­ble appro­fondir ici une réflex­ion entamée dans son précé­dent livre, Si je t’oublie, pub­lié en 2017 chez le même édi­teur. Quelle poésie, quels mots pour dire l’atrocité, pour par­ler après l’atroce ? Com­ment repouss­er, repenser le néant avec les mots de la tribu ? Con­tin­uer la lec­ture

Un tonnerre textuel

Con­stance CHLORE, Le mot Orage, Herbe qui trem­ble, 2022, 86 p., 16 €, ISBN : 978–2‑491462–34‑5

chlore le mot orage« UN JOUR LE MOT ORAGE S’EST DÉCHAÎNÉ »

Dans la con­ti­nu­ité de son recueil L’air res­pi­rait comme un ani­mal, dans lequel la four­rure de l’air envelop­pait la plus exacte ani­mal­ité, Con­stance Chlore pour­suit dans Le mot Orage, à l’instar des nuages, le « dépliement d’ailes » de sa langue en lou­voy­ant encore entre logos et phoné. Dans ce « livre-poèmes », l’infini(tésimal) tutoie le ver­tige et donne corps au « je » : « Ce qui s’ouvre : les champs de ma vie présente ». C’est le vivant qui est célébré, zébré d’éclairs. Con­tin­uer la lec­ture

Recoudre le corps du vivant…

Un coup de cœur du Car­net

Pas­cal LECLERCQ, Dans un pays pour­tant phénomé­nal, dessins de Ben­jamin Mon­ti, Herbe qui trem­ble, coll. “D’autre part”, 2022, 88 p., 13 €, ISBN : 9782491462406

leclercq dans un pays pourtant phenomenalSi nous suiv­ons avec atten­tion, depuis plusieurs années, la pro­duc­tion de Pas­cal Lecler­cq, c’est sans doute dans l’attente du plaisir de retrou­ver, à chaque nou­velle paru­tion, une musique bien per­son­nelle. Même s’il reste dis­cret, l’auteur pour­suit à tra­vers ses dif­férentes activ­ités de tra­duc­teur, de cri­tique, de romanci­er ou d’animateur de la revue Bous­tro une œuvre cohérente et exigeante. Avec ce dernier recueil de textes en prose, Dans un pays pour­tant phénomé­nal, il con­solide un peu plus encore son archi­tec­ture intime. Depuis une quin­zaine d’années déjà, l’auteur affine ses posi­tions, creuse tou­jours plus pro­fond le sil­lon de ses obses­sions, de ses inter­ro­ga­tions. Dans ces sept par­ties com­posées cha­cune de sept textes courts, l’écorce des nar­ra­teurs ne cesse de se fis­sur­er au con­tact d’un monde qui court tou­jours plus vite. Un monde à bout de souf­fle et sou­vent bur­lesque mais dont l’accélération inévitable imprime sur les corps d’insignes cica­tri­ces. Blessures indélé­biles que le poète tente de recoudre vaille que vaille même s’il pressent que l’opération restera vaine. Con­tin­uer la lec­ture

La visibilité est bonne

Un coup de cœur du Car­net

Karel LOGIST, Tout est loin, L’herbe qui trem­ble, coll. « D’autre part », 2022, 120 p., 16 €, ISBN : 978–2‑491462–39‑0

logist tout est loinTout est loin : voilà bien une logis­ti­sa­tion, une karel­logis­terie – un flou entretenu qui a du charme. Car rien n’est plus vrai et rien n’est moins faux quand le sen­ti­ment de prox­im­ité nous saisit à chaque poème, ren­ver­sant le titre du recueil, mali­cieuse­ment. Avec une sim­plic­ité d’ap­parence, Karel Logist sait com­ment dessin­er les con­tours du trou­ble en nous rap­prochant par le poème des paysages humains.

Se sai­sis­sant des mots de tous les jours, le poète esquisse ici les malen­ten­dus de l’ex­is­tence. « Je ne trou­verai point / de meilleurs com­pagnons / pour chanter mes saisons / ou dire mes cha­grins », écrit-il. De fait : Con­tin­uer la lec­ture

Ultimation du présent

André DOMS, Anachroniques, Herbe qui trem­ble, 2021, 146 p., 18 €, ISBN : 978–2‑491462–22‑2

doms anachroniquesAnachroniques est le deux­ième volet d’un dip­tyque, cette fois con­sacré au temps lorsque le pre­mier, sor­ti un an plus tôt, fut spa­tial : Top­iques pour le monde actuel. Alors, en vue de cette deux­ième recen­sion, je me suis ren­du chez l’auteur à Wépi­on. C’était fin jan­vi­er et André Doms m’a d’emblée con­duit dans son jardin pour me mon­tr­er, fier et ravi, son hamamélis en fleur ; ce qui n’arrive qu’une fois l’an en plein hiv­er. Ses fleurs sont autant de petits feux végé­taux jaunes dont les pétales explosent en traits d’oursin depuis un noy­au de velours bor­deaux. Con­tin­uer la lec­ture

Trajectoire d’un électron libre

Luc DELLISSE, Une vie d’éclairs, Herbe qui trem­ble, coll. “D’autre part”, 2022, 108 p., 14 €, ISBN : 9782491462253

dellisse une vie d eclairsUn pro­fesseur de scé­nario devrait-il men­er une vie par­faite­ment romanesque ? Par ailleurs, le per­son­nage de son livre devrait-il faire preuve d’un prag­ma­tisme soigné et d’une ironie rigoureuse ? Enfin, faudrait-il que le per­son­nage et le pro­fesseur se con­fondent, assu­jet­tis­sant le réc­it à un état d’oscillation chronique entre faux et usage de faux ? Que le lecteur zélé se laisse pren­dre à ce jeu trou­blant et le livre, le per­son­nage, le pro­fesseur le con­duiront comme un seul homme au gré d’un roman à deux-cent-vingt volte-face. Con­tin­uer la lec­ture

Contre la douleur, la couleur…

Philippe MATHY, Dans le vent pour­pre, Gouach­es André RUELLE, Herbe qui trem­ble, 2021, 116 p., 16 €, ISBN : 9–782491-462161

mathy dans le vent pourpreCon­sti­tué de sept sec­tions, chiffre sym­bol­ique s’il en est, présent dans de nom­breuses cul­tures, désig­nant l’absolu, la total­ité, l’émergence d’un monde nou­veau et l’union des con­traires, le présent recueil de Philippe Mathy, rehaussé de gouach­es sur papi­er du pein­tre André Ruelle (Charleroi, 1949), s’inscrit dans l’esthétique habituelle du poète, avec toute­fois une tonal­ité plus noire, plus dra­ma­tique pour les poèmes écrits pen­dant une rési­dence d’écrivain à Ver­dun ain­si que pour ceux de Jours de cen­dre. Dans le vent pour­pre ; Dehors, mains ouvertes ; Rive de Loire et Belle-Ile s’offrent comme des suites renouant avec une médi­ta­tion sur la beauté de la nature, médi­ta­tion non dénuée de grav­ité, sur la sen­si­bil­ité et l’ouverture à l’autre, sur la fragilité de la vie mais aus­si son incom­pa­ra­ble pou­voir d’émerveillement. Des poèmes de cir­con­stance clô­turent un recueil de belle fac­ture, avec d’incontestables réus­sites, comme dans ce poème dédié à la mémoire d’André Schmitz : « (…) tes poèmes brûleront encore/comme le feu bleu d’une ambulance/sans que nous sachions/si elle nous con­duit à te rejoindre/ou peut-être à nous guérir/de la blessure de vivre. » Con­tin­uer la lec­ture

Fin des Lumières

André DOMS, Top­iques pour le monde actuel, Herbe qui trem­ble, 2020, 146 p., 17 €, ISBN : 978–2‑491462–04‑8

doms topiques pour le monde actuelTop­iques pour le monde actuel s’ouvre avec un vis­age dual en très gros plan, inquisi­teur, repro­duc­tion d’une pein­ture de Jean Morette. Deux grands yeux ronds fix­ent et en regard, la pre­mière phrase d’André Doms est : Comme la neige, l’Empire est un linceul sur des grouille­ments qui finiront par avoir rai­son de lui — rai­son de vie, qui crève gel et croûtes. Où l’Empire est métonymie de notre société, de toutes les sociétés, dont le brouha­ha cor­rode leurs socles jusqu’à d’inéluctables débâ­cles. Con­tin­uer la lec­ture

Sur les sentiers de soi

Un coup de cœur du Car­net

Alain DANTINNE, Amour quelque part le nom d’un fleuve, illus­tra­tions Jean Morette, Herbe qui trem­ble, 2020, 271 p., 17 €, ISBN 978–2‑491462–00‑0

dantinne amour quelque part le nom d'un fleuveÀ vivre depuis quelques mois comme des reclus, on en viendrait presque à per­dre le nord et dès lors, la notion du voy­age. Étour­dis, désori­en­tés, nous n’avons, comme seul hori­zon, que celui de la cham­bre autour de laque­lle nous bombi­nons. Dans cette attente de nou­veaux départs, la lec­ture du vol­ume-antholo­gie d’Alain Dan­tinne, Amour quelque part le nom d’un fleuve, ravive l’espoir. Celui non seule­ment d’envisager repren­dre la route, enton­ner une fois encore le chant des pistes mais plus essen­tiel peut-être, celui de pou­voir choisir son exil intérieur. Et c’est juste­ment par ce titre que débute la déam­bu­la­tion dans l’œuvre du poète-voyageur Dan­tinne. Toute la ten­sion qui ani­me l’écriture de l’auteur est là, présente dès ce pre­mier recueil[1], dans le titre même du pre­mier poème sobre­ment inti­t­ulé Voy­age. Con­tin­uer la lec­ture

Jan Baetens le sécessionniste

Jan BAETENS, Comme un rat, Herbe qui trem­ble, coll. « D’autre part », 2020, 170 p., 15 €/ ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑491462–05‑5

« Plus nous avançons dans une langue et plus son mys­tère s’épaissit. » Voici l’un des apho­rismes que l’on peut glan­er au fil de la déam­bu­la­tion à laque­lle nous con­vie Jan Baetens, chas­seur sub­til de raretés – mais, une fois atteint un cer­tain seuil de lit­térar­ité, quel livre ne devient pas un hapax ? La phrase énonce une vérité, pour­tant sa lim­pid­ité formelle suf­fi­rait à en con­tredire le sens. Et voilà juste­ment où se situe le charme irré­ductible de l’écriture de Jan Baetens : elle ose dire en toute clarté l’opacité la plus pro­fonde des mots et des textes. Elle se fait passeuse d’énigmes en tra­ver­sant d’un pas prime­sauti­er des labyrinthes qui feraient suin­ter d’angoisse d’autres plumes, pré­ten­du­ment plus sérieuses, plus stylées. Con­tin­uer la lec­ture

(Se) dépouiller

Cari­no BUCCIARELLI, Sin­gu­lar­ités, Herbe qui trem­ble, 2020, 127 p., 15 €, ISBN : 2–491462-01–7

[…] nous habitons nous-mêmes
notre lan­gage
partageant avec la faune de notre verbe
des cham­bres glacées
où des mir­a­cles se pro­duisent 

Le titre du recueil Sin­gu­lar­ités de Cari­no Buc­cia­rel­li (édi­tions L’herbe qui trem­ble) fait d’emblée écho à la notion de « sin­gu­lar­ité » dévelop­pée par Stephen Hawk­ing. L’exergue du recueil, qui explicite cette notion et con­firme cet écho, indique que c’est bien à l’aune de l’infiniment petit et de l’infiniment grand que les poèmes seront appréhendés. Sin­gu­lar­ités est for­mé de trois sec­tions dif­férentes, inti­t­ulées « Quelques vis­ages », « Dix étin­celles » et « Couleurs inouïes ». Cari­no Buc­cia­rel­li pré­cise, dans l’avant-propos, d’où éma­nent cer­taines de ces par­ties et ajoute : « j’aimerais qu’on reti­enne Sin­gu­lar­ités et mon recueil Pous­sière paru en 2019 comme les deux seuls livres attes­tant de ma pro­duc­tion poé­tique. » Manière pour l’auteur, non pas vrai­ment de désavouer les précé­dents recueils, mais d’affirmer les recueils Sin­gu­lar­ités et Pous­sière comme étant le plus en adéqua­tion avec sa démarche. Con­tin­uer la lec­ture

Et quand a‑t-on su quelque chose d’essentiel ? Quand ?

Un coup de cœur du Car­net

Véronique DAINE, Amoureuse­ment la gueule, illus­tré de six dessins d’Anne Marie Finné, Herbe qui trem­ble, 2019, 62 p., 13 €, ISBN : 978–2‑918220–99‑2

La col­lec­tion « D’autre part » de L’herbe qui trem­ble dirigée par Thier­ry Horguelin qui donne à lire des textes inclass­ables accueille un nou­veau recueil de la poétesse gau­maise Véronique Daine. En intro­duc­tion, une phrase du poète hon­grois Janos Pilin­szky : “Com­bi­en tard nous com­prenons que la pénom­bre des yeux peut être plus pré­cise que la lumière d’une lampe”. Cette cita­tion laisse entrevoir que sous les apparences, il y a un paysage intérieur vivant, tail­lé dans une écri­t­ure organique où deux mots s’opposent l’un à l’autre : la gueule et le vis­age. Dans une danse ani­male presque sauvage, les mots sont comme des pul­sa­tions san­guines. Un rythme de chas­se scan­de la langue dans une suc­ces­sion de courts frag­ments de prose poé­tique qui cog­nent, martè­lent, poussent, souf­flent et pulsent. Con­tin­uer la lec­ture

j’étais vivante et je voyais / la belle étrange / justesse de vivre

Véronique WAUTIER, Tra­ver­so, illus­tré de pein­tures d’Alain Dulac, L’herbe qui trem­ble, 2019, 110 p., 14 €, ISBN : 978–2‑918220–88‑6

C’est une voix majeure de la poésie d’expression fran­coph­o­ne de Bel­gique qui s’est éteinte il y a quelques mois à peine, quand Véronique Wau­ti­er s’en allait sur la pointe du cœur et du verbe en lais­sant dans son sil­lage une dizaine de titres aus­si puis­sam­ment frag­iles que Cha­cun de nous est une foule (Le Coudri­er, 2004), Le jour aux igno­rants (Eran­this, 2010), Con­tin­uo (L’herbe qui trem­ble, 2017)… Puis voici que l’automne bal­aie les feuilles de Tra­ver­so jusqu’au seuil de l’absence, et le dia­logue se renoue par delà, avec le naturel de ces com­plic­ités sus­pendues que même la mort est bien impuis­sante à déjouer. Con­tin­uer la lec­ture

Le voyage, « un alcool de vie »

André DOMS, Écrits du voy­age, 3 vol., Herbe qui trem­ble, 2019 : Italiques, 208 p., 18 €, ISBN : 978–2‑918220–83‑1 ; Ibériques, 254 p., 18 €, ISBN : 978–2‑918220–85‑5 ; Balka­niques, 220 p., 18 €, ISBN : 978–2‑918220–84‑8 

Le poète André Doms nous livre, en trois dens­es vol­umes — Italiques, Ibériques, Balka­niques -, ses Écrits du voy­age. Portés par une invo­ca­tion vibrante : « en soi et par soi-même, le voy­age m’emporte, m’ouvre, et je m’y adonne comme à un alcool de vie ».

Attirée par Italiques, je lisais avec plaisir : « l’Italie, pre­mière qui me donne à vivre les clartés méditer­ranéennes, physiques et méta­physiques ».

Son rap­port majeur à l’Italie fut lit­téraire. De la ren­con­tre avec l’écrivain et tra­duc­teur Fran­co Prete et quelques amis, ini­ti­a­teurs de la belle aven­ture d’Orig­ine, pari­ant sur la recon­nais­sance mutuelle des poésies ital­i­enne et française, incar­née par de nom­breuses pub­li­ca­tions alliant fer­veur et rigueur, à la lec­ture inépuis­able de poètes et romanciers, épinglant les Car­nets de Dino Buz­za­ti qui, « avec leurs réflex­ions, imag­i­na­tions, apo­logues, angoiss­es et fan­tasmes, font un chant ter­ri­ble de la soli­tude humaine ». Con­tin­uer la lec­ture

Anthologie des poésies (im)possibles

Lau­rent DEMOULIN, Poésie (presque) incom­plète, L’herbe qui trem­ble, coll. « D’autre part », 2018, 85 p., 14 €, ISBN : 978–2‑918220–70‑1

Poésie (presque) incom­plète : le titre du recueil de Lau­rent Demoulin déjoue le fan­tasme de ces vol­umes com­pacts où le lecteur croit tenir, dans les mains, l’œuvre entière d’un homme, son âme peut-être et par-dessus tout, la Poésie – enfer­mée dans les pages, cade­nassée sous les lignes de l’encre.

Con­tin­uer la lec­ture