Autant en emporte le sang

Un coup de cœur du Carnet

Véronique BERGEN, Alpha­bets des loups, Le Cormi­er, 2018, ISBN : 978–2875980120

Quel lan­gage trou­ver pour dire ce qui tue? Quels mots pos­er sur le mas­sacre ? Com­ment, déjà, par­venir à l’ap­préhen­der, la destruc­tion du monde, dans toutes ses dimen­sions ? C’est-à-dire, peut-être, dans une valeur-monde, du côté de ce qui vit, de ce qui rampe, qui coule, qui bruisse, au fond : en se débar­ras­sant d’une représen­ta­tion humaine ?

La ten­ta­tive, ici, est celle d’une inven­tion. Véronique Bergen signe dans Alpha­bets des loups un recueil qui fait par­ler – non pas « sim­ple­ment » des loups – mais un devenir-loup, au sens deleuzien, au sens où la ren­con­tre avec l’altérité est la con­di­tion du geste d’écri­t­ure. Il s’ag­it de quit­ter son ter­ri­toire, d’a­vancer hors des sen­tiers bat­tus, et de se reter­ri­to­ri­alis­er en s’in­ven­tant chat, oiseau, loup. On assiste alors un devenir-loup avec une langue qui alphabé­tise dévas­ta­tions et extinc­tions, la mort sif­flant en rase-motte dès l’ou­ver­ture du recueil : Con­tin­uer la lec­ture

Marcel Lecomte : l’envergure du spectre

Mar­cel Lecomte, entre présence et absence, dossier dirigé par Paul ARON et Philippe DEWOLF, Textyles n° 52, Sam­sa, 2018, 184 p., 15 € / PDF : gra­tu­it, ISBN : 978–2‑87593–155‑9

aron_textylesPar­mi la con­stel­la­tion sur­réal­iste, Mar­cel Lecomte (1900–1966) serait à ranger du côté des nébuleuses, tant son œuvre, son apport et sa per­son­nal­ité demeurent mécon­nus. En atten­dant que paraisse la biogra­phie annon­cée que lui a con­sacrée Philippe Dewolf, la cinquante-deux­ième livrai­son de la revue Textyles vient combler quelques vides, avec un ensem­ble de con­tri­bu­tions aus­si éclec­tiques que sub­stantielles. Con­tin­uer la lec­ture

Le silence de la Poupée

Un coup de cœur du Carnet

Goele DEWANCKEL (images) et Car­o­line LAMARCHE (textes), La Poupée de Mon­sieur Silence, FRMK, 2018, 56 p., 19€, ISBN : 9782390220121

La Poupée de Mon­sieur Silence, c’est d’abord un objet que l’on décou­vre en l’examinant sous tous les angles. Le livre, superbe­ment soigné, sub­jugue par sa con­cep­tion. Sa jaque­tte est déjà une œuvre en soi : la palette intérieure se décline, de gauche à droite, à tra­vers de gros nuages bor­deaux, rouges, canard, mar­ron, qui pren­nent peu à peu la teinte de dif­férents bleus, élec­trique, clair et cyan. Ce mou­ve­ment d’éclaircissement et de refroidisse­ment est en par­fait accord avec la par­tie de la cou­ver­ture en vis-à-vis : en pre­mière, des feuilles de chêne noires, ver­ti­cales, sur fond vio­let ; en qua­trième, ces mêmes feuilles, cette fois désor­don­nées, nervurées et ondu­lantes, oranges sur ocre. Et lorsque l’on revient en arrière – car pourquoi ne pas com­mencer par le com­mence­ment, lecteur empressé ? – c’est la jaque­tte extérieure den­sé­ment col­orée qui happe l’admiration. Elle recèle toute l’atmosphère du livre : de sub­tiles dis­so­nances, alour­dies par le poids d’une fausse gaité d’autant plus man­i­feste qu’elle s’inscrit dans une per­spec­tive ascen­sion­nelle (soutenue par le for­mat longiligne de la pub­li­ca­tion). L’on perçoit instinc­tive­ment un malaise, l’on est intrigué. Dire que l’on n’a même pas encore tourné la pre­mière page… Con­tin­uer la lec­ture

Prix littéraire de la Ville de Tournai : appel à candidatures

Doté de 7.500 €, le prix lit­téraire de la Ville de Tour­nai récom­pense, tous les trois ans, un‑e écrivain‑e belge fran­coph­o­ne pour un ouvrage aux préoc­cu­pa­tions con­tem­po­raines, quel que soit le genre exer­cé. Les can­di­da­tures sont ouvertes pour le prix 2019 et sont atten­dues pour le 31 décem­bre 2018 au plus tard.  Con­tin­uer la lec­ture

Sonder les articulations de la poésie

Philippe BECK en con­ver­sa­tion avec Jan BAETENS, Réin­ven­ter le vers, L’arbre à paroles, coll. « Midis de la poésie », 2018, 26 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87406–669‑6

La col­lec­tion d’essais des Midis de la poésie pro­pose un dia­logue intense et ser­ré entre deux poètes, deux philosophes, deux chercheurs. Jan Baetens inter­roge Philippe Beck et, à tra­vers leurs échanges, se déploie une réflex­ion sur la poésie d’aujourd’hui, sur sa place dans la vie de la langue et sa posi­tion dans la société.


Lire aus­si : “Portes et livres ouverts : Midis de la poésie” (C.I. n° 198)


Philippe Beck pro­pose un por­trait du poète en ostéopathe. Le tra­vail du poète fait en effet cra­quer les artic­u­la­tions de la langue ; il les déplace pour en faire enten­dre les pos­si­bles. Il réfute ain­si l’idée que le poème invente une autre langue. Con­tin­uer la lec­ture

Henry Bauchau par lui-même

Hen­ry BAUCHAU, Con­ver­sa­tion avec le tor­rent. Jour­nal (1954–1959), Actes Sud, 2018, 288 p., 23 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978–2‑330–09252‑8

Henry Bauchau Conversations avec le torrentStend­hal, Vigny, Gide, Claudel, Anaïs Nin, Kaf­ka, Jünger…. en fonc­tion des diaristes, le genre lit­téraire du jour­nal dit intime recou­vre une mul­ti­tude de fonc­tions, de vis­ages, de con­vo­ca­tions du lecteur. Con­fes­sion ou lab­o­ra­toire lit­téraire en marge de l’œuvre, chronique des événe­ments intérieurs ou/et extérieurs ou mémoires d’une vie, le Jour­nal se présente comme un espace où l’œuvre de l’écrivain se cherche, se ques­tionne au fil d’une mise en réso­nance avec les faits auto­bi­ographiques et les remous de l’Histoire. À rebours de la chronolo­gie, avec Con­ver­sa­tion avec le tor­rent. Jour­nal (1954–1959), s’achève l’édition des trois mille pages du Jour­nal d’Henry Bauchau entre­prise par Actes Sud : la pre­mière pièce de l’édifice d’un Jour­nal qui cou­vri­ra les années 1954–2005 nous livre Bauchau avant Bauchau, à l’orée de son œuvre, se lançant après la guerre (et son engage­ment dans la Résis­tance) dans la rédac­tion de ses pre­miers textes, le recueil poé­tique Géolo­gie, la pièce de théâtre Gengis Khan (qui sera mon­tée par Ari­ane Mnouchkine). Con­tin­uer la lec­ture

Dans l’intimité familiale des koalas

Un coup de cœur du Carnet

Anne HERBAUTS, Les koalas ne lisent pas de livres / Les griz­zlis ne dor­ment qu’en hiv­er, Esper­luète Édi­tions, 2018, 64 p., 18 €, ISBN : 9782359840957

Ce n’est pas un mais deux albums d’Anne Herbauts que pub­lie l’éditeur belge Esper­luète. Ou, plus exacte­ment, deux livres en un seul et sin­guli­er objet : un livre à deux entrées, qui, par un habile jeu de reli­ure, se lit de façon telle que, lorsqu’on en ter­mine un et qu’on le referme, on se trou­ve face à la cou­ver­ture de l’autre. Fidèle à son habi­tude, Anne Herbauts joue avec la matéri­al­ité du livre en en créant deux dos-à-dos (l’un dédié aux mamans et aux papas, l’autre aux papas et aux mamans). Et comme d’habitude, le dis­posi­tif adop­té fait pleine­ment sens. Con­tin­uer la lec­ture

Dans le lent mouvement vers soi

San­drine WILLEMS, Devenir oiseau : intro­duc­tion à la vie gra­tu­ite, Impres­sions Nou­velles, 2018, 208 p., 17 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑87449–599‑1

Après un pre­mier pan d’existence en tant que comé­di­enne, met­teuse en scène, scé­nar­iste et réal­isatrice, l’auteure vient d’exercer douze ans comme psy­cho­logue dans la ville dorée mais sa pas­sion pour son tra­vail s’est con­sumée, ses repères vac­il­lent de plus en plus. La joie s’est éva­porée : « elle me parais­sait ne pou­voir venir que de cet amour amoureux, qui me sem­blait inac­ces­si­ble ». Autour d’elle, trois per­son­nes se sont ôté la vie, et en dehors de ses patients, bien peu d’attaches la reti­en­nent là où l’angoisse gagne du ter­rain. Con­tin­uer la lec­ture

Les battements d’ailes des papillons blessés

Mar­tine GENGOUX, Ça se casse la fig­ure une libel­lule ?, Aube, 2018, 222 p., 17,90€ / ePub : 15.99 €, ISBN : 978–2‑8159–2923‑3

Dans une cité ouvrière située dans une ville basse en bord de Meuse, vivent plusieurs cabossés de la vie dans des petites maisons adja­centes à une anci­enne fab­rique à papi­er désaf­fec­tée. La par­tic­u­lar­ité : ici, il n’y a pas de bail ou de con­trat. On reste le temps néces­saire : un peu, beau­coup, toute la vie.

La fab­rique ne représen­tait plus aucune valeur marchande, et le site s’était con­sid­érable­ment dégradé. Ce qui avait fourni à Mar­cellin l’occasion de se pro­pos­er à l’entretien des bâti­ments. Il rafis­to­lait, un toit par-ci, un mur par-là. Ceux qui y séjour­naient payaient le gîte à coups de pelle et de marteau. On débar­quait à La Courette le temps de retrou­ver sa bous­sole, de rassem­bler ses billes, de con­stru­ire des pro­jets ou de pos­er son sac entre deux gares. De plus en plus, on s’y était instal­lé.

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Otto Ganz. Éros métaphysique

Otto GANZ, La vie pra­tique, post­face de Car­o­line Lamarche, Espace Nord, 2018, 160 p., 8 €, ISBN : 978–2875681454

otto ganz la vie pratiqueNeuf cer­cles de l’enfer, de l’extase, neuf parts d’un fes­tin can­ni­bale où s’entre-dévorent les pul­sions Éros dans Thanatos, Thanatos dans Éros, le tout com­posant une œuvre inclass­able, filant une langue d’une inven­tiv­ité éblouis­sante… Accom­pa­g­né de l’éclatante post­face de Car­o­line Lamarche, La vie pra­tique du romanci­er, poète, plas­ti­cien Otto Ganz se voit réédité par Espace Nord après sa paru­tion aux édi­tions Blanche en 2001. L’écriture met en forme la faim d’absolu, la quête d’abîme, le dessous de la car­togra­phie humaine en tournoy­ant autour d’un élec­tron noir prénom­mé Alba-Lee. Héroïne d’un jeu de pistes méta­physiques dont le prénom fait signe vers Annabel Lee d’Edgar Allan Poe, Alba-Lee explore entre sain­teté noire et éro­tisme sans tabou les zones loin de l’équilibre, faisant de son corps don­né, offert l’instrument d’une rédemp­tion pour ceux qu’elle appelle ses pau­vres, ses clients dont elle soulage le mal-être. Con­tin­uer la lec­ture

Un tas de pierres comme un défi à la vie

Aurélie William LEVAUX et Christophe LEVAUX, Le tas de pier­res, Cam­bourakis, Coll. « Lit­téra­ture », 2018, 128 p., 15 €, ISBN : 978–2‑36624–332‑1

Levaux_Le tas de pierresLui, Christophe, a pub­lié, il y a un an seule­ment, La dis­pari­tion de la chas­se, aux édi­tions Quidam, une comédie sociale satirique et acide dans le monde entre­pre­neur­ial.  Elle, Aurélie William,  mul­ti­plie les activ­ités artis­tiques autour notam­ment du dessin sur tis­su, de la broderie et de l’écriture. Elle a sor­ti une quin­zaine d’ouvrages chez dif­férents édi­teurs comme Pré­dic­tions, Sisyphe, les joies du cou­ple ou encore Le verre à moitié vide, chez Atra­bile où paraît prochaine­ment La vie intel­li­gente. Citons égale­ment Le fes­tin des morts, au Tétras Lyre, avec Car­o­line Lamarche [1]. Con­tin­uer la lec­ture

« Les poèmes s’imposent »

Philippe LEUCKX, Ce long sil­lage du cœur, gravure de Renaud Alli­rand, La Tête à l’envers, 2018, 90 p., 15 €, ISBN : 979–10-92858–2‑42

Philippe Leuckx se con­traint à compter les pieds pour ne pas vers­er dans un pur lyrisme. Cela lui per­met de garder rai­son et de ponctuer les vers qui énumèrent ses émo­tions. Lui-même se définit comme poète sen­sa­tion­iste, en référence à la philoso­phie selon laque­lle toutes les con­nais­sances vien­nent des sen­sa­tions ;

La nuit même éclairée

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Prix du roman Fnac : la sélection

Les librairies Fnac de France pré­par­ent elles aus­si la ren­trée lit­téraire… et le prix qu’elle attribueront le 14 sep­tem­bre à un roman de cet automne. Un jury, com­posé de libraires de l’en­seigne et d’ad­hérents, a dévoilé la pre­mière sélec­tion du prix du roman Fnac. Les Belges n’ont pas été oublié-e‑s. Con­tin­uer la lec­ture

Meurtres au chœur de Venise…

Claude RAUCY, Le maître de San Mar­co, M.E.O., 2018, 80 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978–2‑8070–0162‑6

Pou­vait-on trou­ver meilleur romanci­er que Claude Raucy pour redonner vie lit­téraire au com­pos­i­teur fla­mand Adri­aan Willaert ? Le réc­it qu’il nous en donne avec Le maître de San Mar­co s’inscrit dans la lignée des romans qui, sans crier gare, nous enseignent en nous diver­tis­sant. Au gré des péripéties d’une enquête  per­me­t­tant de tir­er au clair des morts sus­pectes par­mi le chœur dont il est le chef à San Mar­co, nous appren­drons du musi­cien fla­mand la place priv­ilégiée qu’il occupe dans la Sérénis­sime, mais aus­si dans l’histoire de la musique de la Renais­sance. Le roman com­mence tam­bour bat­tant au Palais du Doge, Andrea Grit­ti. Ce dernier a con­vo­qué le Fla­mand. Il s’inquiète de ces meurtres en série – les musi­ciens sont étran­glés à l’aide d’une écharpe blanche, aban­don­née sur les lieux du crime. Il s’indigne aus­si que les enquêtes n’aboutissent pas avec assez de célérité à l’arrestation des coupables. Con­tin­uer la lec­ture

Instants de vie

Olivi­er ODAERT, Soli­tudes, Illus­tra­tions de Syl­vain Del­court, Acad­e­mia, 2018, 121 p., 15 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 978–2‑8061–0381‑9

odaert solitudesSoli­tudes. Un recueil de nou­velles brèves, sai­sis­sant des instants qui mar­quent notre vie, et que nous gar­dons secrets, cachés dans les plis du quo­ti­di­en.

Ici, un homme assis depuis des heures sur un banc, dans un parc, immo­bile, silen­cieux, ne sem­ble pas con­scient de la présence à ses côtés d’un jeune garçon qui lui prend la main, cherche son regard per­du dans le loin­tain. Il se lève, s’en va marcher sans but dans les allées, revient, inter­roge douce­ment : « On y va, Papa ? », ne reçoit pas de réponse. Le soir tombe, le froid pince, les pas­sants ont déserté le parc. Et le garçon part à son tour, après avoir une dernière fois posé con­tre sa joue une main désor­mais froide et rigide, et mur­muré un bon­soir à l’accent d’adieu. (Papa) Con­tin­uer la lec­ture

Michèle Fabien. Soulèvement des corps

Un coup de cœur du Carnet

Michèle FABIEN, Jocaste, Claire Lacombe, Berty Albrecht, post­face de Veroni­ka Mabar­di,  Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2018, 176 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–403‑5

Michèle Fabien, JocasteJocaste, Claire Lacombe, Berty Albrecht… trois femmes que Michèle Fabi­en arrache au silence, celui de l’Histoire des hommes, des vain­queurs, trois femmes dont elle porte la voix comme un flam­beau éclairant les pas­sions humaines et les mythes, la roue du temps et l’avènement du nou­veau. Dra­maturge, femme de théâtre qui par­tic­i­pa à l’aventure de l’Ensemble Théâ­tral Mobile, fig­ure majeure du Jeune Théâtre belge dans les années 1970–1990, tra­duc­trice du théâtre de Pasoli­ni, Michèle Fabi­en (1945–1999) est l’auteure d’une œuvre ardente qui a renou­velé la scène du théâtre. Salu­ons Espace Nord de pour­suiv­re l’entreprise d’édition des pièces de Michèle Fabi­en. Après Char­lotte, Sara Z. et Notre Sade accom­pa­g­né d’une pré­cieuse lec­ture de Marc Quaghe­beur, ce vol­ume remar­quable­ment post­facé par Veroni­ka Mabar­di réu­nit trois textes qui réin­ter­ro­gent l’espace de la représen­ta­tion, l’émergence d’un corps porté par la let­tre et la réap­pro­pri­a­tion d’une vie, d’une parole, d’un nom, d’un sens. Con­tin­uer la lec­ture