Archives par étiquette : mère

S’approprier son deuil en attendant que la joie revienne

Éric-Emmanuel SCHMITT, Jour­nal d’un amour per­du, Albin Michel, 2019, 251 p., 19,9 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑226–44389‑2

Mars 2017, à la veille de son cinquante-sep­tième anniver­saire, Éric-Emmanuel Schmitt devient orphe­lin : cinq ans après son père, sa mère s’éteint. « Un jour comme les autres, tout devient dif­férent. » Com­ment pour­suit-on la route quand on est « plus l’enfant de per­son­ne » ? Où trou­ver la force d’accomplir le « devoir de bon­heur » si cher à sa maman quand seul le cha­grin sem­ble vouloir de lui ? On lui répète qu’il faut deux ans pour faire son deuil mais à quoi peut bien rimer ce genre de lieux com­muns ? Con­tin­uer la lec­ture →

La mer / la mère / l’amer / l’âme erre

Isabelle BIELECKI et Mar­tine ROUHART, pho­togra­phies de Pierre MOREAU, Miroirs à marée basse, Coudri­er, 2019, 77 p., 20 €, ISBN : 978–2‑930498–94‑2 — Expo­si­tion des pho­tos sur 100 mètres aux Galeries Royales d’Ostende du 24 juin au 4 août 2019

Trente ans ! C’est le temps qu’il a fal­lu à Isabelle Bielec­ki pour com­pren­dre que ses poèmes adressés à la mer, alors écrits « d’un jet brûlant », par­lent en vérité de sa mère. L’amniotique homo­phonie est restée incon­sciente tout ce temps. Ce sont les pho­tos à grand for­mat de son com­pagnon Pierre More­au qui ont réveil­lé ses textes longtemps enfouis. Ils for­ment aujourd’hui la pre­mière par­tie du recueil Miroirs à marée basse. Con­tin­uer la lec­ture →

Le féminin et la parole défaillante

Chris­tine VAN ACKER, Je vous regarde par­tir. Poèmes, Arbre à paroles, 2019, 66 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87406–680‑1

On le sait, les femmes écrivains accor­dent une atten­tion émi­nente à la rela­tion entre l’en­fant qu’elles furent et leurs par­ents, leur mère en par­ti­c­uli­er. Cette remé­mora­tion peut pren­dre divers­es tour­nures, générale­ment plus proches de la récrim­i­na­tion que de l’idéal­i­sa­tion. Chris­tine Van Ack­er, quant à elle, adopte une posi­tion tout en nuances, com­bi­nant le reproche et la ten­dresse, l’api­toiement et la per­plex­ité, la souf­france et la joie de vivre. Plutôt que la for­mule du réc­it, elle a choisi celle du recueil de poèmes, plus libre, plus frag­men­taire, non sans analo­gies avec le jour­nal intime – un jour­nal inspiré en l’oc­cur­rence non par les faits actuels, mais par le sou­venir des faits passés, de l’en­fance de l’héroïne à la mort de ses par­ents. Je vous regarde par­tir, toute­fois, présente une struc­ture non pas diariste mais ter­naire et dyschronique. En effet, jusqu’à la p. 17, les poèmes évo­quent le grand Départ et le deuil qui s’en­suit. Des pages 18 à 40, on assiste à un retour en arrière vers l’époque de l’en­fance. La dernière par­tie, enfin, cible la péri­ode du vieil­lisse­ment et de l’ag­o­nie. Cette tri­par­ti­tion non linéaire mon­tre claire­ment que, en matière de ques­tion­nement auto­bi­ographique, la recherche du sens est de nature fon­cière­ment rétro­spec­tive : c’est après-coup seule­ment que, l’ir­rémé­di­a­ble étant advenu, le sujet peut procéder à une ten­ta­tive de bilan mémoriel et affec­tif, où la vie cède le pas au vécu. « Vous emporterez avec vous / ce qui nous regarde / et ne vous apparte­nait pas ». Con­tin­uer la lec­ture →

Nous ne sommes pas seuls dans la mangrove

Un coup de cœur du Car­net

Vic­toire DE CHANGY, L’île longue, Autrement, 2019, 200 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782746751262

Il s’agirait d’abord d’un départ : sur un coup de tête, la nar­ra­trice, jeune femme affamée de mys­tère part à Téhéran et « s’accorde au décor et dénote à la fois ». Prend ses mar­ques et le temps néces­saire pour décou­vrir l’Iran « qui ouvre ou qui ferme », « qui tend ou qui prend ». Lors de l’ashoo­ra[1], elle a ren­con­tré Tala, la ving­taine, qui la voit comme « sa pre­mière amie d’un autre pays ». C’est la fille aînée d’une fratrie dense. Sa mère est décédée il y a peu, dans une douleur qua­si­ment indi­ci­ble. Un mal qui pour­tant a été gravé en ondes sonores sur le répon­deur : « Dar­d­aram, j’ai mal » sont des mots qu’on ne voudrait plus jamais enten­dre. Tala a aus­si don­né la vie très tôt à Bijan. Toutes trois, la fille déliée de son mariage, la petite-fille qui touche si ten­drement les gens et les objets et cette nar­ra­trice invitée jusqu’au plus intime de cette famille, vont chercher à percer les secrets d’une mère dont sub­siste une col­lec­tion de phras­es sibyllines. Dans le « car­net du dedans » rési­dent sans doute des répons­es à toutes leurs ques­tions.

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De la complexité des relations fusionnelles

Eve­lyne HESPEL, Le petit tsar, Acro­dacro­livres, 2018, 276 p., 18 €, ISBN : 978–2930956350

Nous entrons dans le quo­ti­di­en de Nan­cy, une biol­o­giste de quar­ante-cinq ans qui vit avec son fils Corentin et Adam, un psy­chi­a­tre renom­mé. Nan­cy est habitée par de nom­breuses angoiss­es (peur des microbes, des ascenseurs, de la foule…), mais elle est aus­si et surtout très anx­ieuse vis-à-vis de son fils qui a raté le bac et fume des joints. Elle a une rela­tion fusion­nelle avec lui et même si elle est con­sciente de son prob­lème, elle reste enfer­mée dans l’ambivalence de son com­porte­ment. Con­tin­uer la lec­ture →

« Sam tu es indicible »

Christophe GHISLAIN, Sam, Albin Michel, 2019, 391 p., 21,50 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978–2‑226–43619‑1

Il y a des mots que l’on peine à trou­ver. Ceux dont on croit qu’ils n’existent plus. Dans un de ses poèmes Walt Whit­man évo­quait un dic­tio­n­naire des mots inac­ces­si­bles ; aujourd’hui j’y cherche ceux pour te par­ler. Ça com­mencerait par Sam et ne serait suivi d’aucune vir­gule, ça fuserait, ça serait cinglant, plus affûté qu’une lame d’acier et aus­si droit et clair. 

Sam, c’est le réc­it livré par Jer­ry, un trente­naire qu’un beau matin d’octobre Sam, sa com­pagne, a plan­té là, sans mot dire. Frap­pé de plein fou­et par ce départ, il doit faire face au manque, vivre avec lui ; tout comme son fils, Tobias. Un tête-à-tête avec un fis­ton de cinq ans qui les laisse seuls, en prise avec l’absence. Jusqu’au jour où il décide de tout pla­quer, saute dans sa Hon­da déglin­guée et file chercher son petit : « Tobias s’est approché. A vu les sacs sur la ban­quette arrière et a demandé On va où ? Je lui ai répon­du : On va chercher maman. ». Des­ti­na­tion : « Slut­te­navver­den », le toponyme livré par Sam lors de son pre­mier et dernier coup de fil, là où elle est allée. « Slut­ten av ver­den », le bout du monde. Débute alors un long voy­age, un périple sans fin dans les fjords, les riv­ières glacées, sur les sols frag­iles glacés, dans les tour­bil­lons enneigés, les plaines de la toundra. Con­tin­uer la lec­ture →

L’adoption est une road-story

Isabelle SPAAK et Flo­rence BILLET, Une mère etc., Icon­o­claste, 2019, 192 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑37880–071‑0

Isabelle Spaak, prix Rossel 2004 pour Ça ne se fait pas, revient aujour­d’hui avec un réc­it aigu­isé, pub­lié chez L’i­con­o­claste.

Qui peut me dire s’il con­naît un enfant adop­té en paix avec lui-même ? En dépit de toute la fer­veur du monde, ces lais­sés-pour-compte des pre­miers jours fuient de toutes parts, tel un vase per­cé.

C’est à une explo­ration des alchimies famil­iales, de leurs mys­tères, que nous con­vie l’autrice d’Une mère, etc., s’in­spi­rant cette fois de l’his­toire vraie de Flo­rence Bil­let, née en Colom­bie, française d’adop­tion. Depuis les pages, le vécu upper­cute : si Flo­rence est renom­mée Emmanuelle dans la fic­tion, c’est le véri­ta­ble nom de sa mère biologique qui est inscrit, et l’en­chaîne­ment des épisodes de vie ont tout de la cadence sin­gulière, tac­chy­cardique, de l’au­then­tic­ité – ou peut-être, et c’est sans doute encore plus vrai : de l’ur­gence. Con­tin­uer la lec­ture →

Respirer des mots

Véronique JANZYK, La robe de nuit, ONLIT, 2018, 80 p., 9 € / ePub : 5.49 €, ISBN : 978–2‑87560–106‑3

Les mots que l’on respire ce sont les fleurs d’un bou­quet dont on demande le nom.

Ce serait l’apaisement, le côté posi­tif et l’espoir qui l’emportent dans ce livre de Véronique Janzyk qui tout de même en appelle à la com­pas­sion. Con­tin­uer la lec­ture →

Balance ta mère !

Un coup de cœur du Carnet

Thier­ry ROBBERECHT, Onnuzel, Weyrich, coll. “Plumes du coq”, 2018, 126 p., 13€, ISBN : 978–2‑87489–499‑2

Que voici un petit livre sin­guli­er ! Thier­ry Rob­berecht, nous plongeant dans les Gold­en Six­ties, y épouse la per­spec­tive d’un garçon de huit ans, qui vit sans père, à l’ombre de sa mère et de sa sœur, exposé à la con­de­scen­dance ou à l’hostilité des voisins, de la grande famille, sidéré/pétrifié par le non-dit et le trop-dit jusqu’à se muer en « empoté » (onnuzel) dis­trait et mal­adroit. Con­tin­uer la lec­ture →

Un cœlacanthe devenu Orphée

Amélie NOTHOMB, Les prénoms épicènes, Albin Michel, 2018, 154 p., 17.50 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2‑226–43734‑1

Les prénoms épicènesPré­tex­tat, Astro­labe, Tex­tor, Déo­dat… : Amélie Nothomb soigne tou­jours les prénoms de ses per­son­nages. Et les choisit en général rares et sig­nifi­ants. On ne s’étonnera donc qu’à moitié que son nou­veau roman s’intitule Les prénoms épicènes. Pour celles et ceux qui sont fâché-e‑s avec les notions de gram­maire, « épicène » sig­ni­fie « qui a la même forme au mas­culin et au féminin ». Claude et Dominique, par exem­ple, sont des prénoms épicènes. Con­tin­uer la lec­ture →

Du côté de la vie

Michelle FOUREZ, Elis­a­beth, en hiv­er, Luce Wilquin, coll. « Sméral­dine », 2018, 114 p., 12 €, ISBN : 978–2‑88253–545‑0

Michelle Fourez, Elisabeth en hiverDepuis quelques romans déjà (Une famille, Adri­enne ne m’a pas écrit…), Michelle Fourez sem­ble s’être don­né une ligne d’écriture (comme on dit une ligne de con­duite) : explor­er la psy­ché, le quo­ti­di­en, les humeurs, les rela­tions des femmes qui ont pour com­pagne la soli­tude. Des femmes, seules peut-être, seules mais pas exclu­sive­ment ; des femmes du côté de la vie. Sans se cacher de ses ratages, de ses douleurs et de ses duretés. Con­tin­uer la lec­ture →

Familles décomposées

Bar­bara ABEL, Je t’aime, Bel­fond, 2018, 464 p., 19.50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782714476333

abel_je t aimeJe t’aime, le nou­veau roman de Bar­bara Abel, est con­stru­it autour d’un fait divers. Un jeune con­duc­teur per­cute un car sco­laire, tue un écol­i­er de sept ans assis au mau­vais endroit dans le bus, et meurt lui-même sur le coup. La police recon­stitue sans peine la chronolo­gie des faits et trou­ve rapi­de­ment les caus­es de l’accident : le jeune homme avait fumé du cannabis toute l’après-midi avant de pren­dre le volant. Con­tin­uer la lec­ture →

Les mots sont des lucioles

Leïla HOUARI, Ni langue ni pays, L’Harmattan, 2018, 174 p., 17,50 €, ISBN : 978–2‑343–14190‑9

houari ni langue ni pays.jpgNous l’avions décou­verte, voici sept ans, dans Les rives iden­ti­taires, un « réc­it nomade » frémis­sant d’espoir et de rébel­lion, de joie de vivre et de détresse.

Née à Casablan­ca en 1958, belge d’adoption et de cœur (sa famille s’établissait à Brux­elles dès 1965), Leïla Houari, qui avait pub­lié aupar­a­vant un roman, des nou­velles, des poèmes, une pièce de théâtre, pro­po­sait ensuite Cui­sine intérieur (2014), un livre débor­dant de saveurs et de fan­taisie, mais qui fai­sait la part de la mélan­col­ie, dans le sil­lage de Jean-Claude Pirotte, cité en exer­gue : « Je ne suis ni d’ici ni d’ailleurs et sans cesse chas­sé de moi-même ». Con­tin­uer la lec­ture →

L’« effet mère »

Élise BUSSIÈRE, Mal de mère, Mols, 2018, 128 p., 15,90 €, ISBN : 978–2‑87402–238‑8

bussiere mal de mere.jpgOn le scan­de depuis plusieurs décen­nies : « La mater­nité doit être un choix libre et réfléchi. » Certes, mais avoir le choix, décider de devenir mère, se penser mère, entre imma­nence et lib­erté morale, nag­er dans les courants des « avoir un enfant, c’est for­mi­da­ble ! », du sacro-saint mythe de la bonne mère et des « cela va de soi » pré­ten­du­ment mater­nels ; choisir de don­ner la vie, se trans­former en une jeune accouchée et som­br­er, être engloutie… Un fait qui touche à l’indicible, une parole qui sem­ble inaudi­ble que le deux­ième roman d’Élise Bus­sière libère. Con­tin­uer la lec­ture →

Devant soi, vingt ans de bon

Un coup de cœur du Carnet

Ari­ane LE FORT, Par­tir avant la fin, Seuil, 2018, 173 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2021385540

le fort partir avant la finLe précé­dent roman d’Ariane Le Fort datait de 2013, et la lau­réate du Prix Rossel 2003, qui pub­lie avec une cer­taine parci­monie, nous pro­pose chaque fois un tra­vail pré­cis, d’une écri­t­ure retenue et rigoureuse, avec un sens du con­cret le plus réal­iste empreint de tact, de ten­dresse et d’ironie, et un désen­chante­ment qui ne se prive cepen­dant pas du goût de vivre. Par­tir avant la fin qui vient tout juste de paraître au Seuil s’entend dès l’abord à dou­ble entrée, lais­sant penser à une déci­sion de quit­ter cette vie avant sa décrépi­tude ou de rompre une liai­son avant la décep­tion. Et le roman croise en effet et fait se rejoin­dre les deux thé­ma­tiques d’une mère per­dant peu à peu la mémoire mais obstinée à vouloir marcher dans la mer sans s’arrêter pour s’y noy­er, et d’une femme entre deux amours qui a le chic, dit-elle, de rem­plac­er une illu­sion par une autre. Con­tin­uer la lec­ture →

Le livre de la mère

Alan SPELLER, Rideau, Esper­luète, coll. « En toutes let­tres », 2017, 48 p., 16 €, ISBN : 9782359840889

speller rideauLe titre. Un seul mot. Rideau. De fin. Sur la vie. De la mère du nar­ra­teur. Rideau. Tran­chant comme un couteau. Découpant une scène, celle du début de la fin. La scène, mise sur une scène. Encadrée. Figée en une image trem­blée. Avec le corps de la mère gisant, en son cen­tre. Réitérée. Avec les mêmes mots, ou presque. D’ailleurs, peu de mots, tout au long de ce réc­it frag­men­taire, pour cette scène et sa suite. Une suc­ces­sion de courts syn­tagmes, tels des vers libres, de trois ou qua­tre items, sans verbe sou­vent pour les lier. Des points, des vir­gules, des ellipses,  en rem­place­ment. Con­tin­uer la lec­ture →