Un coup de cœur du Carnet
Isabelle STENGERS, Réactiver le sens commun. Lecture de Whitehead en temps de débâcle, Découverte / Empêcheurs de penser en rond, 2020, 202 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782359251685
L’attention à l’aventure des idées et des actes qu’elles engagent questionne l’articulation intime entre pensée et vie, double expression d’un même plan. Pensant avec et depuis Whitehead, Réactiver le sens commun remet en chantier, réagence l’essai Whitehead et les ruminations du sens commun (Les Presses du réel, 2017) au sens où il le fait bégayer et le relance. Là où Whitehead caractérisait la civilisation moderne par son déclin, nous vivons sa débâcle. Nous sommes à un point de bifurcation : rien ne nous dit si nous allons pouvoir civiliser la modernité ou si nous nous engageons dans sa pure débâcle. Un des noms majeurs que Whitehead donna à ce déclin est bifurcation de la nature, à savoir la séparation entre qualités objectives et qualités subjectives. Une séparation qui a signé la défaite du sens commun.
Lire aussi : Isabelle Stengers. Philosophie activiste, récits spéculatifs et ouverture des possibles (C.I. n° 198)
La Laïta est une rivière bien connue des Finistériens, qui coule du côté de Quimperlé. Ce sont en quelque sorte ses rives qui enserrent le nouveau texte de Dominique Massaut. Aber textuel et sonore qui gronde, qui jute son trop plein de déjections. Comme la rivière déborde, soumise aux déferlantes des éléments et des hommes, le texte ici déferle et se révolte. Un ras(z)-le-bol marémoteur pour l’auteur qui vole dans les plumes des pigeons si peu voyageurs. Massaut dézingue, à coups de mots-valises, d’onomatopées, de « pharma-con-trepètries », les dérives aguicheuses et consommatrices de notre société « algorithmée ». 


« Le temps passe », « les temps changent », « ce n’est plus ce que c’était », « tout fout le camp », « les traditions se perdent »… On pourrait continuer ainsi à énumérer les phrases disant la perte et la nostalgie d’un passé irréversible. De l’étude de cette nostalgie David Berliner, anthropologue, professeur à l’Université libre de Bruxelles a fait un très beau livre qu’il destine aux chercheurs en sciences sociales, aux spécialistes du patrimoine et des études mémorielles et muséales, aux philosophes, aux historiens, aux psychanalystes et psychologues, aux politologues ou aux géographes. On ajoutera à tout citoyen en quête de réponses aux replis nationalistes qui se servent de la perte pour exprimer la peur et la haine de l’autre et empoisonnent nos sociétés, pour retrouver un peu d’optimisme au tout nostalgique qui pourrait nous étreindre, pour raffiner la pensée au sujet de la patrimonialisation et ne pas tomber dans le politiquement correct de l’authenticité. Pour cela, David Berliner conçoit le métier d’anthropologue comme celui d’un diplomate « qui parvient à trouver le mot juste pour parler de et avec l’autre ».
En exergue de Maggie, Patrick Weber indique : « une biographie est toujours un roman ». À la fois historien, romancier et scénariste de bandes dessinées, l’auteur des Noces assassines est familier de ce paradoxe résumé dans une formule fulgurante par Aragon : le « mentir-vrai ». Le poète évoquait par cet oxymore que la vérité toujours complexe, s’exprime davantage dans l’invention romanesque que dans le compte-rendu objectif – impossible – des faits.
Après
Après le remarqué Comment tout peut s’effondrer sorti en 2015, les ingénieurs agronomes Pablo Servigne, Gauthier Chapelle et l’écoconseiller Raphaël Stevens, « chercheurs in-Terre indépendants », poursuivent leurs réflexions dans un essai qui prolonge la « collapsologie » (dont ils sont les pionniers) en une collapsosophie. L’axiome des collapsonautes se définit comme « apprendre à vivre avec », avec la catastrophe en cours, avec la débâcle environnementale, avec l’effondrement de la société actuelle. De ce diagnostic condensé dans le vocable de collapsologie découle la mise en œuvre d’une éthique, d’une collapsosophie. S’appuyant sur un tableau clinique précis, incontestable (l’humanité menacée d’extinction dans le sillage de l’hécatombe de la biodiversité), les auteurs proposent des pistes fécondes qui réconcilient « méditants » et « militants », qui explorent l’idée de ré-ensauvagement, de nouvelles manières de coexister avec les non-humains, d’habiter la Terre.
De notre plus tendre enfance nous reste le souvenir d’un petit album carré, publié chez Dupuis et signé Gunilde Wolde, une illustratrice suédoise. On y suivait Titou, garçonnet désordonné qui, à mesure qu’il cherchait son ours dans l’amas de jouets de sa chambre, finissait par retrouver son éléphant bleu, son ballon et ses crayons de couleur, avant d’enfin mettre la main sur la très convoitée peluche. Façon à peine déguisée (et un peu moralisatrice) de dire « Sois méticuleux, mon bonhomme, et plus jamais tu n’égareras tes trésors ».
Coordonné par le critique de cinéma N. T. Binh et le cinéaste Frédéric Sojcher, le volume Écrire un film. Scénaristes et cinéastes au travail interroge au travers d’entretiens avec des cinéastes, avec des scénaristes l’écriture filmique, ses paramètres, ses coordonnées. Si le point d’ancrage se concentre sur la question du scénario, les réflexions engagent une multiplicité de regards sur les spécificités du langage cinématographique. Ce dernier se limite-t-il au seul scénario ou englobe-t-il la mise en scène, le découpage, le casting, la musique ? D’emblée, écrit Frédéric Sojcher, le recueil se place du côté de la seconde hypothèse. Faisant un sort aux idées reçues (la Nouvelle Vague pécherait par un désintérêt vis-à-vis du scénario…), retraçant la trajectoire historique de la place accordée au scénario (de sa relégation à sa réhabilitation, de sa réhabilitation à sa tyrannie normative), il rend hommage aux interactions dynamiques entre les moments de création, entre les ingrédients de l’espace filmique. Le film ne prend vie qu’au fil d’une magie où s’intriquent, en une œuvre collective, scénario, mise en scène, jeu d’acteurs, découpage, montage, bande sonore, production… Hypertrophier le seul scénario revient à amputer l’écriture filmique de tout ce qui, au niveau de la mise en scène lato sensu, vient modifier, excéder, retourner la narration, la dramaturgie.
Chère lectrice, cher lecteur,
Prétextat, Astrolabe, Textor, Déodat… : Amélie Nothomb soigne toujours les prénoms de ses personnages. Et les choisit en général rares et signifiants. On ne s’étonnera donc qu’à moitié que son nouveau roman s’intitule Les prénoms épicènes. Pour celles et ceux qui sont fâché-e‑s avec les notions de grammaire, « épicène » signifie « qui a la même forme au masculin et au féminin ». Claude et Dominique, par exemple, sont des prénoms épicènes. 

