Bernadette DE RACHE, La fille sur le banc, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2021, 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 9782874896675
Sans doute est-ce une caractéristique majeure et heureuse du roman policier actuel que de donner tout autant de place à la vie intime des enquêteurs en charge d’élucider un crime qu’à la résolution de l’énigme criminelle elle-même. En marge de l’enquête, d’autres enjeux personnels existent, qui interagissent avec celle-ci tout en formant un récit parallèle. La fille sur le banc s’inscrit pleinement dans cette veine narrative en nous intégrant dans l’équipe policière chargée de l’affaire sous la direction de Steve, un taiseux tout entier voué à sa mission qui le mobilise de jour comme de nuit, au point qu’il en oublie sa famille, ou néglige de dormir ou de manger. Sa volonté de comprendre les ressorts du crime et de dépasser les apparences crée en lui un mouvement mental sans repos auquel Bernadette De Rache nous associe tout en suivant tour à tour les autres membres de l’équipe : Marie l’impétueuse, qui fonctionne à l’instinct, Angelo, le magicien qui délie les secrets des ordinateurs et portables. Continuer la lecture
Odile Baltar a remporté la première édition du prix San-Antonio. Arrête ton cirque !, le manuscrit qu’elle a soumis au jury à cette occasion, est désormais un roman – le premier de l’autrice – publié dans la collection de référence « Fleuve noir ».
« Jusqu’au moment où il a dit : je vois un jeune homme. Là j’ai songé aux cieux crevant en éclairs de Rimbaud parce que c’était vraiment ça, ça crevait en éclairs à l’intérieur de moi, alors j’ai pressé l’homme : quoi d’autre ? Le type a plissé ses petits yeux […] avant de répondre : quelqu’un de proche mais avec le Diable à ses côtés, vous voyez comme l’Amoureux regarde le Diable ?, et il a pointé la face cornue et rieuse, la porte de la luxure s’ouvre. C’est le danger. Drôle de porte, j’ai pensé, j’aimerais bien qu’une porte comme ça existe. » Ce Diable, en fait, il pourrait bien s’incarner en Sofiane Zenouda.
Parmi les derniers-nés de la collection iF, quelle bonne surprise que de découvrir, aux côtés des deux incontournables de la littérature belge que sont désormais
La progression de la fonte des glaces du Grand Nord est désormais connue de tous. Des régions entières, autrefois inaccessibles, livrent peu à peu leurs secrets et suscitent toutes sortes de convoitises. Jeremie Brugidou a imaginé ce qu’il pourrait en advenir dans un futur proche.
Contrairement à l’amour mis en chant par Bizet, Carmen est enfant de bourgeois, et a toujours connu des lois. Née au début du 20e siècle au sein d’une classe aisée, dès son premier souffle, elle a endossé naturellement un costume étriqué confectionné de longue date par la société patriarcale, un « corset de manières cousu à même sa peau » par son milieu. Docile, elle a grandi sagement, sans questions ni attentes, en conformité, préservée. L’évidence la menait au mariage arrangé, une destinée dont elle était tenue à l’écart mais qu’elle acceptait en spectatrice. Cependant, même dans les dess(e)ins les plus maîtrisés, il y a toujours une ligne de fuite.
Elle se souvient, tout lui revient en détail, sa rage monte et, avec elle, le besoin d’écrire. Les mots se précipitent car tout est devenu clair à présent que l’étau de leur emprise s’est relâché. Dans cet élan, elle nous dit d’une traite son enfance dans une famille en vue, de celles qui attirent le regard et la convoitise et à qui tout semble réussir. Le père est animateur-vedette, il enchaîne les succès. La mère accompagne cette réussite et en organise la mise en scène. Elle saisit toutes les occasions d’affirmer l’ascension sociale de leur couple au travers de réceptions au cours desquelles il se donne en spectacle, toute pudeur mise de côté. Une maison neuve est construite pour affirmer ce statut, avec une piscine dans laquelle il est de bon ton de se baigner nu. Ces festivités largement arrosées rassemblent des adultes libérés qui recherchent un plaisir sans limite, et les hôtes semblent s’en réjouir tout y en prenant part.
Lise Bellacroix a 27 ans. Elle travaille depuis 4 ans à l’accueil de l’entreprise d’outillage Toolex où ses journées sont rythmées par les frottements de la porte coulissante et les demandes incongrues (quand elles ne sont pas incompréhensibles ou insupportables) des clients.
Discriminations liées au genre, écocide, manipulations du pouvoir et de l’information, importance de la mémoire et de la transmission : l’énumération des thèmes brassés dans ce premier roman peut faire peur. Pourtant, avec Biotanistes, Anne-Sophie Devriese évite l’écueil d’une littérature donneuse de leçons. Mieux : elle signe un roman-univers dont le lecteur met du temps à revenir même si, paradoxalement peut-être, il nous ramène sans cesse au présent.
« Des lueurs corrosives emprisonnent les bords de ma vie, me rongent jusque dans les profondeurs. Peau livrée au chant des épines, je suis comme enfouie dans un immense labyrinthe et ne sais d’où viendra enfin une brèche pour m’esquisser un horizon. »
Dans Décomposition, Clarisse Derruine nous donne à lire une dystopie qui se déroule dans une ville fictive et s’étend sur plus d’une dizaine d’années. Le monde tel que nous le connaissons est atteint par un mal singulier : une colonie de champignons envahit le pays et s’infiltre partout dans les lieux publics, mais aussi les foyers.
Elle, dont le prénom nous est tu, c’est une jeune fille aux portes de l’adolescence. Du haut de ses onze ans bien sonnés, elle nous conte sa vie avec ses grands-parents, dans un domaine campagnard flamand. Elle quitte peu les alentours, mais l’exploration du grand jardin lui offre d’inépuisables curiosités. Outre le personnel de maison, il y a sa grand-mère, qui n’est guère loquace, et son grand père qui ne l’est guère plus et vit ses derniers moments. Au vieillard alité, qui ne quitte plus la chambre, elle relate avec parcimonie la vie du dehors, les fruits et les légumes qui mûrissent au soleil de l’été.
Nous sommes dès l’entame du texte (nommée à dessein Équarrissages – dans une métaphore équine filée qui, dans le droit fil du titre polysémique, traversera tous les chapitres) le 3 novembre 1793, puis le 8 juin 1817 au plus près des corps et des esprits en souffrance. Aux moments-mêmes où se jouent tragiquement les vies d’Olympe de Gouges (née Marie Gouze) et de Théroigne de Méricourt (née à Marcourt, près de Liège), figures feux follets de la Révolution française. La première sera guillotinée sur ordre d’Antoine Fouquier-Tinville (homme de loi et accusateur public du Tribunal révolutionnaire… qui, ironiquement, finira par connaître le même sort), la seconde internée et traitée inhumainement jusqu’à sa mort – c’est donc à leurs dernières ruades contre l’ordre patriarcal établi et un certain obscurantisme de l’époque que nous convie l’autrice, une fois posés ces premiers tessons d’existence. Fascinée par la dame en bleu (Théroigne) et la femme aux affiches qui lui fera cadeau d’un livre de fables doré (Olympe), une gamine en haillons semblable à une Cosette va les croiser à plusieurs reprises. 

