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Matriochka de Philippe Remy-Wilkin

Philippe REMY-WILKIN, Matriochka, Samsa, 2019, 60 p., 9 €, ISBN : 978-2-87593-209-9

Philippe Remy-Wilkin orne la signature de ses courriels et les notices bibliographiques le concernant de la mention « auteur littéraire » qu’il semble affectionner. Sans doute cette formulation embrasse-t-elle davantage la diversité éditoriale des écrits de celui qui est à la fois essayiste, critique littéraire, nouvelliste et romancier. Philologue de formation, Philippe Remy-Wilkin est passionné d’Histoire et nous a donné déjà une remarquable étude consacrée à Christophe Colomb, Christophe Colomb, Le découvreur et la découverte : mythes et réalités. On lit aussi régulièrement ses chroniques sur Karoo et Le Carnet et les Instants, de façon épisodique ses nouvelles dans la revue Marginales, et ses prises de position sur les réseaux sociaux.

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Nostalgies anthropologiques

David BERLINER, Perdre sa culture, Zones sensibles, 2018, 156 p., 15 €, ISBN : 978-293-0601-35-9

« Le temps passe », « les temps changent », « ce n’est plus ce que c’était », « tout fout le camp », « les traditions se perdent »… On pourrait continuer ainsi à énumérer les phrases disant la perte et la nostalgie d’un passé irréversible. De l’étude de cette nostalgie David Berliner, anthropologue, professeur à l’Université libre de Bruxelles a fait un très beau livre qu’il destine aux chercheurs en sciences sociales, aux spécialistes du patrimoine et des études mémorielles et muséales, aux philosophes, aux historiens, aux psychanalystes et psychologues, aux politologues ou aux géographes. On ajoutera à tout citoyen en quête de réponses aux replis nationalistes qui se servent de la perte pour exprimer la peur et la haine de l’autre et empoisonnent nos sociétés, pour retrouver un peu d’optimisme au tout nostalgique qui pourrait nous étreindre, pour raffiner la pensée au sujet de la patrimonialisation et ne pas tomber dans le politiquement correct de l’authenticité. Pour cela, David Berliner conçoit le métier d’anthropologue comme celui d’un diplomate « qui parvient à trouver le mot juste pour parler de et avec l’autre ». Continuer la lecture

Une biographie est toujours un roman

Patrick WEBER, Maggie, une vie pour en finir, Plon, 2018, 396 p., 13.90€ / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-25925-155-6

En exergue de Maggie, Patrick Weber indique : « une biographie est toujours un roman ». À la fois historien, romancier et scénariste de bandes dessinées, l’auteur des Noces assassines est familier de ce paradoxe résumé dans une formule fulgurante par Aragon : le « mentir-vrai ». Le poète évoquait par cet oxymore que la vérité toujours complexe, s’exprime davantage dans l’invention romanesque que dans le compte-rendu objectif – impossible – des faits. Continuer la lecture

Déjouer le pacte du Diable

Jean-Pierre BOURS, Tentations, HC Éditions, 2018, 320 p., 19 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 97823557203167

Après Indulgences en 2014, Jean-Pierre Bours replonge dans les temps foisonnants et clairs-obscurs de la Renaissance européenne, débutant son préambule à la charnière entre le XVe siècle et le XVIe siècle et l’achevant aux alentours de 1543. Il se glisse cette fois non plus directement dans les pas de Margarete (dite Gretchen, une des figures majeures de son précédent roman, centré sur les femmes), mais dans ceux de son amant,  l’énigmatique Docteur Faust, être fictif mais néanmoins mythique qu’il emprunte à Marlowe et Goethe, et qui fut également, à leur suite, célébré par de nombreux compositeurs (Berlioz, Schuman, Wagner et Lizst notamment) mais aussi de peintres (parmi lesquels Delacroix et Rembrandt). C’est d’ailleurs en connaisseur précis de tous ceux qui l’ont précédé dans la fascination pour ce personnage trouble que nous parle l’auteur, mais aussi en arpenteur de nombreuses lectures historiques contextuelles qu’un tel roman nécessitait. Les notes de bas de pages nous éclairent à bon escient sur la véracité de certains faits et la postface ajoute quelques solides références bibliographiques, pour qui souhaiterait en apprendre davantage et prolonger le plaisir de lecture aux côtés de tel ou tel personnage (réel, cette fois) abordés dans Tentations. Continuer la lecture

(Sur-)vivalisme, collapsologie et collapsosophie

Pablo SERVIGNE, Raphaël STEVENS, Gauthier CHAPELLE, Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), préface de Dominique Bourg, postface de Cyril Dion, Seuil, coll. « Anthropocène », 2018, 334 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782021332582

Une autre fin du monde est possibleAprès le remarqué Comment tout peut s’effondrer sorti en 2015, les ingénieurs agronomes Pablo Servigne, Gauthier Chapelle et l’écoconseiller Raphaël Stevens,  « chercheurs in-Terre indépendants »,  poursuivent leurs réflexions dans un essai qui prolonge la « collapsologie » (dont ils sont les pionniers) en une collapsosophie. L’axiome des collapsonautes se définit comme « apprendre à vivre avec », avec la catastrophe en cours, avec la débâcle environnementale, avec l’effondrement de la société actuelle. De ce diagnostic condensé dans le vocable de collapsologie découle la mise en œuvre d’une éthique, d’une collapsosophie. S’appuyant sur un tableau clinique précis, incontestable (l’humanité menacée d’extinction dans le sillage de l’hécatombe de la biodiversité), les auteurs proposent des pistes fécondes qui réconcilient « méditants » et « militants », qui explorent l’idée de ré-ensauvagement, de nouvelles manières de coexister avec les non-humains, d’habiter la Terre.


Lire aussi : un extrait d’Une autre fin du monde est possible


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Sus aux moumoutons !

Noémie FAVART, Tibor et le monstre du désordre, Versant Sud, 2018, 40 p., 15.90€, ISBN : 978-2-930358-96-3

De notre plus tendre enfance nous reste le souvenir d’un petit album carré, publié chez Dupuis et signé Gunilde Wolde, une illustratrice suédoise. On y suivait Titou, garçonnet désordonné qui, à mesure qu’il cherchait son ours dans l’amas de jouets de sa chambre, finissait par retrouver son éléphant bleu, son ballon et ses crayons de couleur, avant d’enfin mettre la main sur la très convoitée peluche. Façon à peine déguisée (et un peu moralisatrice) de dire « Sois méticuleux, mon bonhomme, et plus jamais tu n’égareras tes trésors ». Continuer la lecture

Écriture filmique

N.T. BINH et Frédéric SOJCHER (coord.), Écrire un film. Scénaristes et cinéastes au travail, Impressions Nouvelles, coll. « Caméras subjectives », 2018, 392 p., 22 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 978-2-87449-625-7

Coordonné par le critique de cinéma N. T. Binh et le cinéaste Frédéric Sojcher, le volume Écrire un film. Scénaristes et cinéastes au travail interroge au travers d’entretiens avec des cinéastes, avec des scénaristes l’écriture filmique, ses paramètres, ses coordonnées. Si le point d’ancrage se concentre sur la question du scénario, les réflexions engagent une multiplicité de regards sur les spécificités du langage cinématographique. Ce dernier se limite-t-il au seul scénario ou englobe-t-il la mise en scène, le découpage, le casting, la musique ? D’emblée, écrit Frédéric Sojcher, le recueil se place du côté de la seconde hypothèse. Faisant un sort aux idées reçues (la Nouvelle Vague pécherait par un désintérêt vis-à-vis du scénario…), retraçant la trajectoire historique de la place accordée au scénario (de sa relégation à sa réhabilitation, de sa réhabilitation à sa tyrannie normative), il rend hommage aux interactions dynamiques entre les moments de création, entre les ingrédients de l’espace filmique. Le film ne prend vie qu’au fil d’une magie où s’intriquent, en une œuvre collective, scénario, mise en scène, jeu d’acteurs, découpage, montage, bande sonore, production… Hypertrophier le seul scénario revient à amputer l’écriture filmique de tout ce qui, au niveau de la mise en scène lato sensu, vient modifier, excéder, retourner la narration, la dramaturgie. Continuer la lecture

Un grand souffle sombre et cruel comme la vie, avec quelques éclaircies…

Emmanuelle PIROTTELoup et les hommes , Cherche midi, 2018, 608 p., 20 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782749158112

Chère lectrice, cher lecteur,

Dès aujourd’hui, vous allez trouver dans la vitrine de votre librairie préférée le nouveau livre d’Emmanuelle Pirotte.  Autant vous prévenir tout de suite : ne perdez pas de temps pour aller l’acheter ou vous le faire offrir.

On ne peut pas dire qu’Emmanuelle Pirotte ne pratique pas l’art de se renouveler !  Après un titre en anglais – Today we live – et un suivant en latin – De Profundisvoici Loup et les hommes. Continuer la lecture

Un cœlacanthe devenu Orphée

Amélie NOTHOMB, Les prénoms épicènes, Albin Michel, 2018, 154 p., 17.50 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-226-43734-1

Les prénoms épicènesPrétextat, Astrolabe, Textor, Déodat… : Amélie Nothomb soigne toujours les prénoms de ses personnages. Et les choisit en général rares et signifiants. On ne s’étonnera donc qu’à moitié que son nouveau roman s’intitule Les prénoms épicènes. Pour celles et ceux qui sont fâché-e-s avec les notions de grammaire, « épicène » signifie « qui a la même forme au masculin et au féminin ». Claude et Dominique, par exemple, sont des prénoms épicènes. Continuer la lecture

La vie, par belle ou par laide

Un coup de cœur du Carnet

In Koli Jean BOFANE, La Belle de Casa, Actes Sud, 2018, 208 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-330-10935-6

In Koli Jean Bofane a fait une entrée remarquée en littérature. Auteur congolais vivant en Belgique, il a été salué d’emblée pour la qualité et la richesse narrative de ses textes, et son deuxième ouvrage, Congo Inc., le Testament de Bismarck (2014), a notamment reçu, parmi d’autres distinctions, le Prix des Cinq Continents.

Avec La Belle de Casa, son nouveau roman, il quitte les frontières du Congo à la suite de Sésé, un jeune en quête d’avenir qui a succombé au boniment d’un passeur lui promettant une place dans les cales d’un bateau et une arrivée en France, à Deauville ! Sauf que le passager clandestin est débarqué à Casablanca, loin des siens, avec toujours le même rêve. Nous le retrouvons alors que la police vient d’être avertie de la découverte du corps sans vie d’Ichrak, une belle jeune femme connue de tous et que les soupçons se tournent précisément vers Sésé, venu prévenir la police. La narration démarre sous la forme d’une enquête mais elle prend rapidement des allures de fresque multicolore alignant les personnages qui gravitaient autour de la belle. Sésé, nommé ainsi en hommage au défunt Mobutu, est à la pointe des combines qui permettent de harponner des Européennes oisives qui cherchent l’aventure exotique derrière leur écran. Il suffit de leur susurrer les mots attendus en y mettant un zeste de poésie et de mystère. Puis de leur parler le moment venu pour délier leur bourse et recevoir des « Western Union » qui permettent de voir la vie autrement. Avec son talent d’embobineur, Sésé a convaincu Ichrak, autre amatrice de mots qui récite des poèmes, de se prêter au jeu pour diversifier la clientèle. De quoi permettre à la belle d’avoir les moyens de payer les médicaments de sa mère que tenaille la folie. Et voici que cette collaboration prometteuse est déjà compromise. Continuer la lecture

Le feu du temps

Rossano ROSIUn petit sac de cendres. Vers strophes rimes poésies, Impressions nouvelles, 2018, 96 p., 12 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978-2-87449-610-3

« Quand j’entends le mot poésie, je sors mon dictionnaire! » Cela pourrait sembler une forme d’ironie, ou de dépit devant l’apparente dissolution poétique dans les facilités du temps, mais en fait il s’agit d’une question essentielle en ce domaine : où en est ce que l’on nomme, dans tous les sens, « poésie »? Les diktats dans le monde poétique sont légions et les tribus solidement repliées derrière quelques étendards, mots d’ordre ou de désordre, impitoyables en matière de jugement dernier à propos de ce qu’est ou n’est pas la poésie. Autant dire que le lecteur, hormis le cercle des intimes, a toutes les difficultés à reconnaître ce qu’est cette nébuleuse poésie dans la masse des powèmes qui sont la première matière du Net, après le sexe bien entendu… Continuer la lecture

Fuck it all!

Patrick DECLERCK, New York Vertigo, Phébus, 2018, 128 p., 13 € / ePub : 8.99 €, ISBN : 978-2-7529-1144-5

Pour ceux qui ignorent qui est Patrick Declerck (enfin, quel écrivain il est : on ne s’aventurera pas ici – ni ailleurs en fait –  sur de plus audacieuses suppositions à propos de sa personne, déjà psychanalyste de surcroît et accoutumée, notamment dans ses livres, à en faire un tantinet état), on pose ici que l’individu a remporté le prix Rossel en 2012 pour Démons me turlupinant, publié chez Gallimard. Et comme on ne sait jamais, on mentionne aussi qu’il est également l’auteur de romans et d’essais aussi remarqués que remarquables, parmi lesquels Les naufragés, paru chez Plon en 2001, qui relate son expérience de travail (il a ouvert des consultations d’écoute) avec les clochards de Paris ou encore de Crâne (Gallimard, 2016), roman autobiographique sur l’opération qu’il a subie d’une tumeur au cerveau. Continuer la lecture

Je m’appelle Jean-Michel, regardez-moi

Un coup de cœur du Carnet

Yves BUDIN, Visions of Basquiat, Carnets du Dessert de Lune, 2018, 64 p., 20,00€, ISBN : 9782930607740

Yves Budin_Visions of BasquiatJean-Louis Massot a assurément le sens de la pertinence éditoriale. Après avoir accompagné Yves Budin dans ses aventures graphiques consacrées à Miles Davis, à Jack Kerouac et à David Bowie, voilà que les deux hommes franchissent, dans un volume saisissant, un nouveau pas. Les Carnets du Dessert de lune s’ouvrent cette fois à Jean-Michel Basquiat, cet artiste d’origine haïtienne dont les gestes fulgurants ont traversé New York pendant quelques années: il a couvert les murs de Manhattan de graffitis, il a collaboré avec Andy Warhol, avec Keith Haring et avec Francesco Clemente puis s’est mis à exposer plusieurs centaines de tableaux dans différentes galeries…         Continuer la lecture

Contre toute attente

Un coup de cœur du Carnet

Étienne VERHASSELT, Les pas perdus, Tripode, 2018, 15€, 140 p., ISBN : 9782370551634

verhasselt les pas perdusAprès Emmanuel Régniez et son Notre château aussi raffiné qu’effarant, les éditions du Tripode accueillent à nouveau un auteur résidant en nos terres, pour notre plus grand plaisir. C’est avec un recueil d’une quarantaine de courtes et vives nouvelles qu’Étienne Verhasselt – licencié en psychologie clinique et travaillant dans une communauté thérapeutique – fait son entrée dans leur catalogue singulier. À noter également que ce sont Les Pas perdus qui ont été choisis pour leur opération annuelle Les 400 coups, qui voit vingt illustrateurs et sérigraphes – dont Mehdi Beneitez qui signe la couverture, ou Anna Boulanger, auteure du Haret québécois ou de L’absence – s’emparer de la matière du livre pour en extraire des estampes de leur cru.  Continuer la lecture

En Seele avec Kamagurka

KAMAGURKA et Herr SEELE, Cowboy Henk et le gang des offreurs de chevaux, traduit du flamand par Willem, FRMK, 2018, 44 p., 18 €, ISBN : 9782390220107

kamagurka cowboy henk et le gang des offreurs de chevauxEn 2014, la série de bandes dessinées Cowboy Henk recevait le Prix du Patrimoine au prestigieux festival d’Angoulême. Était-ce rendre trop d’honneur à Kamagurka, dont l’encyclopédie Wikipedia va jusqu’à affirmer que son trait est « extrêmement simpliste, paraissant presque bâclé » ? Quoi que l’on pense de son anti-œuvre, et sans s’aventurer à gloser trop avant le nonsense permanent qui la caractérise, il faut cependant admettre que le dessinateur flamand, passé par Hara-Kiri et Charlie Hebdo, est bel et bien l’héritier d’une tradition bédéistique dont il se joue et détourne les codes à l’envi. Continuer la lecture

D’une vie à l’autre

Armel JOB, Une femme que j’aimais, Robert Laffont, 2018, 296 p., 19,5 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782221215449

job une femme que j aimaisLa vie de Claude ne fait pas vraiment rêver. Aide-pharmacien de profession, il occupe son temps libre au cinéma et en rendant visite à sa famille le week-end. Ses parents d’une part et surtout, sa tante Adrienne, quinquagénaire au charme indéniable, qui a marqué la mémoire de tous les hommes qui ont croisé sa route. Claude lui voue une sorte de culte et, de son côté, elle éprouve une grande affection pour son neveu. Leur relation et leurs rendez-vous hebdomadaires ne réjouissent pas leur entourage et font jaser dans la famille. Continuer la lecture