Archives de catégorie : Édités en Belgique

La lit­téra­ture belge pub­liée en Bel­gique : toutes nos recen­sions de livres parus dans des maisons d’édi­tion belges.

Et si le crime n’était qu’un prétexte

Ziska LAROUGE, La grande fugue, Weyrich, 2019, 219 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑87489–533‑3

Une vio­loniste éten­due dans une mare de sang, son archet plan­té dans la carotide, sur scène. C’est sur cette image que com­mence La grande fugue. Enfin, c’est sur cette image que s’ouvre le roman mais l’intrigue, elle, com­mence quelques jours aupar­a­vant, voire encore plus tôt. Qui est la vic­time ? Qui lui a ôté la vie ? Pourquoi ? L’enquête poli­cière pro­pre­ment dite atten­dra un peu. Le temps de retrac­er les derniers instants de la défunte, et de son quatuor à cordes à l’avenir désor­mais plutôt com­pro­mis : les Bar­rées. Con­tin­uer la lec­ture

Conte et catharsis

Veroni­ka MABARDI, Peau de lou­ve, Images d’Alexandra Duprez, Esper­luète, 2019, 56 p., 14 €, ISBN : 9782359841107

Quand l’art du réc­it se noue à la voix du con­te, les mots se soulèvent pour évo­quer le monde de ceux qui n’ont pas droit au chapitre. Les exilés, les êtres que tra­verse la fêlure, les ani­maux, les forêts. Après Pour ne plus jamais per­dre, Les cerfs (couron­né par le prix tri­en­nal de lit­téra­ture de la Ville de Tour­nai), pub­liés tous deux aux édi­tions Esper­luète, l’écrivain et comé­di­enne Veroni­ka Mabar­di s’avance avec Peau de lou­ve dans un réc­it en vers qui renoue avec la fic­tion vue comme parole mag­ique, à effets per­for­mat­ifs. Le « il était une fois » placé en ouver­ture du réc­it (qui a été porté à la scène) pose d’emblée son roy­aume : un roy­aume à l’écart du sys­tème, des places dis­tribuées et des lois du marché, un roy­aume où les excom­mu­niés, les oubliés sont sou­verains. Con­tin­uer la lec­ture

La fantastique concordance de deux Dominique

Un coup de cœur du Car­net

Dominique GOBLET, Dominique THÉATE, L’amour domini­cal, Frémok – Knock Out­sider !, 2019, 192 p., 34 €, ISBN : 9782390220152

Dominique Goblet Dominique Theate L'amour dominicalÀ la fois drôle, déchi­rant, sub­lime, rocam­bo­lesque, l’étonnant Amour domini­cal s’est élaboré sur près de douze ans. Dans ce foi­son­nant album réal­isé à qua­tre mains, deux types de réc­its cohab­itent, alter­nant l’un avec l’autre. D’une part, les écrits auto­bi­ographiques de Dominique Théate. Les textes de cet artiste brut, por­teur d’un hand­i­cap men­tal, sont accom­pa­g­nés des dessins de Dominique Gob­let, autrice de bande dess­inée (à qui l’on doit, entre autres, Faire sem­blant c’est men­tir), artiste plas­ti­ci­enne et enseignante. D’autre part, un réc­it fic­tion­nel qu’ils ont réal­isé ensem­ble autour de l’imaginaire et des dessins de Dominique Théate, et qui narre les his­toires de bagarre et d’amour du célèbre catcheur Hulk Hogan et de la séduisante femme à barbe bleue. Fruit d’une longue col­lab­o­ra­tion entre les deux artistes, ce tra­vail au long cours s’inscrit dans le cadre de Knock Out­sider, un pro­jet con­joint du col­lec­tif Frémok (mai­son d’édition de bande dess­inée alter­na­tive) et de la « S » Grand Ate­lier, asso­ci­a­tion cul­turelle pour artistes por­teurs d’un hand­i­cap men­tal. Con­tin­uer la lec­ture

Hautes fréquences, micro-ondes, et marchés boursiers

Un coup de cœur du Car­net

Alexan­dre LAUMONIER, 4, Zones sen­si­bles, 2019, 114 p., 15 €, ISBN : 978–293-0601–36‑6

Amis lecteurs, ne partez pas de suite à la lec­ture de ce titre ! Il existe des livres qui, a pri­ori, ne devraient jamais réus­sir à attein­dre, pour dif­férentes raisons, cer­tains de nos con­tem­po­rains : ils ne lisent pas, ou plus (c’est très ten­dance, dans un monde où penser et écrire passent pour des pertes de temps et où Proust est syn­onyme d’ennui abyssal) ; ils ne s’intéressent qu’à l’actualité économique ou bour­sière (et donc ont dévelop­pé d’autres capac­ités supérieures dans un lex­ique par­ti­c­uli­er) ; ils préfèrent lire des ouvrages stricte­ment caté­gorisés (au choix, polar, man­ga, botanique, colom­bophilie, gas­tronomie, philoso­phie kanti­enne ou roman his­torique) ; et par­fois la décou­verte de tech­nolo­gies nou­velles et de codages infor­ma­tiques per­for­mants leur sem­ble plus appro­priée à la cul­ture « geek » de l’époque dont ils se revendiquent. À tous ceux-là – s’ils ont la chance que l’information leur parvi­enne –, mais aus­si à tous les curieux de lit­téra­ture haut de gamme, on recom­man­dera chaude­ment la lec­ture de 4 (c’est bien son titre), nou­v­el opus d’Alexandre Lau­monier pub­lié chez Zones sen­si­bles. Con­tin­uer la lec­ture

« Crénom d’anar ! »

Jean-Pierre VERHEGGEN, Gisel­la, suivi de L’Idiot du vieil âge, entre­tien avec Éric Clé­mens, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2019, 272 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–413‑4

Gisella Verheggen Espace Nord couvertureS’il ne les a pas déjà fêtés à l’heure de l’écriture de ces lignes, Jean-Pierre Ver­heggen approche des sep­tante-sept ans. Selon ses dires, il ne pour­ra alors plus lire Tintin, mais sa verve ne s’est pas essouf­flée, n’a pas « vieusi ». En témoigne l’entretien réal­isé en octo­bre 2018 avec Éric Clé­mens, inti­t­ulé « Mau­vaise fréquen­ta­tion », qui ponctue cette réédi­tion de Gisel­la (ini­tiale­ment paru en 2004 aux édi­tions Le Rocher) et de L’Idiot du vieil âge (pub­lié en 2006 chez Gal­li­mard) dans la col­lec­tion « Espace Nord ». Con­tin­uer la lec­ture

La mer / la mère / l’amer / l’âme erre

Isabelle BIELECKI et Mar­tine ROUHART, pho­togra­phies de Pierre MOREAU, Miroirs à marée basse, Coudri­er, 2019, 77 p., 20 €, ISBN : 978–2‑930498–94‑2 — Expo­si­tion des pho­tos sur 100 mètres aux Galeries Royales d’Ostende du 24 juin au 4 août 2019

Trente ans ! C’est le temps qu’il a fal­lu à Isabelle Bielec­ki pour com­pren­dre que ses poèmes adressés à la mer, alors écrits « d’un jet brûlant », par­lent en vérité de sa mère. L’amniotique homo­phonie est restée incon­sciente tout ce temps. Ce sont les pho­tos à grand for­mat de son com­pagnon Pierre More­au qui ont réveil­lé ses textes longtemps enfouis. Ils for­ment aujourd’hui la pre­mière par­tie du recueil Miroirs à marée basse. Con­tin­uer la lec­ture

Tandem de signes…

Véronique WAUTIER (Textes), Pierre TREFOIS (Dessins), Dans nos mains silen­cieuses, Éran­this, 2018, 34 p., 12 €, ISBN : 9782874830174

Pierre TREFOIS (Textes), Valen­tine DE CORDIER, S’élever aux signes, Éran­this, 2018, 25 p., 12 €, ISBN : 9782874830167

Les deux petits vol­umes que pub­lient coup sur coup les édi­tions Éran­this ont quelque chose d’un polyp­tique lit­téraire qui uni­rait, dans un même mou­ve­ment scrip­tur­al et pic­tur­al, deux  livres pour­tant dis­tincts. Le lien entre ceux-ci ? Les « mains silen­cieuses » de l’artiste, celles en l’occurrence de Pierre Tré­fois qui, dans S’élever aux signes, met en quelque sorte sa plume au ser­vice des toiles de Valen­tine De Cordier et dans l’autre, se fait illus­tra­teur des écrits intimes de Véronique Wau­ti­er. La maque­tte agréable et sobre choisie par l’éditeur (for­mat, grain du papi­er de cou­ver­ture, ren­du des illus­tra­tions, …) fait de ces deux minces recueils des objets que l’on se plaît à feuil­leter, à ouvrir, l’espace d’une ou deux min­utes, pour y picor­er une image, un frag­ment, un mot. Une mélodie aus­si puisque dans le pre­mier, chaque texte, en regard d’une pein­ture, est accom­pa­g­né d’une référence à une chan­son, à un musi­cien (Kei­th Jar­ret, Pink Floyd, Leos Janacek, …) comme pour ajouter une dimen­sion sonore aux réso­nances qui s’établissent entre écrit et image.

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« Une heure de joie »… ou Conan Doyle mis en pratique !

Un coup de cœur du Car­net

Chris­t­ian LIBENS, Une petite his­toire du roman polici­er belge, Weyrich, coll. « Noir Cor­beau », 2019, 99 p., 6,90 €, ISBN : 978–2‑87489–541‑8

Que voilà un ouvrage curieux ! De par son dynamisme. Qui se dépêtre d’un (faux) para­doxe : en dire beau­coup et, sans doute, vouloir exé­cuter un tour com­plet de la ques­tion tout en se révélant court, com­pact et… très comestible. À mille lieues d’un ennuyeux pen­sum. De par sa mise en page, aus­si, ou sa mise en images : la moitié du livre con­siste en cou­ver­tures de livres, des allures de Rose­bud (nul doute qu’une larme per­lera chez beau­coup au détour de l’une ou l’autre plongée vers nos lec­tures de jeunesse). Con­tin­uer la lec­ture

Un quatuor norgien inoubliable

NORGE, Remuer ciel et terre. Poésie, post­face de Jean-Marie Klinken­berg, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2019, 320 p., 9,00 €, ISBN : 978–2‑87568–414‑1

En 1984, voulant remet­tre à l’hon­neur l’œu­vre de Norge, les respon­s­ables de la col­lec­tion Espace Nord s’adressent à J.M. Klinken­berg, pro­fesseur à l’u­ni­ver­sité de Liège, mem­bre du groupe Mu, et dont l’in­térêt pour le poète est bien con­nu. Plutôt que com­pos­er une antholo­gie, l’on s’ac­corde sur la réédi­tion inté­grale de qua­tre recueils : Les râpes, Famines, Le gros gibier, La langue verte (1949–1954). Il est vrai, les célèbres Oignons datent des mêmes années, mais ils ont fait l’ob­jet de plusieurs réim­pres­sions aug­men­tées. Out­re que cette péri­ode norgi­en­ne est famil­ière à J.M. Klinken­berg et que le vol­ume Poésies 1923–1973 chez Seghers est épuisé depuis belle lurette, le choix des qua­tre titres est judi­cieux – il eût d’ailleurs mérité d’être expliqué en intro­duc­tion. En effet, dès l’en­tre-deux-guer­res, Norge est certes un auteur appré­cié, avec des titres comme La belle endormie, Le sourire d’I­care ou Joie aux âmes. Toute­fois, que ce soit dans sa thé­ma­tique, son imag­i­naire ou sa rhé­torique, il ne se démar­que pas net­te­ment d’autres con­tem­po­rains tels que O.V. Milosz, O.J. Péri­er, R. Mélot du Dy ou J. de Boschère. De 1939 à 1949, il con­nait d’ailleurs un sérieux pas­sage à vide. La paru­tion des Râpes et de Famines fait donc grand effet : lyrisme et spir­i­tu­al­isme ont totale­ment dis­paru, le style est à la fois plus bref, plus sac­cadé et plus savoureux, l’ex­is­tence humaine est évo­quée sous l’an­gle de la lutte-pour-la-vie et d’un cer­tain cynisme dar­winien. Les con­nais­seurs ne s’y trompent pas. P. Élu­ard écrit à Norge pour le féliciter, de même que F. Ponge, Ch. Plis­nier, G. Bachelard, F. Hel­lens, J. Paul­han, R.G. Cadou, etc. ; le vieil A. Gide en par­le chaleureuse­ment à ses vis­i­teurs ; plusieurs comptes ren­dus élo­gieux parais­sent dans la presse. Les oignons et La langue verte, dont la paru­tion suit rapi­de­ment, ne font que con­firmer le grand virage créatif de Norge et l’en­goue­ment con­sé­cu­tif du pub­lic. Con­tin­uer la lec­ture

L’expérience poétique

COLLECTIF, La décou­verte de la poésie. De ont­dekking van de poëzie, Midis de la poésie & L’Arbre à paroles, coll. « Poésie », 2019, 38 p., 8 €

À l’initiative de Pas­sa Por­ta, du Poëziecen­trum et des Midis de la Poésie, huit poètes belges, qua­tre fran­coph­o­nes, qua­tre néer­lan­do­phones, inter­ro­gent sous la forme poé­tique leur décou­verte, leur entrée en poésie, les liens qu’ils tis­sent avec elle. Face à la ques­tion « com­ment devient-on poète ? », cer­tains met­tent à nu l’épreuve sub­jec­tive de leur ren­con­tre avec la muse poé­tique tan­dis que d’autres pla­cent la poésie en amont, comme une voix qui, depuis tou­jours, appelle ses pos­si­bles hôtes. Ren­con­tre acci­den­telle ou, au con­traire, des­ti­nale et élec­tive ? Ren­con­tre physique, avec des mots char­nels ou com­pagnon­nage d’ordre con­ceptuel ? Con­tin­uer la lec­ture

Un poème en filet à papillons

Carl VANWELDE, À mots comp­tés, Éran­this, 2019, 88 p., 18 €, ISBN : 139782874830181

Il serait facile de dire d’une mal­adie qu’elle est avant tout une absence de poésie dans le corps et une forme d’ab­sence momen­tanée de l’homme au monde. Mais la nom­i­na­tion du corps, sa com­préhen­sion min­i­male sem­blent être entraînée dans les mêmes mou­ve­ments d’infox que les autres. Le poète nomme, « invente les mots de la tribu » (Valéry), sépare et relie.

Les écrivains-médecins (la lit­téra­ture en est con­stel­lée), depuis Rabelais, sont légion dans la lit­téra­ture. Les douleurs, les humeurs de l’homme (et de l’animal) sont la pre­mière matière des prati­cien de l’Art, ce dont a besoin un écrivain pour échap­per au piège des idées… Con­tin­uer la lec­ture

L’espace en regardant devant soi

Jan BAETENS, Ici, mais plus main­tenant, pho­togra­phies de Milan Chlum­sky, Impres­sions nou­velles, 2019, 112 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87449–686‑8

Une des fonc­tions de la poésie est de trou­ver le point d’intensité des choses.

La force minérale du monde, et la vivac­ité frag­ile des images et des mots, con­stituent un seul et com­plexe champ d’investigation.

Le méti­er unique de Jan Baetens, sa pas­sion et son orig­i­nal­ité fon­cière, con­sis­tent à capter et à refléter la diver­sité irré­sistible du monde dans de petits miroirs solaires, des post-it mag­né­tiques, qu’il dis­pose un par un autour de lui, avec une sci­ence d’abeille fouis­seuse.

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Stéphane Mandelbaum : c’est derrière que tout se passe, pas à l’avant-plan

Anne MONTFORT (dir.), Cat­a­logue de l’exposition Stéphane Man­del­baum, pré­face de Bernard Blistène, textes d’Anne Mon­fort, Gérard Pres­zow, Choghakate Kazar­i­an, Bruno Jean et Pierre Thoma, notes d’Anne Lemon­nier, Éd. Dilecta/Centre Pom­pi­dou, 2019, 153 p., 30 €, ISBN : 978–2‑37372–079‑2

À l’occasion de l’exposition Stéphane Man­del­baum qui s’est tenue ce print­emps au Cen­tre Pom­pi­dou et qui s’ouvre au Musée Juif (du 14 juin au 22 sep­tem­bre), les Édi­tions Dilecta/Centre Pom­pi­dou pub­lient un sai­sis­sant cat­a­logue de l’artiste assas­s­iné en décem­bre 1986 à l’âge de vingt-cinq ans. Qui ren­con­tre les dessins, les gravures de Stéphane Man­del­baum fait l’expérience d’un choc sen­soriel. La sidéra­tion et le trou­ble que ses créa­tions induisent nais­sent de l’intensité dra­ma­tique de ses por­traits, de la décon­struc­tion qu’elles opèrent de l’espace et des formes afin de con­vo­quer l’irreprésentable. La déroute des formes sous les forces d’un trait sis­mique se ren­force par une artic­u­la­tion sin­gulière du visuel et du textuel qui peut faire songer à leur alliance chez Jean-Michel Basquiat. Mag­nifique­ment conçu, présen­tant une cen­taine de dessins, le cat­a­logue mon­tre, au tra­vers des textes d’Anne Mon­fort, Gérard Pres­zow, Choghakate Kazar­i­an, d’un entre­tien entre Bruno Jean et Pierre Thoma, des notes d’Anne Lemon­nier  — cer­tains ont con­nu l’artiste —, un univers stéphane­man­del­bau­mien haute­ment chargé en ver­tiges. Con­tin­uer la lec­ture

Vers la vie simple avec Luc Dellisse

Luc DELLISSE, Libre comme Robin­son. Petit traité de la vie privée, Impres­sions nou­velles, 2019, 210 p., 17 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑87449–680‑6

On peut être un moral­iste sans pour autant jamais user de mora­line. Il suf­fit pour cela de miser sur d’autres recours quand on délivre son mes­sage : la lucid­ité et le style. La pre­mière, Luc Del­lisse l’a reçue en héritage de sa riche expéri­ence d’une exis­tence longtemps passée dans ce qu’il nomme « l’ancien monde ». Il épure le sec­ond, le dégraisse, pour ne livr­er que le nerf de sa pen­sée. Le lire revient alors à affron­ter l’évidence : mais oui, c’est de cette parole-là que j’avais, que nous avions besoin, immé­di­ate­ment. Con­tin­uer la lec­ture

Il n’y a pas que la bataille des éperons d’or

Jan BAETENS, Karel VANHAESEBROUCK, Petites mytholo­gies fla­man­des, pho­togra­phies de Brecht Van Maele, pré­face de Claude Javeau, tra­duc­tion de Monique Nagielkopf assistée par Daniel Van­der Gucht, Let­tre volée, 2019, 174 p., 20 € ; ISBN : 978–2‑87317–533‑7

Une fois n’est pas cou­tume, le présent ouvrage a été écrit et pub­lié en néer­landais en 2014, avant d’être traduit. L’intérêt de la démarche à la base du livre jus­ti­fie une recen­sion, d’autant plus que les auteurs, fla­mands, con­nais­sent par­faite­ment la cul­ture tant du Nord que du Sud du pays. Jan Baetens a même obtenu le Prix tri­en­nal de poésie de la Com­mu­nauté française de Bel­gique.

Ces Petites mytholo­gies fla­man­des s’inscrivent dans la lignée des Mytholo­gies de Roland Barthes. Les auteurs en repren­nent les principes. Le mythe n’est pas qu’un réc­it ancien : la société mod­erne en pro­duit elle aus­si en les renou­ve­lant sans cesse. Et le mythe ne réflé­chit pas une vision du monde ; c’est lui qui la pro­duit et l’incarne dans divers­es expres­sions très con­crètes. Il est ain­si l’expression actu­al­isée de valeurs éter­nelles et immuables. Il appa­raît donc comme la façon dont une société se voit et se pense. Ces sens cachés, il faut les faire advenir, les ren­dre con­scients ; c’est ce qui fonde et jus­ti­fie la démarche de ces analy­seurs, comme l’a été, du côté fran­coph­o­ne, Jean-Marie Klinken­berg dans ses Petites mytholo­gies belges. Con­tin­uer la lec­ture

Le féminin et la parole défaillante

Chris­tine VAN ACKER, Je vous regarde par­tir. Poèmes, Arbre à paroles, 2019, 66 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87406–680‑1

On le sait, les femmes écrivains accor­dent une atten­tion émi­nente à la rela­tion entre l’en­fant qu’elles furent et leurs par­ents, leur mère en par­ti­c­uli­er. Cette remé­mora­tion peut pren­dre divers­es tour­nures, générale­ment plus proches de la récrim­i­na­tion que de l’idéal­i­sa­tion. Chris­tine Van Ack­er, quant à elle, adopte une posi­tion tout en nuances, com­bi­nant le reproche et la ten­dresse, l’api­toiement et la per­plex­ité, la souf­france et la joie de vivre. Plutôt que la for­mule du réc­it, elle a choisi celle du recueil de poèmes, plus libre, plus frag­men­taire, non sans analo­gies avec le jour­nal intime – un jour­nal inspiré en l’oc­cur­rence non par les faits actuels, mais par le sou­venir des faits passés, de l’en­fance de l’héroïne à la mort de ses par­ents. Je vous regarde par­tir, toute­fois, présente une struc­ture non pas diariste mais ter­naire et dyschronique. En effet, jusqu’à la p. 17, les poèmes évo­quent le grand Départ et le deuil qui s’en­suit. Des pages 18 à 40, on assiste à un retour en arrière vers l’époque de l’en­fance. La dernière par­tie, enfin, cible la péri­ode du vieil­lisse­ment et de l’ag­o­nie. Cette tri­par­ti­tion non linéaire mon­tre claire­ment que, en matière de ques­tion­nement auto­bi­ographique, la recherche du sens est de nature fon­cière­ment rétro­spec­tive : c’est après-coup seule­ment que, l’ir­rémé­di­a­ble étant advenu, le sujet peut procéder à une ten­ta­tive de bilan mémoriel et affec­tif, où la vie cède le pas au vécu. « Vous emporterez avec vous / ce qui nous regarde / et ne vous apparte­nait pas ». Con­tin­uer la lec­ture