Archives de catégorie : Recensions

Jeu de pistes

Daniel DE BRUYCKER, Des­tins nomades, Post­face de Gérald Pur­nelle, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2025, 303 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87568–705‑0

de bruycker destins nomadesLe titre Des­tins nomades cou­vre cinq recueils dont le présent vol­ume reprend les qua­tre pre­miers, Daniel De Bruy­ck­er se présen­tant non comme auteur mais comme tra­duc­teur et présen­ta­teur. Poèmes de Hou Dang Ye, le volet 1, est annon­cé comme l’œuvre d’un poète chi­nois mal con­nu du 7e siè­cle, sol­dat affec­té à la Grande Muraille et amoureux infor­tuné de la belle Shan Tao. Le deux­ième, Ascen­sion, aurait vu le jour au 2e siè­cle, tou­jours en Chine ; il serait dû au supérieur d’un monastère qui, sa retraite prise, chem­ine sere­ine­ment vers la mort. Suiv­ent les Ghazāls des Hu, chroniques anci­ennes représen­tées sur des kil­ims puis déchiffrées par al-Çek­ery, marc­hand éru­dit qui les pub­lie en per­san vers 1906. Le volet 4, Sous l’olivier, est un con­te en vers attribué au même al-Çek­ery : le jeune héros ren­con­tre trois vieil­lards qui l’aident par allu­sions à trou­ver sa juste voie dans l’existence. Mal­gré des orig­ines si dis­parates, les qua­tre recueils présen­tent plusieurs traits com­muns. Il s’agit à chaque fois d’une poésie limpi­de, par­fois même naïve, exempte de toute com­pli­ca­tion styl­is­tique ou psy­chologique, tou­jours ordon­née par une trame nar­ra­tive ; une place émi­nente est faite à la géo­gra­phie, tant humaine que naturelle, ain­si qu’aux déplace­ments spa­ti­aux et à l’inexorable écoule­ment du temps. Con­tin­uer la lec­ture

le silence d’une écriture, / n’échappe pas à la mer

Un coup de cœur du Car­net

Michel JOIRET, Jour­nal d’une année de mer ultime, pré­face de Renaud Denu­it, Sam­sa, 2024, 132 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87593–540‑3

joiret journal d'une année de mer ultimePour de nom­breux écrivains belges de langue française, la Flan­dre et la mer du Nord con­stituent une friche d’inspiration sans cesse renou­velée. Michel Joiret appar­tient à n’en pas douter à cette famille-là de poètes et romanciers dont l’œuvre vient régulière­ment puis­er à cette source d’envahissement de lumière et de couleur – fussent-elles tamisées par la brume, tra­ver­sées de pluie et d’embruns, ou écla­tantes comme un été bleu – qu’offrent les lisières de sable entre le West­hoek et le Zwin. Dans une belle pré­face, com­plice en ami­tié et frater­nelle en poésie, Renaud Denu­it salue un texte qu’il qual­i­fie à rai­son de « som­met poé­tique dans la célébra­tion de la mer ». Con­tin­uer la lec­ture

Sans repère

Mar­tin RYELANDT, Riga le con­nec­té, F dev­ille, 2025, 202 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87599–190‑4

ryelandt riga le connectéFab­rice est un jeune homme de 16 ans qui vient de per­dre sa mère. Il vit désor­mais avec son père, un homme coupé du monde par son tem­péra­ment et son méti­er, qui s’exprime qua­si exclu­sive­ment avec des cita­tions lit­téraires et des proverbes. Face à ce deuil, Fab­rice et son père sont plongés dans la soli­tude et dans l’obscurité. Con­tin­uer la lec­ture

Les mirages du Nil

Claire HUYNEN, Les femmes de Loux­or, Arléa, 2025, 160 p., 19 €, ISBN : 9782363083999

huynen les femmes de louxorLes malen­ten­dus de l’amour et de ses pièges, les cen­taines d’Occidentales qui ont aban­don­né l’Europe, l’Amérique du Nord pour épouser des Égyp­tiens, la par­ti­tion désac­cordée des sen­ti­ments, l’ombre de la polyg­a­mie qui éclate sous le soleil de Loux­or… après son vibrant roman Ceci est mon corps, Claire Huy­nen plante Les femmes de Loux­or, non dans l’exotisme des harems, des odal­isques, mais dans le monde en vase clos d’un étrange tri­an­gle for­mé par la nar­ra­trice, Sayyed, l’homme dont elle est folle­ment éprise, qu’elle épousera, Ham­sa, la pre­mière femme légitime de Sayyed. Con­tin­uer la lec­ture

Dimensions esthétiques et érotiques du nazisme

Arnaud DE LA CROIX, Esthé­tique et éro­tisme nazis, Pré­face d’Anne Sta­quet, Édi­tions uni­ver­si­taires de l’Umons, coll. « Imper­ti­nentes », 2025, 142 p., 22 €, ISBN : 9782873257712

de la croix esthétique et erotisme nazisDans son nou­v­el essai, Arnaud de la Croix ouvre avec brio et finesse une boite noire dont les his­to­riens, les penseurs, les chercheurs con­tem­po­rains se détour­nent parce qu’elle dérange, trou­ble les représen­ta­tions offi­cielles du savoir et les vul­gates poli­tique­ment cor­rectes de la doxa. Inter­ro­geant un domaine jusqu’ici peu étudié, l’ouvrage se penche d’une part sur ce que Philippe Lacoue-Labarthe appelle l’esthétisation de la poli­tique réal­isée par le nazisme et d’autre part sur le ques­tion­nement du lien entre nazisme-éro­tisme-pornogra­phie, sur l’érotisation du nazisme dans la cul­ture con­tem­po­raine, prin­ci­pale­ment le ciné­ma. Afin d’éclairer les dimen­sions esthé­tiques et éro­tiques du IIIème Reich et leur lien intime, Arnaud de la Croix étudie deux organes de pro­pa­gande de l’idéologie du « Blut und Boden », de la pureté de la race aryenne : la vision esthé­tique imposée par les hauts dig­ni­taires nazis et les représen­ta­tions offi­cielles, ambigües, de la sex­u­al­ité. Con­tin­uer la lec­ture

Quelle est la taille de… ?

Anne HERBAUTS, Matin Minet – Grandeur nature, École des Loisirs, coll. « Pas­tel », 2024, 48 p., 15 €, ISBN : 9782211338165

herbauts grandeur natureAnne Herbauts refuse de dis­soci­er le proces­sus d’illustration de celui de l’écriture, comme elle le for­mule ailleurs : « J’écris avec le texte et l’image, ou plutôt j’écris entre le texte et l’image. » Ses livres se con­stru­isent donc dans un même mou­ve­ment. Cette « fusion » des matéri­aux se perçoit notam­ment dans un dessin qui ne représente pas mais racon­te, ou encore dans des mots qui se dépla­cent sur la page sans se can­ton­ner à une place-miroir. Out­re cet aspect graph­ico-textuel dynamique, l’univers d’Herbauts est tra­ver­sé par de nom­breuses lignes de cohérence, entre autres son amour de la nature (qu’elle met obstiné­ment en valeur par divers­es tech­niques mêlant trans­parence des délavés et coups de crayons affir­més), son intérêt pour les petites choses du quo­ti­di­en, son ques­tion­nement sur l’insaisissabilité (du temps, de la beauté, de la lumière, etc.) et son tal­ent pour la créa­tion de per­son­nages drôle­ment attachants. Con­tin­uer la lec­ture

« Une onde / entre nos lèvres / closes »

Un coup de cœur du Car­net

Clara INGLESE, Lin­ea alba, Chat polaire, 2025, 109 p., 16 €, ISBN : 978–2‑931–028360

inglese linea albaLa poésie, explo­rant et exp­ri­mant les expéri­ences les plus intimes, tran­scende celles-ci et en fait offrande aux lec­tri­ces et lecteurs. En mêlant poésie et réc­it théâ­tral­isé Clara Inglese inscrit Lin­ea alba, son pre­mier recueil dans une écri­t­ure délibéré­ment nar­ra­tive. Vivant l’expérience de la pro­créa­tion médi­cale­ment assistée, la poète a souhaité « remet­tre du mys­tère dans le par­cours d’enfantement hyper médi­cal­isé des cou­ples en pro­jet de famille ». Dans le même élan, l’écriture poé­tique exalte d’une lumière bien­v­enue la tra­ver­sée de la pro­créa­tion médi­cale­ment assistée dont sou­vent les seuls échos qui nous en parvi­en­nent sont mar­qués par la tech­nolo­gie, l’angoisse, et l’espoir déçu. Con­tin­uer la lec­ture

Luc Dellisse, « Immortel, jusqu’à plus ample informé… »

Un coup de cœur du Car­net

Luc DELLISSE, Bien fait pour moi, Herbe qui trem­ble, 2025, 134 p., 16 €, ISBN : 9782491462963

dellisse bien fait pour moiDes por­traits ? Pas vrai­ment, on visu­alise à con­tre-jour les phy­s­ionomies des pas­santes et des pas­sagers de ces pages. Des tranch­es de vie, alors… Peut-être, mais sait-on jamais ce qu’un écrivain est prêt à inven­ter pour vous per­suad­er qu’il fut, qu’il est, vivant ? Bien fait pour moi est plus cer­taine­ment con­sti­tué d’instantanés, non pas rangés en album, ce qui serait le plus sûr moyen de les voir fan­er, mais présen­tés en enfilade, comme on le dit de ces portes que l’on fran­chit à la hâte, sans s’assurer que quelqu’un nous suit, ni qu’elles sont bien refer­mées après nous.  Con­tin­uer la lec­ture

Le temps des spectres

Béa­trice RENARD, Sauf quand elle danse, Mur­mure des soirs, 2025, 280 p., 22 €, ISBN : 9782931235287

renard sauf quand elle danseAprès son roman Cav­ales paru en 2021 aux mêmes édi­tions, Béa­trice Renard, his­to­ri­enne de for­ma­tion, dans son roman Sauf quand elle danse, n’hésite pas à nous faire descen­dre, avec un tal­ent romanesque con­som­mé, dans la ter­ri­ble his­toire d’un pianiste cen­te­naire, aban­don­né à sa nais­sance par sa mère Suzanne.  Celle-ci, détru­ite par le mas­sacre de sa famille lors de l’oc­cu­pa­tion enne­mie à Liège pen­dant la Pre­mière Guerre mon­di­ale, est désar­tic­ulée, lit­térale­ment jetée hors d’elle par ces temps obscurs. Pour sur­vivre, elle a choisi la danse comme façon de tenir debout, une manière de résilience pul­sion­nelle. Cet art pre­mier, cet art sacré, cet art qui engage tout entier le corps et l’e­sprit de la danseuse. Con­tin­uer la lec­ture

Lumineuse Hilda Bertrand

Un coup de cœur du Car­net

Hil­da BERTRAND, Poésies com­plètes, Édi­tion et pré­face par Gérald Pur­nelle, Tail­lis Pré, 2024, 120 p., 22 €, ISBN : 978–2‑87450–235‑4

bertrand poesies completes« Je suis nue autour de moi, sub­tile, loin­taine, intime. »

Il faut saluer le tra­vail de Gérald Pur­nelle et du Tail­lis Pré d’avoir remis au jour la poésie d’Hil­da Bertrand au tra­vers de cette édi­tion de ses Poésies com­plètes cohérente et sen­si­ble. La poésie d’Hilda Bertrand (1898 – 1979) reste encore mécon­nue. Gérald Pur­nelle, après une mise en con­texte de la vie et l’éducation de la poétesse, se penche sur quelques jalons et évo­lu­tions de son écri­t­ure. « Décidé­ment, c’est la lec­ture mosaïque d’une œuvre faite de frag­ments sans unité qui peut seule con­venir à notre lec­ture », écrit le pré­faci­er, en ajoutant : « Je gage qu’elle nous révèle une Hil­da Bertrand au moins aus­si matéri­al­iste que mys­tique. » De fait, après la lec­ture de cette édi­tion de poèmes d’une prodigieuse autrice, nous ne pou­vons qu’y souscrire. Con­tin­uer la lec­ture

Une époque en pièces

Jean LOUVET, Théâtre 6, textes réu­nis et présen­tés par Vin­cent Rader­meck­er, AML, coll. « Archives du futur », 2025, 310 p., 28 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782871681038

louvet theatre 6Ce six­ième, et dernier vol­ume, des « Archives du futur » con­sacré au dra­maturge Jean Lou­vet forme lit­térale­ment le chapiteau d’une archi­tec­ture lumineuse grâce au tra­vail remar­quable de Vin­cent Rader­meck­er et aux col­lab­o­ra­tions divers­es qui ont par­ticipé à chaque pub­li­ca­tion en dix ans. Con­tin­uer la lec­ture

À la recherche de l’amour juste

Nicole MARLIÈRE, L’homme-enfant, M.E.O., 2025, 118 p., 16 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑80700–498‑6

marlière l'homme-enfantThéo est un chauf­feur inter­na­tion­al de 38 ans qui vit tou­jours avec sa mère, Alice, une femme autori­taire et direc­tive. Depuis le décès de son père, il a pris la déci­sion de rester auprès d’Alice, qui lui ser­vait au départ d’alibi pour ne pas s’engager avec une femme : il préférait vivre libre, sans femme et enfant. Un jour, il ren­con­tre sur la route Vicky, une jeune femme hand­i­capée qui fait du stop suite à une panne d’essence. Il lui prête main-forte et une rela­tion amoureuse se tisse naturelle­ment entre eux. Il passe la voir chaque week-end et peu à peu émerge en lui la pos­si­bil­ité d’un avenir heureux. Mal­heureuse­ment, Vicky se fait de plus en plus pres­sante pour vivre avec lui et ren­con­tr­er sa famille, il décide alors de rompre, tirail­lé entre son affec­tion pour elle et son inca­pac­ité à franchir l’étape suiv­ante dans la rela­tion. Con­tin­uer la lec­ture

En marche vers la liberté au féminin

Isabelle BARY, Le sec­ond print­emps, 180°, 2025, 316 p., 20 €, ISBN : 978–2‑940721–68‑9

bary le second printempsC’est chez 180° édi­tions, édi­teur de plus en plus présent dans le paysage lit­téraire, que parait le dernier roman d’Isabelle Bary, Le sec­ond print­emps. Il racon­te l’histoire de trois femmes à un tour­nant de leur vie, qui vont se crois­er lors d’une marche. Elles vont se con­fron­ter à de nom­breuses ques­tions et, entre elles, va naitre une soror­ité épanouis­sante. Inspi­rante à bien des égards. Con­tin­uer la lec­ture

La Jeune Romancière fit entendre ce monde silencieux

Claire MATHOT, La sai­son du silence, Actes Sud, 2025, 170 p., 18 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782330201586

mathot la saison du silenceUn vil­lage isolé, un bourg minus­cule, frap­pé d’un hiv­er rigoureux qui le coupe de tout autre monde, dans une époque indéter­minée, un endroit énig­ma­tique où chaque habi­tant est entière­ment défi­ni par son méti­er – Serveuse, Crémière, Mousse, Boulangère, Fos­soyeur, Écrivain, Aven­turi­er – où toute iden­tité est réduite à sa fonc­tion. Un lieu où le « faire » a anéan­ti l’« être ». Dans cette microso­ciété, la survie est une lutte de chaque instant, dès qu’un indi­vidu n’est plus jugé « utile », son sort est scel­lé. Au cœur de cette ten­sion, l’on suit le des­tin de trois per­son­nages con­fron­tés à leurs peurs pro­fondes et à la vio­lence du monde régi par l’utilitarisme. L’arrivée d’un étranger qui pré­tend con­naitre le passé du vil­lage vient semer le trou­ble et fait vac­iller les frag­iles cer­ti­tudes. Con­tin­uer la lec­ture

Des vies sans « j’aurais dû »

André HENIN, Lès têres dau Bon Diè. Les ter­res du Bon Dieu, avec une tra­duc­tion française de Bernard LOUIS, Société de langue et de lit­téra­ture wal­lonnes, coll. « Lit­téra­ture dialec­tale d’aujourd’hui » n° 8, 2024, 194 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930505–41‑1

henin les teres dau bon dieOn serait ten­té, en abor­dant l’unique roman d’André Henin (1924–1993), d’y coller l’étiquette « aut­ofic­tion » sans plus y réfléchir. De fait, le pro­tag­o­niste, Matieû Diant, rap­pelle par bien des façons l’auteur lui-même : ils sont tous deux orig­i­naires de Han-sur-Lesse, chargés d’enseignement durant une dizaine d’années au Sémi­naire de Flo­r­effe, puis nom­més curé d’une paroisse située au nord de Namur. Tout juste le nom de la bour­gade se trou­ve-t-il changé ; Henin par­le de Lin­iére comme Arthur Mas­son par­le de Trig­nolles, ou Émile Gilliard de Rod­ji­mont. L’on recon­nait en fait une local­ité de Gem­bloux, où l’auteur des Têres dau Bon Diè exerça la fonc­tion de doyen durant 19 ans. Con­tin­uer la lec­ture

Du poème comme éloge et exorcisme

Pierre YERLES, Pavane pour une samourai défunte, Bleu d’encre, 2025, 72 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–81‑9

yerlès pavane pour une samourai defuneC’est un art si sub­til / que celui de l’oubli / lorsqu’on le veut heureux. Par ces pre­miers vers, Pierre Yer­lès con­fie le pro­pos de ce recueil posant le déli­cat prob­lème de l’euthanasie. On lira avec prof­it ce livre en par­al­lèle avec la belle œuvre d’Almodovar, La cham­bre d’à côté, où le cinéaste espag­nol réalise son pre­mier film en anglais, inspiré du livre Quel est donc ton tour­ment ? de l’écrivaine améri­caine Sigrid Nunez. Si Almod­ovar se demande com­ment accom­pa­g­n­er quelqu’un dans la mort, en un tra­vail de réflex­ion où les aspects psy­cho-affec­tifs voisi­nent avec ceux d’une réflex­ion socio-poli­tique, Pierre Yer­lès, faisant référence à deux cul­tures qu’il maitrise bien, abor­de le prob­lème de manière plus artis­tique et spir­ituelle. Con­tin­uer la lec­ture