Archives par étiquette : Roman

Les Hussards noirs (jaunes, rouges) du Royaume

Désiré-Joseph d’ORBAIX, Le don du Maître, Pré­face de Renaud Denu­it, Sam­sa, 2019, 222 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87593–264‑8

S’il y a en France une tra­di­tion lit­téraire pour évo­quer les « Hus­sards noirs » – expres­sion forgée par Charles Péguy dans L’argent et dans son reten­tis­sant pam­phlet De Jean Coste –, on en retrou­ve égale­ment une dans les let­tres belges, même si l’approche des insti­tu­teurs y est a pri­ori moins polémique et poli­tique. Pen­sons par exem­ple à l’étonnant Crânes ton­dus (1930) de Con­stant Bur­ni­aux, galerie de can­cres, de naïfs, de mali­cieux, de rêveurs du dernier rang, cro­qués par le regard à la fois nar­quois et bien­veil­lant d’un nar­ra­teur qui n’est autre que leur Maître. Con­tin­uer la lec­ture

En cavale

Marie COLOT, Jusqu’ici tout va bien, Alice jeunesse, coll. « Ter­tio », 2019, 263 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87426–326‑2

Le réc­it de Marie Colot com­mence en force car nous débar­quons dans un com­mis­sari­at de police où le héros, Jozef (15 ans), est menot­té à un radi­a­teur, faute de cel­lule vide. Ça n’est pas la pre­mière fois qu’il se retrou­ve dans cet endroit : il est devenu spé­cial­iste du vol à l’arrachée et à l’étalage, il doit toute­fois encore s’améliorer dans les braquages si l’on en croit son pas­sage par la case police… Con­tin­uer la lec­ture

Tout corps plongé dans un liquide…

Arnaud NIHOUL, Clay­more, Genèse, 2020, 272 p., 22,50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 979–1‑0946896–53

Arnaud nihoul ClaymorePourquoi le whisky goûté par Liam, jeune appren­ti de la dis­til­lerie Dan­darach sur l’île écos­saise d’Ardoran avait-il ce goût étrange de linge sale, de tran­spi­ra­tion et de cuiv­re ? Nor­mal : véri­fi­ca­tion faite, le gâte-sauce est un cadavre racrapoté qui marine dans le ton­neau. Celui d’un étranger qui pour­tant ne doit pas être un vagabond puisque son poignet arbore une Rolex, pro­mul­guée naguère sym­bole de réus­site par un pape auto­proclamé de la sainte Pub­lic­ité. Vu de plus près, il appa­rait que l’homme ne s’est pas immergé pour véri­fi­er le principe d’Archimède applic­a­ble à tout corps plongé dans un liq­uide et qu’il n’est pas mort non plus d’une over­dose de ce whisky haut de gamme, mais bien d’une balle de fusil qui l’a tué aus­si sec. Con­tin­uer la lec­ture

Deux mille signes par jour avec Lily

Un coup de cœur du Car­net

Aliénor DEBROCQ, Cent jours sans Lily, ONLiT, 2020, 181 p., 17 €, ISBN : 9782875601216

Cent jours sans Lily : dès le titre, Aliénor Debrocq annonce la couleur. Elle ne cessera de le faire au cours de son nou­veau roman, hors normes, qui séduira les lecteurs et lec­tri­ces, dont je suis, qu’interpellent les démarch­es lit­téraires aux con­struc­tions nar­ra­tives inédites. Jour­nal­iste et pro­fesseure de lit­téra­ture con­tem­po­raine, l’autrice y établit un pacte d’écriture — et donc de lec­ture — avec son lec­torat. Con­tin­uer la lec­ture

La gloire de mon père

Un coup de cœur du Car­net

Juan D’OULTREMONT, Judas côté jardin, ONLiT, 2020, 359 p., 19 €, ISBN 978–2‑87560–119‑3

Eden : lieu où la Bible situe le par­adis ter­restre (avec une majus­cule).
Lit­téraire. Lieu de délices, séjour plein de charmes, état de bon­heur par­fait.

(Larousse)

 

Cela com­mence comme l’histoire du monde, dans un jardin. 

Juan d’Oultremont, per­son­nage pluridis­ci­plinaire et pro­téi­forme. Plas­ti­cien, auteur, homme de radio, ancien enseignant fait avec Judas côté jardin son retour sur les ray­on­nages des librairies.

22 mars 2016, atten­tats à Brux­elles.

Con­fron­té aux images de la cat­a­stro­phe, je sens mon­ter en moi la néces­sité d’une réac­tion déraisonnable.  Con­tin­uer la lec­ture

Et il prit conscience de sa propre vacuité

Dominique ZACHARY, Les frémisse­ments du silence, Kiwi, 2020, 243 p., 18 €, ISBN : 2378830823 

Pro­duits phar­ma­ceu­tiques, prof­it, com­péti­tiv­ité, investisse­ments financiers, flux bour­siers, nou­veaux marchés, cour­riels, tweets, voilà le quo­ti­di­en d’Alex, 59 ans, chef d’entreprise. Habitué à diriger son monde, arro­gant, cynique, un brin méga­lo, il ne s’embarrasse pas d’écouter les autres ou de paraître sym­pa­thique. L’empathie ? Con­naît pas. C’est un rouleau com­presseur. On fait ce qu’il dit. Point. Et on ne le con­trarie pas. Con­tin­uer la lec­ture

Aux frontières du réel

Thibaud PETIT, Jack, Mur­mure des Soirs, 2020, 224 p., 18 €, ISBN : 978–2‑930657–61‑5

« On peut sur­vivre de mille et un passés mais on meurt dès qu’on a per­du son seul avenir. » Ce con­stat cristallise les élans scrip­turaux du nar­ra­teur de Jack. Cet homme, frag­ilisé, dans la trentaine, emmé­nage dans un apparte­ment (aus­si étriqué que ses moyens et peu pim­pant que son allure) suite à une rup­ture sen­ti­men­tale non métabolisée. Bien sûr, il y a déjà eu le tri des sou­venirs, l’installation dans un quarti­er agréable, les encour­age­ments des proches, la for­mu­la­tion pos­i­tive de réso­lu­tions. Mais tout s’est enchaîné très vite, trop même. À présent, il y a surtout cet espace de céli­bat, ce min­i­mal­isme imposé, cette nou­velle page d’existence à écrire. Alors pourquoi ne pas se pren­dre au mot et l’écrire, ce roman jamais abouti, tel « un mec ayant besoin d’outils pour aller mieux » ? « Il m’offrait la pos­si­bil­ité d’adopter un autre regard sur mon his­toire et de faire de ce fardeau que je traî­nais de la matière à tra­vailler et à espér­er. En quelque sorte, il me pous­sait à regarder vers l’avant et à arrêter de croire que le passé m’emprisonnait, au risque d’en mourir. » Con­tin­uer la lec­ture

À la poursuite de l’enfant-diamant

Alain LALLEMAND, L’homme qui dépe­u­plait les collines, Lat­tès, 2020, 347 p., 20,90 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑7096–6614‑5

L’aventure est grande, dense, jules-verni­enne : c’est un roman d’exploration où l’on course le dia­mant, le coltan, l’uranium, l’enfance, la fil­i­a­tion, l’amour. Il y a dans L’homme qui dépe­u­plait les collines un luxe d’humanité dont on se doute que la réal­ité est beau­coup plus dure sur place, au Con­go, Sud-Kivu, en pleine jun­gle rongée par l’avidité des uns et la survie des autres. Con­tin­uer la lec­ture

L’insoutenable inconscience des jeunes

Eva KAVIAN, La vie devant nous, Mijade., 2020, 148 p., 7 €, ISBN : 978–2874231216

Avec La vie devant nous, Eva Kavian nous livre un réc­it poly­phonique d’une bande de copains. L’histoire se déroule en une soirée où rien ne se passera comme prévu, où l’on peut même dire que tout va bas­culer.

Chaque chapitre fait part d’un mono­logue d’un per­son­nage qui par­le en « je » et le plus sou­vent en « tu ». Il s’adresse à un autre héros de la bande et c’est petit à petit que le lecteur tisse les fils de l’histoire et com­prend qui est qui et le type de lien entre le per­son­nage et les autres. Con­tin­uer la lec­ture

Un Armel Job à la Simenon

Armel JOB, La dis­parue de l’île Mon­sin, Robert Laf­font, 2020, 291 p., 20 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782221246580

Plus encore que dans ses nom­breux romans précé­dents, Armel Job a apporté des accents simenon­iens à son dernier livre, La dis­parue de l’île Mon­sin. La preuve par le titre bien évidem­ment qui évoque Liège, la ville natale du père de Mai­gret, mais égale­ment une intrigue poli­cière pur jus et surtout cette propen­sion des deux écrivains à met­tre en scène des petites gens. Con­tin­uer la lec­ture

#Camille too !

Patrick DELPERDANGE, C’est pour ton bien, Arènes, coll. « Equinox », 2020, 331 p., 16 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 979–10-375‑0060‑1

Les six pre­mières pages sur­pren­nent. En sur­plomb du roman, soit. Nous avons l’habitude, dans les thrillers, les romans dynamiques, de ces pro­logues insin­u­ant le sus­pense, la ten­sion, le drame via une scène/point d’acmé située dans une tem­po­ral­ité décalée par rap­port à la trame pre­mière. Mais Patrick Delper­dan­ge nous offre autre chose, une mise en exer­gue du thème qui va par­courir son opus, la femme battue et l’appréhension, intime et extérieure, du phénomène : Con­tin­uer la lec­ture

« … toute l’horreur de Malpertuis »

Jean RAY, Malper­tu­is, His­toire d’une mai­son fan­tas­tique, édi­tion établie par Arnaud Hufti­er, post­face de Jacques Car­i­on et Joseph Duhamel, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2020, 300 p., 10 €, ISBN : 978–2875684790

Pour les férus de fan­tas­tique, le nom Malper­tu­is est, tout comme celui de Ctul­hu, syn­onyme d’épouvante. Chez les ama­teurs de « Nos Let­tres » en général, le titre Malper­tu­is résonne comme un moment cap­i­tal de l’histoire lit­téraire belge et se hisse au rang d’un clas­sique. La déf­i­ni­tion, attribuée à Mark Twain, de cette caté­gorie d’ouvrages est con­nue : « un livre dont tout le monde par­le et que per­son­ne n’a lu ». Et c’est sans doute le sort réservé depuis sa pub­li­ca­tion, au mitan de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, à ce roman-mon­stre, ardu, com­plexe, unique. Con­tin­uer la lec­ture

Un passé en embuscade

Bernard CAPRASSE, Le cahi­er orange, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2020, 390 p., 17.50 €, ISBN : 9782874895906

La guerre 40–45 est sans aucun doute un fer­ment nar­ratif qui ne cesse de nour­rir la lit­téra­ture en général et celle des auteurs belges fran­coph­o­nes en par­ti­c­uli­er. Les con­flits armés bous­cu­lent l’ordre de choses, sus­pendent le cours des activ­ités habituelles, sépar­ent les familles, dépla­cent les per­son­nes et créent un espace-temps prop­ice au repo­si­tion­nement des per­son­nes. Ils per­me­t­tent des règle­ments de compte en sous-main, rebat­tent les cartes rela­tion­nelles et sen­ti­men­tales, rem­plis­sent les boîtes à sou­venirs de douleurs, de deuils, de pri­va­tions, de ran­coeurs, mais aus­si de joies intens­es liées aux retrou­vailles, au retour de la paix, à la libéra­tion. Con­tin­uer la lec­ture

L’enfant privée d’enfance

Mar­guerite VAN DE WIELE, Âme blanche, Névrosée, 2019, 216 p., 16 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑931048–08‑5

La postérité est quelque­fois injuste, le présent trop sou­vent amnésique et le pub­lic belge fran­coph­o­ne peu con­scient de son pat­ri­moine lit­téraire. Ain­si des écrivains de valeur con­nais­sent-ils les affres du pur­ga­toire et leurs œuvres restent-elles absentes des rayons des librairies. Pour les femmes, la dif­fi­culté est accrue par le fait que l’Histoire lit­téraire a été écrite par des hommes. Pour­tant, dès le début de la Bel­gique, cer­taines ont ten­té de percer dans un monde des let­tres encore exclu­sive­ment mas­culin et ont bravé les préjugés qui entourent les femmes artistes. Ce sont ces fig­ures oubliées que la jeune mai­son d’édition Névrosée, dirigée par Sara Dom­bret, entend sor­tir de l’ombre en pub­liant une pre­mière série de douze livres de femmes écrivains belges. Par­mi celles-ci, cer­tains noms sont con­nus comme Car­o­line Grav­ière ou Madeleine Bour­doux­he, alors que d’autres ont totale­ment dis­paru de la mémoire col­lec­tive. Mar­guerite Baulu et Jeanne de Tal­lenay, dont le roman L’invisible con­stitue une remar­quable décou­verte, se voient ain­si remis­es à leur juste place grâce à cette ini­tia­tive. Con­tin­uer la lec­ture

La famille sur l’estomac

Patrick ROEGIERS, La vie de famille, Gras­set, 2020, 173 p., 16,50 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782246816195

Après quan­tité d’essais et de romans, sur l’art sous toutes ses formes et sur les mytholo­gies, grandes et petites his­toires du Plat pays, le nou­veau roman de Patrick Roegiers, La vie de famille, mar­que une rup­ture (et on ver­ra que le mot n’est pas vain). Ce livre est prob­a­ble­ment le plus per­son­nel, le plus intime (comme on le dit d’un jour­nal), le plus engagé de l’écrivain aux plus de cinquante titres. Un roman auto­bi­ographique sur « la trame inal­ién­able de l’enfance ». Con­tin­uer la lec­ture

Délivrez-nous du Mal

Emmanuelle POL, Le prince de ce monde, Fini­tude, 2020, 192 p., 17 €, ISBN : 978–2‑36339–128‑5

« ‘Pour suiv­re Jésus, le Christ, rejetez-vous Satan ?’ Satan ! Au vingt et unième siè­cle ! Donc l’Église admet­tait tou­jours l’existence du Dia­ble. Pourquoi nous cachait-on cela ? » Ain­si s’insurge la nar­ra­trice, une quadra banale, épouse et mère quel­conque, lors d’une céré­monie religieuse pronon­cée au cours d’une fête famil­iale. C’est que cette liturgie aux accents d’exorcisme revêt pour elle les atours d’une réelle sal­va­tion, un arrache­ment à « l’autre » qu’elle invo­quera corps et âme dans sa descente aux enfers. Qui l’y propulse ? Lui, l’autre, le « Prince de ce monde », le mal en per­son­ne, celui qui la séduira, l’obnubilera, la fascin­era, la pos­sédera, la détru­ira… Con­tin­uer la lec­ture