Un coup de cœur du Carnet
Sophie D’AUBREBY, S’en aller, Inculte, 2021, 288 p., 18.90 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782360841189
Contrairement à l’amour mis en chant par Bizet, Carmen est enfant de bourgeois, et a toujours connu des lois. Née au début du 20e siècle au sein d’une classe aisée, dès son premier souffle, elle a endossé naturellement un costume étriqué confectionné de longue date par la société patriarcale, un « corset de manières cousu à même sa peau » par son milieu. Docile, elle a grandi sagement, sans questions ni attentes, en conformité, préservée. L’évidence la menait au mariage arrangé, une destinée dont elle était tenue à l’écart mais qu’elle acceptait en spectatrice. Cependant, même dans les dess(e)ins les plus maîtrisés, il y a toujours une ligne de fuite. Continuer la lecture
Vous êtes-vous déjà amusé(e) à compter les pois d’une bête à bon dieu ? Toutes dotées de six pattes et de fines ailes cachées sous leurs élytres, elles se distinguent notamment par le nombre de leurs taches sphériques. Deux, cinq, sept, dix, quatorze, vingt-deux et même vingt-quatre, qui ne sont pas en lien avec leur âge, peut-être juste avec les souhaits à formuler à leur vue. Peu importe, mais que diriez-vous si, tout d’un coup, ces jolis coléoptères n’arboraient plus que deux pois, un sur chaque côté de leur carapace ? Ils gagneraient en homogénéité, certes, mais perdraient tellement en singularité… Marcel, coccinelle habitant depuis toujours à Coxis, bien que saturé de la vision de ces ronds ornementaux, se rebiffe ardemment lorsque ses amis, la rigolote Zélie et le très sérieux Bélonias, succombent, eux aussi !, à la mode de la chanteuse Rubille qui « […] est un peu spéciale : elle n’a que deux pois sur la carapace ». En plus, ils ont carrément décidé de reporter leurs vacances sous prétexte d’un concert de la starlette : « Marcel n’en revient pas. Comment ses amis ont-ils pu le laisser tomber pour un stupide concert ? Ils savent pourtant que ce voyage compte beaucoup pour lui. Eh bien, puisque c’est comme ça, il les passera tout seul ses vacances ». Il claque la porte, enfourche son vélomoteur et quitte le gris urbain pour s’aventurer dans la campagne avoisinante, comme d’autres sauterelles en car, fourmis en voiture et escargots… à pied !
Alice, photoreporter de guerre, a besoin de s’éloigner du rythme intense de sa vie professionnelle. Après avoir découvert un échange de lettres entre les deux artistes peintres surréalistes, Leonora Carrington et Leonor Fini, elle se rend à Saint-Martin‑d’Ardèche sur leurs traces. Depuis qu’elle est arrivée dans ce village, Alice rêve énormément. C’est comme si ses songes se matérialisaient, comme si des univers parallèles se manifestaient. Elle s’immisce dans la vie des deux peintres et assiste aux épisodes de 1939, lorsque Leonora, en couple avec Max Ernst, accueille Leonor et son ami Federico fuyant la capitale et la fureur nazie. Suite à un appel de sa rédactrice en chef, Alice accepte de conjuguer son repos avec un reportage sur les deux artistes. Peu à peu, le présent d’Alice se mélange au passé des deux femmes. Elle assiste à leurs conversations sans être vue. Mais parfois, un bruit, un élément témoigne de sa présence. Alice marche dans leurs pas. Elle produit des photos étranges, d’une autre texture, qui s’inspirent de la dimension poétique des deux artistes. Elle a l’impression de pouvoir enfin vraiment s’exprimer, même si sa rédactrice en chef n’est pas du même avis.
« Zéphyr est grand et Éole est petite ». En plus d’être grand, Zéphyr est d’un blanc immaculé, possède de longues oreilles souples et ne se départit jamais d’un doux sourire. Et Éole, elle, est plus en rondeur, son pelage marron est recouvert de taches rose clair et un sourire identique se dessine sur son minois. Peut-être ce trait en commun scelle-t-il leur tendre amitié, ainsi que l’été, les étoiles et l’érable « qui éclabousse la clairière de rouge en automne » qu’ils aiment tous les deux. Mais il y a aussi toutes ces différences qui les rendent complémentaires et inséparables : l’un est posé et protecteur, l’autre est émotive et curieuse. En bref, ils s’adorent et ce, « […] depuis toujours, c’est-à-dire au moins six ans ».
« C’était au temps de la guerre du Viet-Nam, des hippies, du flower power ». Ce temps « Où tous les téléphones, tenus en laisse étaient assignés à résidence » nous dit encore Rose-Marie François entre autres repères chronologiques. Mais aussi « Où les réseaux sociaux se tissaient in situ, de visu et de vive voix ».
Dans ce récit d’anticipation, Xavier Deutsch nous projette en décembre 2087 dans les Asturies. Émile Poil, un vieil homme de 86 ans, dont le métier consiste à conduire des personnes, communiquer des messages et allumer des feux, est chargé cette fois-ci d’emmener un jeune garçon de 12 ans, Antonin, auprès de Cisco, à 40 kilomètres dans les montagnes. Des raisons de ce voyage, nous ne savons rien et un brin de mystère planera tout au long du récit.
Molly, de son vrai nom Marie-Odile – en hommage à la Tante Odile décédée prématurément dans d’horribles souffrances –, est une jeune fille pleine de vie qui se rend partout à vélo. À Saint-Péravy-la-Colombe, son village natal, elle va faire une petite révolution. Alors que son père, fan inconditionnel du Grand Général de Gaulle, aimerait qu’elle travaille au Carrefour comme lui, Molly a d’autres ambitions.
Comme son titre l’indique, cet enthousiasmant roman de Pierre Coran est un livre d’aventures. Il y raconte celles du petit Simon, fraîchement admis dans la bande des grands de son village, surnommés les Pièces-à-Trou, dont il va désormais partager les jeux, défis et exploits. Il y a quelque chose de l’ambiance de La guerre des boutons dans ce récit d’un groupe de gamins s’organisant dans la bataille, si ce n’est qu’ici, le conflit est bien plus sérieux et leur est imposé. Leur enfance dans la campagne montoise va en effet bien vite être bouleversée par l’arrivée de troupes allemandes : nous sommes en pleine période d’Occupation et le quotidien des jeunes garçons et de leur famille va en être radicalement changé. Tous vont apprendre à vivre en côtoyant le danger, la peur et les drames, tout en résistant comme ils le peuvent.
Octobre 1984 : le corps d’Henri Michaux est mis en bière en présence d’une vingtaine de personnes, désignées avec soin de son vivant. Parmi elles Yves Peyré, bibliothécaire, poète, essayiste, proche de l’écrivain-artiste depuis 1978, année où il vient de lancer à Lyon une nouvelle et ambitieuse revue littéraire, L’Ire des Vents. Timidement consulté, Michaux lui a aussitôt accordé son intérêt et promis sans doute l’une ou l’autre contribution. Les deux hommes se rencontrent, sympathisent rapidement malgré la dissymétrie : Michaux a 79 ans, Peyré 26, le premier est un créateur célèbre et fort sollicité, l’autre un provincial encore peu connu. Mais de nombreux engouements littéraires, picturaux et philosophiques leur sont communs, sans compter une profonde complémentarité de caractères. « J’avais rencontré ce mythe inaccessible » écrit Peyré, évoquant « l’émulation qu’il voulait bien m’offrir ». Leur rapport était-il du type père-fils, ou plutôt de maitre à disciple ? L’auteur préfère les formules « grand frère » et « cadet », chacun trouvant dans leur complicité son intérêt propre : le premier, se perpétuer en transmettant un précieux héritage moral, le second, s’enrichir d’une expérience humaine et créatrice hors du commun, tous deux relançant la curiosité et la réflexion de l’autre. Ainsi ces six années sont-elles marquées par une intensité relationnelle rare, dont le livre de Peyré donne le récit à la fois émouvant et minutieux.
Le génocide rwandais restera un fait majeur de la fin du 20e siècle. L’ampleur du nombre de victimes en regard de la population, la rapidité méthodique des massacres et l’absence d’intervention de la communauté internationale ont donné à ce drame une dimension tragique qui ne cesse d’interpeller. De nombreux écrivains ont puisé leur inspiration dans ces faits, qu’ils les aient vécus ou non en tant que Rwandais. Si le sujet est loin d’avoir été épuisé, plus le temps passe, plus il impose d’apporter une contribution originale, d’autant que Monique Bernier a déjà abordé cette thématique dans La honte (Les Éperonniers, 1999),
L’amitié est un sentiment universel. Elle élève l’âme, cette immatérialité à la fois solitaire et solidaire. Ainsi, l’amitié est peut-être la moitié de l’âme. Elle est un alter ego, un autre que soi, égal et juste, une possible libération de l’esprit et du corps. Elle est intangible et pure, comme l’amour. Elle est irrationnelle et non reproductible. Elle est donc immorale, car on ne peut aimer tout le monde de la même manière. Or la morale doit s’appliquer à tout être humain, dixit Kant. Rutebeuf s’en fout.
Mathilde, une journaliste pour un magazine belge, rejoint au Maroc son amie Alicia Zitouni, qu’elle a rencontrée un an plus tôt lors d’un reportage. Ces deux-là ont accroché tout de suite malgré leurs différences : Mathilde est une petite bourgeoise cartésienne coincée par la loi du marché professionnel, tandis qu’Alicia est une cheffe cuisinière lumineuse au passé chaotique, mais qui voit le beau partout. Le prétexte de ces retrouvailles est la notoriété grandissante d’Alicia, qui accepte un article sur elle, uniquement s’il est rédigé par son amie Mathilde, car la machine médiatique la broie un peu trop à son goût. Besoin de bienveillance oblige…
Disparaître sans laisser de traces est sans doute un art aussi subtil que celui du crime parfait. Les deux réclament une méticulosité à toute épreuve et surtout une discrétion absolue.
François Emmanuel n’est plus à présenter. Depuis près de trente ans, son œuvre se déploie et elle forme aujourd’hui un ensemble impressionnant. Déclinée en pièces de théâtre, romans, essais et nouvelles, elle a imposé avant tout une plume au service de la subtilité et qui se met au chevet des âmes de ses personnages. Dans son nouveau roman Ana et les ombres, l’auteur, psychiatre de formation et de métier qui ne se perd jamais en diagnostics et qui semble avoir renoncé à jamais nommer quelque forme de pathologie ni surtout à y enfermer ses personnages, explore les coulisses du mal-être pour nous livrer la part d’irréductible humanité qui se trouve au cœur des blessures qui empêchent de vivre pleinement.
Ce pourrait être un roman qui commence avec brio par la relation de la rencontre entre Nathaniel Hawthorne et Herman Melville, au Monument Mountain, le 5 août 1850.
Place des Ombres, après la brume. Un diptyque romanesque qui joue du mystère, penche vers le fantastique, cultive les coïncidences troublantes, les signes énigmatiques, vagabonde d’une époque à l’autre.