Archives par étiquette : Charline Lambert (autrice de la recension)

Dans le crâne de la douleur

Pierre DANCOT, Le ban­nisse­ment, Arbre à paroles, 2022, 72 p., 11 €, ISBN : 978–2‑87406–716‑7

dancot le bannissement« Je ne sais plus qui de toi ou de moi a com­mencé à déchir­er le jour, qui de toi ou de moi a noir­ci nos silences, je ne sais plus pour qui tu rêves, ni com­ment tu embrass­es à la tombée de la nuit […] »

Dans Le ban­nisse­ment, le poète et édi­teur Pierre Dan­cot « décrit », comme l’écrit Pierre Schroven sur la qua­trième de cou­ver­ture, « les états d’âmes d’un amour qui lui échappe ». Les affects qui tra­versent ce recueil puisent dans le reg­istre d’une tem­po­ral­ité boulever­sée par la douleur, sont pris en charge par la tonal­ité de l’ardeur. Con­tin­uer la lec­ture

En l’espace d’un échange

Jean DAIVE, Penser la per­cep­tion, Ate­lier con­tem­po­rain, 2022, 25 €, ISBN : 978–2‑85035–063‑4

daive penser la perceptionTroisième volet du cycle Le monde encore une fois, Penser la per­cep­tion fait suite aux ouvrages L’exclusion (2015) et Pas encore une image (2020) pour inter­roger le rap­port, très vaste et large, de la parole à l’image. Somme d’interviews et de textes con­sacrés à divers artistes, Penser la per­cep­tion se con­sacre pour sa part essen­tielle­ment à la ques­tion de la sen­sa­tion au tra­vers de la pho­togra­phie, du film et de l’écriture. Comme l’écrit Jean Daive dans l’avant-propos, « Il y a très tôt une fébril­ité visuelle ou acous­tique qui stim­ule sans toute­fois l’expliquer le déplace­ment (notre déplace­ment) et cherche néan­moins à com­pren­dre ses éten­dues sinon son exis­tence et ses liaisons. » Con­tin­uer la lec­ture

Un tonnerre textuel

Con­stance CHLORE, Le mot Orage, Herbe qui trem­ble, 2022, 86 p., 16 €, ISBN : 978–2‑491462–34‑5

chlore le mot orage« UN JOUR LE MOT ORAGE S’EST DÉCHAÎNÉ »

Dans la con­ti­nu­ité de son recueil L’air res­pi­rait comme un ani­mal, dans lequel la four­rure de l’air envelop­pait la plus exacte ani­mal­ité, Con­stance Chlore pour­suit dans Le mot Orage, à l’instar des nuages, le « dépliement d’ailes » de sa langue en lou­voy­ant encore entre logos et phoné. Dans ce « livre-poèmes », l’infini(tésimal) tutoie le ver­tige et donne corps au « je » : « Ce qui s’ouvre : les champs de ma vie présente ». C’est le vivant qui est célébré, zébré d’éclairs. Con­tin­uer la lec­ture

Parlons chiffons

Un coup de cœur du Car­net

Vic­toire DE CHANGY, Sub­venir aux mir­a­cles, Cam­bourakis, 2022, 96 p., 10 €, ISBN : 978–2‑36624–672‑8

de changy subvenir aux miracles« Écrire sur le vête­ment, sur mon rap­port au vête­ment, ma rela­tion au vête­ment, obses­sion­nelle, com­pul­sive, admi­ra­tive, spon­tanée, fan­tas­mée, ensor­celée, basique par­fois, dépen­dante for­cé­ment, sen­sorielle surtout : tac­tile, sen­si­ble. »

Tout en finesse et déli­catesse, com­posé de petits textes cousus dans un tis­su lan­gagi­er raf­finé, le livre Sub­venir aux mir­a­cles de Vic­toire de Changy donne textuelle­ment forme aux tex­tiles qui nous vêtent et revê­tent, nous apprê­tent ou nous caparaçon­nent. Lurex, tulle, lin, chan­vre,… se croisent et se décroisent dans ce livre, à l’instar des divers points de vue sol­lic­ités par Vic­toire de Changy, pour for­mer la matière tis­su­laire de son écri­t­ure. Con­tin­uer la lec­ture

Nicolas Grégoire : « vie malgré lui »

Nico­las GRÉGOIRE, Désas­tre ravalé / ravaler désas­tre, dessins de Pauline Emond, Æncrages & Co, coll. « Ecri(peind)re », 2022, 21 €, ISBN : 978–2‑35439–110‑2

« une de mes colères brusques
j’ai écrit d’abord père à la place du mot colère
 »

gregoire desastre ravale ravaler desastreD’une implaca­ble dureté, le recueil Désas­tre ravalé / ravaler désas­tre de Nico­las Gré­goire creuse le mou­ve­ment de « relire, redire, encore ». Pour ten­ter d’affronter un effon­drement, pour ten­ter d’élucider un désas­tre sur lequel se cogne tant le réel que le tra­vail de la parole.

Le nœud coulant de cet effon­drement, son noy­au, n’est autre que la rela­tion vio­lente à un père alcoolique et l’insoutenable dif­fi­culté de « dire autre chose de soi-même » qui ne soit irrémé­di­a­ble­ment apposé du sceau de ce désas­tre, de dire quelque chose qui ne soit pas sans cesse ramené à cet épi­cen­tre. Par­mi les débris du soi et d’une rela­tion qui s’est ain­si dél­itée dès le départ, qui tel un verre s’est éclatée en mille morceaux sans pou­voir être con­tenue, on con­state en effet que le désas­tre « a eu lieu », comme l’écrit Marc Dugardin dans la pré­face à ce recueil, a été « avalé, donc, une pre­mière fois, le désas­tre. Puis ravalé, des tas de fois ». La pen­sée et les mots sont ain­si pris au piège d’une cir­cu­lar­ité inten­able que le tra­vail de l’écriture, buté et obstiné, tente de bris­er. Con­tin­uer la lec­ture

« É‑cri-se »

Col­lec­tif (Dori­an ASTOR, Geneviève DAMAS, Jean-Philippe DOMECQ, Lola GRUBER, Chris­tine GUINARD, Véronique JACOB, Guil­laume POIX, Françoise SPIESS, Hélé­na VILLOVITCH, Jean-Luc VINCENT, Antia WEBER), La cham­bre d’écho. Impromp­tu autour du lien qu’entretiennent lit­téra­ture et crise, Intro­duc­tion de Nico­las Math­ieu, Édi­tions du Cro­quant, 2021, 12 €, ISBN : 9782365123402

collectif la chambre d echoEn l’année 2020, que cha­cun retien­dra cer­taine­ment comme l’année du covid-19 et des con­fine­ments suc­ces­sifs, une poignée d’autrices et d’auteurs se sont réu­nis, par Zoom, pour débat­tre sur le lien entre « crise » et « lit­téra­ture », dans le cadre du prix du deux­ième roman Alain Spiess. Un livre au titre auda­cieux, puisqu’il matéri­alise à la fois les con­di­tions tech­niques de ce temps d’échanges et les réso­nances entre les divers par­tic­i­pants, en a émergé : La cham­bre d’écho. Com­posé sous l’impulsion de Françoise Spiess (autrice, plas­ti­ci­enne et fon­da­trice du prix Alain Spiess) et assor­ti d’une intro­duc­tion de Nico­las Math­ieu (écrivain), ce livre se veut la trace de ce moment d’interrogation partagée, « à tra­vers réflex­ions, poésies, fic­tions ». Con­tin­uer la lec­ture

Lignes de fuite

Denis PEPIC, Déchi­tec­tures, Bous­tro­graphe et Le Comp­toir, coll. « Bous­tro­gra­phies », 2021, 10 €, ISBN : 978–2‑931175–02-06

pepic dechitecturesJ’accuse récep­tion
des langues désertes
non pas enfouies
mais bien cocass­es
facile à bec­queter
comme un pivert
dans le dos d’un arbre
dont le tronc
dans le sens du châle
se porte comme un gant 

Pre­mier recueil du poète Denis Pepic, pre­mier vol­ume de la nou­velle col­lec­tion « Bous­tro­gra­phies » co-édité par Le Bous­tro­graphe et Le Comp­toir, l’épatant recueil Déchi­tec­tures a la saveur des pre­mières fois. Il ne s’agit pour­tant pas du pre­mier texte de Denis Pepic : nous avons déjà pu le décou­vrir dans la revue plas­tique et poé­tique Bous­tro, mais égale­ment au tra­vers de son impli­ca­tion dans le Groupe Chro­ma­tique (2008–2015) qui réu­nis­sait des jeunes poètes lié­geois dont, entre autres, Lucien Dru­art et Thibaut Creppe. Con­tin­uer la lec­ture

Une langue à avoir les poils

Un coup de cœur du Car­net

Con­stance CHLORE, L’air res­pi­rait comme un ani­mal, Unic­ité, coll. « Le vrai lieu », 2022, 18 p., 12 €, ISBN : 978–2‑37355–635‑3

chlore l air respirait comme un animalCeux qui ont été mis à nu
char­ment les flammes
nées des vas­es brisés.
 

Spéléolo­gie du char­nel et du désir, émer­gence de la glaise de l’intimité où les corps s’ébrouent, ce recueil de Con­stance Chlore saisit comme autant de signes les traces immé­mo­ri­ales de l’animalité la plus archaïque et les trans­fig­ure en sons, en phonèmes, en poèmes. Au verbe, la poétesse lui insuf­fle, dans L’air res­pi­rait comme un ani­mal, un rythme élé­men­taire, naturel et sen­suel au départ de la thé­ma­tique de l’animalité, à laque­lle se joint celle de la « lutte entre le corps et l’esprit ». Con­tin­uer la lec­ture

Splendide comme Jérusalem

Jean-Pierre SONNET, La ville où tout homme est né, Tail­lis Pré, 2021, 56 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87450–185‑2

sonnet la ville ou tout homme est ne« Pollen, tout est pollen, aux jours d’avril en Israël ; pollen, tout est pollen, les mêmes jours en Pales­tine. […] Le mur, les bar­belés, le dôme d’acier ne peu­vent y faire : ici et là, les oliviers sont fécondés. »

En une quar­an­taine de petites pros­es, le poète Jean-Pierre Son­net invite à une déam­bu­la­tion médi­ta­tive, spir­ituelle et poé­tique dans la ville de Jérusalem, au tra­vers du recueil La ville où tout homme est né. La ville, dite « trois fois sainte » (car située au car­refour des reli­gions musul­mane, chré­ti­enne et juive) est le lieu, pour Jean-Pierre Son­net, où s’éprouve la poésie, où vibre son « kaléi­do­scope d’images ». Con­tin­uer la lec­ture

Lieu d’être

Un coup de cœur du Car­net

Véronique BERGEN, Annemarie Schwarzen­bach. La vie en mou­ve­ment, Dou­ble ligne, coll. « Fig­ures de l’itinérance », 2021, 19 €, ISBN : 978–2‑9701433–2‑1

bergen annemarie schwarzenbach la vie en mouvementNulle fig­ure autre que celle d’Annemarie Schwarzen­bach ne pou­vait inau­gur­er la promet­teuse col­lec­tion « Fig­ures de l’itinérance » des édi­tions Dou­ble ligne – col­lec­tion créée par Lau­rent Pit­tet, le fon­da­teur de la revue Roa­d­i­tude.

Née en 1908 à Zurich au sein d’une famille très aisée qui avait notam­ment des affinités avec l’extrême-droite, décédée à l’âge de trente-qua­tre ans, Annemarie Schwarzen­bach était une femme intense, mys­térieuse, famil­ière des extrêmes. Fémin­iste (soli­taire), antifas­ciste et antiraciste, au tra­vers de ses textes, pho­togra­phies et reportages, elle est une fig­ure impor­tante de la dénon­ci­a­tion, entre autres, de la mon­tée du fas­cisme en Europe, de la ségré­ga­tion et des con­di­tions de vie des ouvri­ers en Amérique du Nord, de l’exploitation de l’Orient par un Occi­dent malade. Con­tin­uer la lec­ture

De la clairvoyance

Jean-Marie CORBUSIER, Ordon­nance du réel, Tail­lis Pré, 2021, 12 €, ISBN : 978–2‑87450–186‑9

corbusier ordonnance du reel« Ras­surés par un jet de lumière aux avant-postes de la nuit, nous ali­menterons la poésie aux ailes de nos désirs. »

Après le recueil De but en blanc, Jean-Marie Cor­busier délivre son ouvrage Ordon­nance du réel, égale­ment pub­lié au Tail­lis Pré. En une suite de poèmes en prose, adressés ini­tiale­ment à un « tu », le poète évoque l’essence et le mou­ve­ment de la poésie : « L’ombre et le som­met cohab­itent dans une fer­til­ité qui les dépasse, telle est la poésie insai­siss­able et une. » Con­tin­uer la lec­ture

De l’immatériel

Gas­pard HONS, Invis­i­bles cordées, Rougerie, 2021, 12 €, ISBN : 978–2‑85668–404‑7

hons invisibles cordeesLa vie que tu t’offres
– Une his­toire fêlée – Un
Objet de brève éter­nité
Naître pilote pre­mier
Devoir se débar­rass­er de soi
– Comme d’une let­tre -
Écrite en langue étrangère

Invis­i­bles cordées de Gas­pard Hons est, comme le titre le donne à pressen­tir, placé sous le signe de l’énigme. Non une énigme que le poète détiendrait pour lui seul, ni un mys­tère caché pour le lecteur – mais une énigme partagée, celle qui nous rassem­ble peut-être au sein de notre con­di­tion d’humains. En fil­igrane des pages, des poèmes sen­si­bles et tac­i­turnes, se devine la dis­cré­tion et la qual­ité de présence du poète Gas­pard Hons, décédé en 2020. Con­tin­uer la lec­ture

Le Top 3 de Charline Lambert

Le Car­net et les Instants revis­ite l’année lit­téraire 2021 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. La sélec­tion de Char­line Lam­bert.

Con­tin­uer la lec­ture

La partition argerichienne de Véronique Bergen

Un coup de cœur du Car­net

Véronique BERGEN, Martha Arg­erich. L’art des pas­sages, Sam­sa, 2021, 18 €, ISBN : 978–2‑87593–366‑9

bergen martha argerichToute main qui frôle un piano, toute main qui écrit est veinée de bruisse­ments, d’énigmes sécu­laires, de pul­sa­tions de nuit, de créa­tures inso­lites, de forêts de sen­sa­tions. Seules les mains de Véronique Bergen pou­vaient écrire un essai aus­si mer­veilleux à pro­pos de la pianiste Martha Arg­erich. Après la biogra­phie d’Olivier Bel­lamy, Martha Arg­erich. L’art des pas­sages est le pre­mier essai con­sacré à la musi­ci­enne. N’étant pour­tant pas musi­co­logue, comme l’écrivaine le sig­nale hum­ble­ment elle-même au début de l’essai, Véronique Bergen approche l’univers de la pianiste d’une manière qui nous fait en douter. À la lec­ture de cet opus, l’on se risque même à avancer que les mains de l’écrivaine sont aus­si famil­ières du piano que du sty­lo… Con­tin­uer la lec­ture

Éric Brogniet : depuis la profondeur

Un coup de cœur du Car­net

Éric BROGNIET, Lumière du livre suivi de Rose noire, Tail­lis Pré, 2021, 18 €, ISBN : 978–2‑87450–183‑8

brogniet lumiere du livre suivi de rose noireVio­lence est innée au vivant
À la rose, son épine
À la dent, son tigre
Au pou­voir, son rameau insur­rec­tion­nel 

Nous entrons dans le recueil Lumière du livre suivi de Rose noire d’Éric Brog­ni­et non comme on pousse les portes du som­meil, mais comme on repousse les fron­tières de la per­cep­tion, comme on entre en ini­ti­a­tion. La tra­ver­sée du sens n’est pas immé­di­ate­ment don­née : elle s’éprouve à chaque page qui nous tient, lit­térale­ment et métaphorique­ment, en éveil. Con­tin­uer la lec­ture

Jouissance du jeu

Un coup de cœur du Car­net

Véronique BERGEN, Lud­isme précédé de Gains­bourg et Bam­bou, Cormi­er, 2021, 114 p., 16 €, ISBN : 978–2‑87598–027‑4

bergen ludisme precede de gainsbourg et bambou« Je déclare que pour qu’un livre soit, il y faut les lev­ants, les nuits, le choc des fers, les plaines et les vents, les siè­cles – et la mer qui joint et sépare. »

Explo­rant d’autres reg­istres d’écriture que dans ses derniers opus (Ulrike Mein­hof, Icône H., Porti­er de nuit), chan­tant le tan­dem Gains­bourg et Bam­bou et libérant, dans Lud­isme, des sen­sa­tions à par­tir de con­traintes formelles qui para­doxale­ment désen­tra­vent la langue, Véronique Bergen ouvre dans ce recueil le matéri­au de l’écriture et de la pen­sée à par­tir d’autres éner­gies. Celles-ci sont en pre­mier lieu vibra­toires, physiques, situées sur un spec­tre riche en inten­sités divers­es. Con­tin­uer la lec­ture