Un coup de cœur du Carnet
Yvon VANDYCKE, Anamnèse !, préface de Philippe Mathy, postface de Lucienne Strivay. Taillis Pré, coll. « Ha ! », 2020, 191 p., ISBN : 978–2‑87450–166‑1
« L’art n’est pas une fenêtre en trompe‑l’œil ouverte sur les paradis perdus ou à venir. L’art n’a pas de drapeau ni d’église, il n’est ni d’en haut ni d’en bas, ni de gauche ni de droite, et il n’a pas de juste milieu. L’art n’est pas une friandise, mais une méditation sur la vie. Une méditation joyeuse ou pathétique, ludique, lyrique ou drolatique. L’art est difficile, insoumis », écrit ce poète peu connu. La réédition d’Anamnèse et de deux recueils écrits entre 1960 et 1963, aujourd’hui introuvables : Dire pagaille et L’oplomachin, est particulièrement bienvenue. Un cahier de documents picturaux figure aussi dans cette édition. Si Vandycke est ignoré en tant que poète, il n’est pas inconnu comme peintre et dessinateur. Line Hubert lui avait en effet consacré une monographie : Rien qu’un peu de peinture véritable et véridique (Éditions Arts et Voyages, 1977). Continuer la lecture
Dans ce recueil poétique inédit, publié à titre posthume, Yvon Givert (1926–2005) délivre une poésie élisant la concision, la fulgurance de la brièveté, des images, allant au plus nu, dans le refus de tout ornement, de tout lyrisme, de tout épanchement du vécu. Son secret ? Tailler les mots comme des silex, comme des couteaux — un mot qui revient souvent sous sa plume. Dans sa riche préface, Daniel Charneux convoque Marcel Moreau, lequel écrivait sidéralement à son frère « en Borinage » : « Vous êtes un vrai poète. Sans chichis, ni perruque, ni fond de teint. Là, nuitamment là, des mots avec juste ce qu’il faut de lumière, de couteaux, de musique pour entrer en nous comme un plaisir non émollient. Non mondain ».
Si les mots ne libèrent que l’ombre
C’est une voix majeure de la poésie d’expression francophone de Belgique
La prose poétique, les essais de Claire Lejeune (1926–2008) sont placés sous le signe de la fulgurance, d’une poétique radicalement novatrice qui entend décloisonner les savoirs, les expériences afin de traverser les chapes du pouvoir, de la domination et de recontacter les promesses à venir des origines. Dans les années 1960, La gangue et le feu, Le pourpre, La geste, Le dernier testament, Elle signent l’avènement d’une parole qui noue indissolublement naissance à soi hors des rets du patriarcat, expérience mystique d’un verbe politique et poétique, subversion des piliers d’une civilisation qui a muselé les femmes. De se dire, les sans-voix montent à l’existence, gagnent un processus de subjectivation que Claire Lejeune place sous le signe de l’ouverture à l’autre de la raison et aux terres du symbole. « Nous ne faisons pas la poésie. Elle nous fait de nous défaire » écrivait-elle.
Enfant, nous jouions aux dominos, tout en nous travestissant sous un masque de tissu. Adolescent, nous tentions d’en saisir les combinaisons mathématiques, en rêvant d’un carnaval à Venise. Jeune adulte, nous écoutions en boucle une pièce pour clavecin de François Couperin, Les Folies françoises, qu’il avait dédiée aux dominos. Le domino chez Couperin, compositeur du XVIIIe siècle, ne désignait ni le jeu, ni le masque, mais bien tout un habit de bal masqué, surmonté d’un lourd capuchon. Dans ses variations musicales, Couperin avait associé une caractéristique humaine à chaque couleur de vêtement : le rouge sang pour l’ardeur, le noir pour le désespoir, le bleu pour la fidélité… et le gris pour la persévérance.
Après 
Voilà un livre qui émouvra, sans aucun doute, tout qui, un jour, une fois, aura croisé la route de Benjamin Pottel. Aura eu, par exemple, la chance de partager un bout de scène avec lui, l’improvisateur hors pair, le guitariste généreux, maître d’œuvre de la « Troupe Poétique Nomade » des éditions MaelstrÖm. Aura eu, aussi, la chance de discuter le bout de gras avec un homme capable, d’une chiquenaude, de renverser une conversation, de la faire soudainement basculer, alors que rien ne le présageait, dans le questionnement philosophique et métaphysique.
« Une figure nette et désertique du temps », l’expression, signée Gérald Purnelle, pourrait caractériser tout l’œuvre poétique élaboré par le Liégeois François Jacqmin depuis l’émergence de sa parole jusqu’à son ultime souffle.
Voici une publication qui, par sa minceur et l’apparente évanescence du matériau qui la constitue, tranche avec la vie tumultueuse de son auteure. La biographie de Béatrix Beck est en effet hors-norme à maints égards. Par sa longévité tout d’abord, qui l’amène à traverser le XXe siècle – où elle voit le jour à deux semaines de l’éclatement de la Première Guerre mondiale – jusqu’à atteindre l’âge vénérable de 94 ans. Par la pluralité de ses origines et de son identité ensuite. Jugez-en plutôt : fille de l’écrivain Christian Beck, elle naît belge mais en terre suisse, et ses ancêtres sont, du côté paternel, lettons et italiens, et du côté maternel, irlandais. Issue d’un tel creuset, cette femme semblait prédestinée à être une citoyenne du monde. Hypothèse confirmée en 1936 par un mariage avec Naum Szapiro, juif apatride et militant communiste, que la guerre lui ravira.
Si Félix Fénéon inventa le concept des « nouvelles en trois lignes », manière de rubrique des chiens écrasés surcompressée, Jacques Sternberg a quant à lui anticipé le « conte-SMS ». C’est du moins Éric Dejaeger qui nous en convainc, dans sa présentation du recueil Divers faits.
André Dartevelle fut un grand reporter de télévision, ainsi que l’auteur fécond de nombreux documentaires historiques et artistiques. En 2014, il présentait ses derniers films, consacrés aux massacres de civils perpétrés par l’armée allemande en août 1914 à Dinant et en Ardenne. Atteint d’un cancer, il manifesta jusqu’au bout la ténacité et la créativité qui le faisaient vivre en parvenant à terminer ses mémoires, aujourd’hui publiés au Cerisier sous le titre Si je meurs un soir.
Si l’écrivain et journaliste anversois Alain Germoz, fils de Roger Avermaete, nous a quittés en juin 2013 (« décédé prématurément à l’âge de 92 ans », précise l’avis nécrologique qu’il avait rédigé lui-même… !), ses amis entendent bien garder vivant son souvenir. Ils se sont réunis pour publier un dernier texte, La tueuse professionnelle, découvert parmi les innombrables manuscrits et notes inédites qu’il laissait derrière lui.
Livre posthume de Jean-Claude Pirotte, disparu en 2014, Le silence est d’une rare éloquence pour exprimer l’univers de cet artiste, peintre et romancier, dont les œuvres se nourrissent d’une vision poétique omniprésente. Et pour qui la réalité du monde n’est vivable qu’à travers ce filtre voué non pas à l’embellir, mais à la transcender dans un imaginaire lui conférant sa véritable substance et, finalement, sa seule légitimité. C’est du reste l’obscure révélation de la nature véritable de la poésie qui l’aura saisi comme une ivresse et comme une mystique dont celle du vin ne serait pas le vecteur, mais le reflet à la fois subsidiaire et opérant. La poésie… “Je l’ai rencontrée sans trop le savoir, peut-être comme l’ermite soudain se trouve devant son dieu”. Quant au vin, il est aussi garant de la fraternité dont ce petit livre rayonne. Fraternité avec le monde et avec les compagnes et compagnons qui en fixent le décor et lui donnent son âme. “Car boire seul n’est pas notre affaire” ou encore “Notre indifférence au réel n’a d’égale que notre attention passionnée aux images entrevues dans une lumière soudaine, qui est peut-être celle que diffusent les éclats troubles du vin bourru”.
Dans une interview pour La Presse littéraire parue début 2008, Pol Vandromme répondait, laconique, à une question que je lui posais sur l’identité wallonne : « Je suis Belge par humilité et j’entends bien le rester. Vu mon âge, et ce qu’est déjà l’état du monde, le reste m’est indifférent. Une indifférence de rébellion. » C’est apparemment cette formule qu’il retint comme titre de l’ensemble qui constituerait son dernier recueil d’articles critiques.