Archives par étiquette : Véronique Bergen (autrice de la recension)

Voie de la parole et pensée indienne

Un coup de cœur du Car­net

San­drine WILLEMS, La parole comme voie spir­ituelle. Dia­logue avec l’Inde, Seuil, 2023, 200 p., 19,50 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782021493276

willems la parole comme voie spirituelle dialogue avec l'indeDans son dernier essai, l’écrivaine, philosophe, psy­ch­an­a­lyste et réal­isatrice San­drine Willems nous invite à un décen­trement, nous pro­pose un voy­age men­tal, esthé­tique et con­ceptuel loin de l’anthropocentrisme qui a façon­né l’Occident. S’ils se voient remis en ques­tion de nos jours, de l’intérieur de nos sociétés, l’anthropocentrisme de l’Occident et son pri­mat de l’humain ont eu une inci­dence sur notre per­cep­tion de la parole réduite à la sphère humaine, con­fisquée par cette dernière. L’ouverture de l’esprit aux dimen­sions qui échap­pent à la rai­son se fait sœur d’une expéri­ence de la spir­i­tu­al­ité qui, afin de ne rester murée dans l’indicible, doit se met­tre en quête d’un lan­gage, plus exacte­ment d’une parole qui puisse en ren­dre compte. Éblouis­sant essai sur les divers­es visions de la parole, sur sa nature, son orig­ine, son statut, ses effets, réflex­ions sur les puis­sances, les ressources, les mys­tères qu’elle détient, La parole comme voie spir­ituelle. Dia­logue avec l’Inde nous con­vie à une ren­con­tre avec l’Inde anci­enne. Con­tin­uer la lec­ture

Le corps vivant de l’amour

Ade­line DIEUDONNÉ, Reste, L’Iconoclaste, 2023, 288 p., 20 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978–2‑37880–354‑4

dieudonné resteReste. Tail­lé dans l’impératif, le titre claque, porte en lui la tonal­ité du roman mais aus­si une des fonc­tions de la lit­téra­ture : octroy­er de la vie à ce qui n’est plus, faire comme si le per­du était encore là, intimer « reste » à ce qui a som­bré dans la mort. C’est au milieu d’un décor de mon­tagnes, entre un chalet et un lac, que la nar­ra­trice adresse des let­tres à la femme de son amant, lui con­te leur his­toire d’amour secrète. Sans détour, la pre­mière let­tre s’ouvre de façon abrupte sur le fait trag­ique.

Mar­di 5 avril 2022.
M. est là, allongé près de moi. Il est mort.
Il est mort.
J’espère, en les écrivant, que ces mots m’aideront à appréhen­der cette réal­ité   Con­tin­uer la lec­ture

Une pluie d’alexandrins dans les poches

William CLIFF, Des des­tins, Table ronde, 2023, 352 p., 22 €, ISBN : 9791037112019

cliff des destinsDans les recueils de William Cliff, les vers font naître des étin­celles à l’instar de deux corps qui s’étreignent. Des étin­celles de vie, de beauté arrachée à la gueule du néant. D’une com­po­si­tion cir­ca­di­enne ryth­mée par vingt-par­ties qui sont autant de livres d’heures, Des des­tins des­sine une géo­gra­phie de l’aventure organique des élé­ments et des êtres (por­traits des proches, des amants, des garçons aimés, ren­con­tres, instan­ta­nés de vie, cig­a­rettes, lunettes, forêt, évo­ca­tions de Joseph Orban, de Paul Claudel, du print­emps…).

Tail­lés dans la forme du son­net, élisant l’alexandrin, les poèmes  accom­plis­sent un mou­ve­ment rétro­spec­tif, font de la réminis­cence, du retour vers le passé l’énergie catalysant l’écriture. Ils inter­ro­gent moins l’implacable joug du temps qui passe qu’ils ne ten­tent d’en arracher des frag­ments d’éternité. Avec Charles Baude­laire, un frère en élec­tion, William Cliff partage l’expérience d’une oscil­la­tion douloureuse entre le spleen et l’hymne à la beauté, à l’idéal. C’est sous l’horizon du « sou­viens-toi que le Temps est un joueur avide / Qui gagne, sans trich­er, à tout coup ! C’est la loi » (Baude­laire, « L’horloge ») que se tien­nent ces poèmes qui, sou­vent, s’adressent à des êtres qui ne sont plus, qui se tour­nent comme des tour­nesols noirs vers la ville de Gem­bloux, les émois de l’adolescence, les odeurs des corps, du sperme, du tabac de bonne-Maman, usant du vers comme d’un regard cristallisé qui sauve de l’oubli des trans­ports désir­ants, des regrets, des frag­ments du jadis. Con­tin­uer la lec­ture

Les enjeux vitaux de la biodiversité

Un coup de cœur du Car­net

Marc SCHMITZ (coor­di­na­tion), Le souf­fleur de feuilles. La bio­di­ver­sité n’est pas un luxe, elle est vitale, Pré­face de Vin­ciane Despret, Couleur livres, 2022, 128 p., 12 €, ISBN : 9782870039342

collectif le souffleur de feuillesC’est à par­tir d’un lieu bien pré­cis, de la réserve naturelle du Kin­sendael située dans le sud de Brux­elles que l’ouvrage col­lec­tif Le souf­fleur de feuilles. La bio­di­ver­sité n’est pas un luxe, elle est vitale inter­roge les ressources con­ceptuelles et les scé­nar­ios à met­tre en œuvre sur le ter­rain afin de fab­ri­quer « des mon­des encore hab­it­a­bles » (Vin­ciane Despret) où se nouent des liens har­monieux entre humains et non-humains. Com­posé d’acteurs issus de divers­es dis­ci­plines, un col­lec­tif de con­tribu­teurs (Isabelle Stengers, Serge Gutwirth, Vin­ciane Despret qui signe la pré­face, Marc Schmitz qui coor­donne l’ouvrage, Mar­tine De Beck­er, Thérèse Verteneuil, Benoît Dumont, Olivi­er De Schut­ter, Jean-Claude Gré­goire, Paul De Gob­ert, Amau­ry Van­laer) s’empare des ques­tions des ter­ri­toires de vie où se déploient des mon­des sauvages, semi-sauvages, de l’érosion cat­a­strophique de la bio­di­ver­sité, de la frag­men­ta­tion de l’habitat, de la spa­tio­phagie, de l’urbanisation galopante qui men­a­cent la survie d’innombrables espèces ani­males et végé­tales pour penser un change­ment de par­a­digme qui en passe par le local. Con­tin­uer la lec­ture

Tableaux-sonnets

Denis DE RUDDER, Brève his­toire de l’art en son­nets, Let­tre volée, 2022, 192 p., 20 €, ISBN : 9782873176068

de rudder breve histoire de l'art en sonnetsArtiste pein­tre, Denis De Rud­der délivre dans sa pre­mière pub­li­ca­tion des tableaux textuels qui, emprun­tant la forme du son­net, retra­cent les jalons de l’histoire de l’art occi­den­tal de la Grèce antique à nos jours. Ponc­tué de repro­duc­tions d’œuvres, le voy­age se tient à la croisée de divers­es matières abor­dées sous un fais­ceau de manières. Déroulant un fil chronologique qui pro­duit un effet de dia­pos­i­tives, Brève his­toire de l’art en son­nets choisit de con­vo­quer des noms d’artistes davan­tage que des courants, des mou­ve­ments, des ten­dances. S’ouvrant sur le fameux duel entre les pein­tres grecs Zeux­is et Par­rha­sios, le recueil abor­de les muta­tions du regard, la ques­tion de l’imitation du réel, de la mimè­sis, les bougés dans l’expérience per­cep­tive, les con­textes socio-his­toriques, économiques, géo­graphiques de la pro­duc­tion d’images. Sous-ten­du par l’érudition, porté par un par­ti-pris résol­u­ment sub­jec­tif, l’ouvrage dresse en creux les moments, les tour­nants, les aven­tures, les motifs, la gram­maire des formes qui scan­dent l’histoire des arts plas­tiques. Con­tin­uer la lec­ture

Dans les pas de Van Gogh

Un coup de cœur du Car­net

Stéphane LAMBERT, Van Gogh. L’éternel sous l’éphémère, Arléa, coll. « La ren­con­tre », 2023, 120 p., 17 €, ISBN : 9782363083241

lambert van gogh l eternel sous l ephemereAprès L’apocalypse heureuse, une fic­tion couron­née par le Prix Rossel 2022, après ses derniers essais Paul Klee jusqu’au fond de l’avenir et Être moi, tou­jours plus fort. Les paysages intérieurs de Léon Spilli­aert, Stéphane Lam­bert nous offre un éblouis­sant pèleri­nage, aus­si intime qu’inspiré, dans l’œuvre de Vin­cent Van Gogh. Rares sont les livres qui sont touchés par la grâce. Grâce d’une ren­con­tre, d’une plongée sen­sorielle dans une vie pic­turale dont l’auteur retrace la genèse du dedans, avec une vue qui s’apparente à celle d’un plas­ti­cien. Au plus près de la matière Van Gogh, au fil d’un texte vagabond, habité et éru­dit qui peut se lire comme une longue let­tre adressée au créa­teur des Mangeurs de pommes de terre, des Tour­nesols, Van Gogh. L’éternel sous l’éphémère retrace le chemin de croix, l’itinérance d’un homme péré­gri­nant d’Amsterdam à Paris, d’Arles à Saint-Rémy et à Auvers-sur-Oise. Con­tin­uer la lec­ture

Isabelle Stengers. Activer les possibles

Un coup de cœur du Car­net

Isabelle STENGERS, Cos­mopoli­tiques, La découverte/ Les empêcheurs de penser en rond, 2022, 628 p., 26 €, ISBN : 978–2‑35925–222‑4

stengers cosmopolitiquesAccom­pa­g­née d’une pré­face, « Vingt-cinq ans après », la nou­velle édi­tion de Cos­mopoli­tiques réu­nit en un seul vol­ume les sept ouvrages pub­liés en 1997. Dans ces sept ouvrages devenus sept par­ties (La guerre des sci­ences ; L’invention de la mécanique : Pou­voir et rai­son ; Ther­mo­dy­namique : la réal­ité physique en crise ; Mécanique quan­tique : la fin du rêve ; Au nom de la flèche du temps : le défi de Pri­gogine ; La vie et l’artifice : vis­ages de l’émergence ;  Pour en finir avec la tolérance), Isabelle Stengers déplie les « chemins d’une pen­sée spécu­la­tive ». Ques­tion­nant la modal­ité « guer­rière » de l’avancée des sci­ences mod­ernes qui se posi­tion­nent en dis­crédi­tant les dis­cours des con­cur­rents, en dres­sant la scène d’une oppo­si­tion entre « ceux qui savent » et la doxa, elle pro­pose une mise en réc­it de l’histoire des sci­ences mod­ernes, une per­spec­tive dynamique et his­torique prob­lé­ma­ti­sant le rôle poli­tique des savoirs, leurs con­séquences prag­ma­tiques. Con­tin­uer la lec­ture

Spleen et éros

Tris­tan SAUTIER, Vrilles, Illus­tra­tions de Lil­iane Gor­dos, Coudri­er, 2022, 100 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–042‑9

sautier vrillesDans ce recueil poé­tique placé sous le signe du rock et de l’ivresse, des bac­cha­nales et de l’enfer, Tris­tan Sauti­er inter­roge, au plus nu, sans filet ni garde-fou, les rives du vivre et du mourir, de l’écrire et du jouir. Tom Waits et Rim­baud, les dieux tutélaires en exer­gue, don­nent le beat d’un texte com­posé de divers frag­ments (écrits entre jan­vi­er 2013 et décem­bre 2021) qui, au tra­vers d’une écri­t­ure ramassée, se tien­nent au plus près de la tra­ver­sée du rien, du temps des liba­tions et des corps qui s’étreignent. Auteur d’une impor­tante œuvre poé­tique et cri­tique, aus­si mar­ginale qu’intransigeante (Le temps inter­dit, Le piège du sacré, Claire Venise, Let­tres brûlées à l’amoureuse, En terre étrangère, Corps né sans, Embruns…), Tris­tan Sauti­er fore des textes à la ver­ti­cale du vivre et de l’éprouver, voy­ageant dans des paysages où le réel sif­fle, où les sen­sa­tions se resser­rent sur les gouf­fres et sur les extases, sur le spleen et sur éros. Con­tin­uer la lec­ture

Alliances entre morts et vivants

Vin­ciane DESPRET, Les morts à l’œuvre, Empêcheurs de penser en rond, 2023, 176 p., 20,50 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782359252439

despret les morts a l'oeuvrePro­longeant les ques­tion­nements posés dans Au bon­heur des morts. Réc­its de ceux qui restent (La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2015), Vin­ciane Despret con­sacre son nou­v­el essai à la mise en réc­it de cinq his­toires qui témoignent de la manière dont les morts font agir les vivants. Le « com­ment racon­ter ? » des vies inter­rompues, des exis­tences pré­cip­itées dans la mort fait par­tie inté­grante d’un dis­posi­tif de pen­sée qui révo­lu­tionne et con­teste les anti­ennes de la notion car­di­nale de tra­vail de deuil dans l’Occident con­tem­po­rain. La pen­sée thérapeu­tique et économique d’un deuil que l’on doit tra­vailler, per­la­bor­er afin de regag­n­er le rivage de la vie, de se détach­er de l’abîme lais­sé par l’absent fait place à une pen­sée des rela­tions entre ceux qui restent et ceux qui sont encore là tout en n’étant plus à nos côtés. La sin­gu­lar­ité des réflex­ions provient ici du pro­to­cole d’expérimentation artis­tique qui relie les cinq his­toires : les inter­venants, les citoyens de cha­cun de ces cinq réc­its de décès ont fait appel au col­lec­tif des Nou­veaux Com­man­di­taires créé par François Hers en 1990, un col­lec­tif qui attribue la créa­tion d’une œuvre plas­tique, musi­cale, lit­téraire, théâ­trale, archi­tec­turale… à un artiste con­tem­po­rain chargé de réalis­er un « mon­u­ment de sen­sa­tions » (Deleuze) per­me­t­tant de ren­dre présents celles et ceux qui ont été fauchés par la Camarde. Con­tin­uer la lec­ture

Des lieux et des habitants

Pierre BLONDEL, Ander­lecht-Molen­beek, L’un et l’autre suivi de Sur la route de Lennik, Pré­face de François Chaslin, Fourre-tout, coll. « Fonds de tiroirs », 2022, 150 p., 18 €, ISBN : 9782930525259

blondel anderlecht molenbeekArchi­tecte, ayant à son act­if de nom­breux loge­ments soci­aux à Brux­elles, enseignant à l’École d’Architecture de La Cam­bre, Pierre Blondel agence deux nou­velles qui, réu­nies sous le titre Ander­lecht-Molen­beek, inter­ro­gent son méti­er, les intri­ca­tions sociales qui nouent archi­tec­ture, urban­isme, poli­tique, économie, ges­tion de l’espace et poésie urbaine. Artic­ulées autour de deux pro­jets immo­biliers réal­isés par l’auteur et ses col­lab­o­ra­teurs dans ces deux com­munes de Brux­elles (la mai­son com­mu­nale à Molen­beek, le com­plexe de loge­ments, de crèche, de restau­rant social à Ander­lecht), les nou­velles L’un et l’autre et Sur la route de Lennik inter­ro­gent l’imaginaire des lieux, l’évolution des paysages, des styles, des pop­u­la­tions à tra­vers le temps, l’arc-de-cercle qui relie l’architecture au passé, au présent et la donne vision­naire qui la pro­jette dans l’avenir. Au tra­vers de per­son­nages que tout oppose — habi­tants des quartiers, acteurs des pro­jets de con­struc­tion, pou­voirs publics, spécu­la­teurs immo­biliers, comités de quarti­er…. —, Pierre Blondel retrace des tra­jec­toires humaines et des tra­jec­toires de pier­res, des drames soci­aux et les nou­veaux vis­ages que prend l’urbanisme. Des nou­veaux vis­ages archi­tec­turaux tan­tôt accueil­lis avec con­fi­ance, tan­tôt boudés par les habi­tants. Con­tin­uer la lec­ture

Les Labdacides et nous

Paul EMOND, Créon suivi de Loin d’Antigone, Oiseaux de nuit, 2022, 118 p., 10 €, ISBN : 978–2‑931101–54‑4

emond creon suivi de loin d'antigoneMatri­ces textuelles inépuis­ables, les his­toires des Lab­dacides, des Atrides com­posent des mythes fon­da­teurs que la lit­téra­ture n’a cessé de réin­ter­roger. Au tra­vers de deux mono­logues théâ­traux Créon et Loin d’Antigone, le dra­maturge, écrivain et essay­iste Paul Emond délivre une relec­ture à la fois con­tem­po­raine et intem­porelle du cycle trag­ique qui emporte la dynas­tie des Lab­dacides. Puis­sam­ment inspiré, le pre­mier texte campe le bilan rétro­spec­tif que Créon, roi de Thèbes, porte sur son règne. Le déplace­ment de focale, le dépasse­ment des clichés qui, depuis des siè­cles, recou­vrent la divi­sion entre Créon, représen­tant de la rai­son d’État, et Antigone, sym­bol­isant la révolte, per­met au dra­maturge de don­ner à enten­dre un autre Créon, tyran inflex­i­ble, orgueilleux, avide de pou­voir certes, mais aus­si sim­ple mor­tel ter­rassé par les spec­tres des morts qui vien­nent lui deman­der des comptes. Unité de temps, unité de lieu, unité d’action. Soli­taire, dans son palais thébain, le frère de Jocaste erre dans ses pen­sées noc­turnes, assail­li par les fan­tômes des morts, Œdipe, Jocaste, Polyn­ice, Étéo­cle, Antigone, son fils Hémon, fiancé d’Antigone, ses deux autres fils, sa femme Eury­dice… Il pressent qu’il tra­verse sa dernière nuit avant l’arrivée de Thésée qui le tuera et met­tra Thèbes à sac. Au tra­vers d’un despote qui s’évertue à jus­ti­fi­er les crimes qu’il a ordon­nés, à se blanchir devant le tri­bunal des siè­cles, au tra­vers de ses dis­cours légiti­mant ses déci­sions poli­tiques, Paul Emond évoque en fil­igrane un chef d’État con­tem­po­rain, tail­lé dans l’oppression. Con­tin­uer la lec­ture

Le jardinier-soleil

Chris­tine VAN ACKER, Émile Claus. Le vieux Jar­dinier, Inven­it, coll. « Ekphra­sis », 2022, 54 p., 14 €, ISBN : 9782376800927

van acker le vieux jardinierDans la très belle col­lec­tion « Ekphra­sis » des Édi­tions Inven­it, basée sur le principe du dia­logue entre un écrivain et une œuvre muséale, Chris­tine Van Ack­er décline un texte flo­ral-cos­mique, d’une écopoésie sub­tile, con­sacré au tableau Le vieux jar­dinier du pein­tre Émile Claus. C’est à par­tir du ray­on­nement d’Hélios qu’elle approche cette œuvre exposée à La Bover­ie à Liège et qu’elle déroule un texte-tour­nesol autour d’un artiste qui fut une des fig­ures mar­quantes du lumin­isme. La con­fronta­tion relève de mul­ti­ples reg­istres : du reg­istre exis­ten­tiel dès lors que l’éclat héli­aque du Vieux jar­dinier « sauve des vies », sauve « quelques mois » de celle de l’autrice au creux de l’hiver du con­fine­ment, reg­istre du réc­it biographique, des échos de l’enfance, reg­istre de l’esthétique et des effets qu’il pro­duit, reg­istre d’une sen­si­bil­ité et d’un engage­ment écologiques. Dans ce por­trait d’un por­trait, Chris­tine Van Ack­er tisse des fils de soie, d’or, de mousse entre le corps-monde du per­son­nage peint par Émile Claus et le corps-terre de son grand-père, déplie la carte du Temps et de ses rav­ages écologiques, remonte de la fin du 19e siè­cle à notre présent dévasté. Le mou­ve­ment s’enfonce dans l’esprit et la matière du tableau autant que dans les rêves qui pro­lon­gent la géo­gra­phie de sa com­po­si­tion. Con­tin­uer la lec­ture

Jacques Crickillon, l’Indien fauve

Un coup de cœur du Car­net

Jacques CRICKILLON, L’Indien de la Gare du Nord, Pré­face de Jacques De Deck­er, Étude d’Éric Brog­ni­et, Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 2022, 218 p., 20 €, ISBN : 9782803200689

crickillon l'indien de la gare du nordLivre inouï, livre-chien, livre-Sioux dans le west­ern des Let­tres, L’Indien de la Gare du Nord fut salué à sa paru­tion en 1985 par l’écrivain, dra­maturge et cri­tique vision­naire Jacques De Deck­er. Livre-charnière de l’œuvre incan­des­cente de Jacques Crickil­lon, ce chant plonge le feu de la poésie, la tem­pête du lyrisme dans la prose d’une épopée qui, en phase avec Michaux, hurle un « non ». Un « non » tail­lé dans la révolte et dans la colère, un « non » adressé à toutes les infâmes médi­ocrités du monde. Au fil d’un verbe con­vul­sif qui repère et déjoue les pièges de la domes­ti­ca­tion par la société du spec­ta­cle, Jacques Crickil­lon nous mène dans les cer­cles de l’enfer d’une métro­pole déshu­man­isée. Dans la jun­gle des villes (une jun­gle moins brechti­enne que rim­bal­di­enne et mât­inée de roman noir et de sci­ence-fic­tion), des parias, des lais­sés-pour-compte évolu­ent dans les marges d’un sys­tème hos­tile. Impres­sion­nant sculp­teur de langues, explo­rateur har­di de reg­istres d’écritures et de pen­sées qui dyna­mi­tent le mono­rail d’une parole uni­di­men­sion­nelle et le con­fort d’une lit­téra­ture en boîte de con­serve, Jacques Crickil­lon prend les armes de l’imaginaire, descend dans les pul­sions sauvages qui déraci­nent les for­matages de la bien-pen­sance et du verbe con­gelé. Con­tin­uer la lec­ture

Camille Pier : un corps en marche

Camille PIER, Scan­dale !, Pré­face de Vansay Kham­phom­mala, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2022, 138 p., 13 €, ISBN : 9782930822242

pier scandale!Pul­sé en vingt-neuf textes, le recueil Scan­dale ! importe dans l’espace clos du livre les rythmes de la poésie per­for­mée. Translit­téra­tion de l’oralité à l’écrit, slaloms dans une langue directe qui creuse des veines où vivre, où arracher un théâtre de la vérité, un théâtre de je, alter egos ou alter sans ego fixe, le recueil de Camille Pier, ponc­tué de dessins, livre ode, livre gode sans plus de God, livre orai­son et scènes de com­bats intimes dans une langue écorchée, rapiécée, en équili­bre sur le déséquili­bre du réel intérieur et extérieur. Co-créa­teur avec la biol­o­giste Leo Palmeira du spec­ta­cle-con­férence La nature con­tre-nature (tout con­tre), per­for­mant de la poésie slam sous le nom de Nestor, expéri­men­tant le cabaret sous le nom de Josie, inté­grant le col­lec­tif de cabaret queer « Not Allowed- Glitter’s Time », comé­di­en, chanteur, Camille Pier explore du dedans le « Je est un autre » et place sa créa­tion sur la crête des devenirs — devenirs iel, tigre, pierre. Chants de douleur, de colère, de con­tes­ta­tion des normes, des assig­na­tions gen­rées binaires, urgence de la libéra­tion qui se cherche des issues, chem­ine­ment con­joint d’un corps qui élar­git, excède l’anatomie et d’une langue qui se réap­pro­prie des ter­ri­toires de l’oralité : l’androgynie est tout à la fois brandie, excavée, con­stru­ite, bal­ancée dans une prose qui con­spue l’arnaque, les grenouilles de béni­ti­er, les chairs empris­on­nées. Con­tin­uer la lec­ture

Le glaive et la prière : les Templiers

Arnaud DE LA CROIX, Les Tem­pli­ers. Des croisades au bûch­er, Racine, 2022, 168 p., 25 €, ISBN : 9782390252054

de la croix les templiersDans ce livre-somme, l’historien, spé­cial­iste du Moyen Âge, le philosophe Arnaud de la Croix réin­ter­roge l’ordre religieux et mil­i­taire des Tem­pli­ers auquel il a déjà con­sacré de nom­breux essais. Approchant la matière his­torique par une méthodolo­gie du ques­tion­nement, il retrace l’avènement de cet ordre dans les années 1118–1120, au moment des croisades, son expan­sion, sa mon­tée en puis­sance avant sa chute, deux cents ans plus tard. L’Histoire est affaire de regard, de mise en per­spec­tive, d’enquêtes poli­cières et de tra­ver­sée des légen­des qui entourent les faits. Dres­sant l’échiquier du monde européen et asi­a­tique du Moyen Âge cen­tral, Arnaud de la Croix lie la créa­tion de l’Ordre du Tem­ple au mou­ve­ment des croisades dont il com­pose une mil­ice chargée de recon­quérir la Terre sainte. Lorsqu’en 1095, le pape Urbain II prêche la pre­mière croisade et appelle les chré­tiens d’Occident à venir en aide aux chré­tiens d’Orient, la pre­mière expédi­tion aboutit à la prise de Jérusalem. C’est dans ce con­texte politi­co-religieux, dans cet antag­o­nisme spir­ituel entre le chris­tian­isme et l’islam que doit se com­pren­dre la fon­da­tion de cette nou­velle forme de cheva­lerie chré­ti­enne. Con­tin­uer la lec­ture

Christian Dotremont et Régine Raufast, « jockey du vent »

Un coup de cœur du Car­net

Chris­t­ian DOTREMONT, La reine des murs suivi de Let­tres de Chris­t­ian Dotremont à Régine Rau­fast, Illus­tra­tions de Pierre Alechin­sky, Post­face de Stéphane Mas­sonet, Fata Mor­gana, 2022, 88 p., 15 €, ISBN : 978–2‑37792–117‑1

dotremont la reine des mursLes édi­tions Fata Mor­gana nous don­nent à lire ou à redé­cou­vrir une pépite poé­tique et amoureuse sculp­tée par Chris­t­ian Dotremont au début des années 1940. Alors qu’âgé de dix-neuf ans, il gagne Paris afin de rejoin­dre les sur­réal­istes, il fait en 1941 la ren­con­tre fra­cas­sante de la poétesse Régine Rau­fast qui devien­dra sa « Nad­ja ». L’amour incan­des­cent, illim­ité, explosif a pour nom Régine, à l’époque amante de Raoul Ubac, qu’il fréquentera durant deux ans sous la lumière du parox­ysme. Dans le poème La reine des murs, tout n’est qu’élan, vibra­tions d’un feu intérieur plus âpre que celui cour­tisé par Bre­ton. Davan­tage qu’une muse inspi­ra­trice, la jeune femme est une révéla­tion exis­ten­tielle, l’incarnation d’un amour impos­si­ble placé sous la magie du chiffre 23. « Je l’ai ren­con­trée le 23 avril 1941, à 5 heures, je l’ai quit­tée le 23 mars 1943, à 5 heures : 23 mois avaient passé. C’est à cause d’elle que je ne fais plus de poésies » écrit-il après le sui­cide en 1946 de celle qu’il surnom­mait, entre autres dénom­i­na­tions sai­sis­santes, la reine des murs. Con­tin­uer la lec­ture