Dominique COSTERMANS et Régine VANDAMME, Le bureau des secrets professionnels. Histoires vécues au travail. Tome 2, Préface d’Isabelle Ferreras, illustrations d’Allilalu, Renaissance du livre, 2021, 208 p., 20 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 9782507056964
Lors de la parution du premier tome du Bureau des secrets professionnels, on vous avait expliqué, avec la distanciation critique nécessaire, la démarche qui avait présidée à la publication de ces « Histoires vécues au travail ». On ne va pas se répéter, le deuxième tome étant la suite annoncée du projet. Vous pouvez la relire ici. On ne va pas non plus continuer à dire on. Mais je. Car si Roland Barthes précisait, en introduction des Fragments d’un discours amoureux, « C’est donc un amoureux qui parle et qui dit : », pour cette recension : c’est un blessé du travail qui écrit. Dans le premier tome, j’étais parvenu à rester à distance de mon propre vécu – même si parfois il affleurait, et les larmes pas loin – emporté dans le tourbillon des anecdotes glissant de la facétie au drame, de la légèreté à la gravité en passant par toutes les nuances connues de celles et ceux qui ont eu un jour la (mal-)chance de travailler. Continuer la lecture

Plutôt qu’une biographie, c’est à une visite en toute cordialité du Julosland – ainsi qu’elle nomme l’univers de Julos Beaucarne – que nous invite Nelly Gay dans son ouvrage, Julos Beaucarne, Il faut s’aimer à tort et à travers. Elle ne pouvait pas écrire un livre pré-cadré, il fallait un livre à l’image de cet artiste aux cordes sensibles et multiples : imaginatif et libre. Mais peut-être faut-il rappeler qui est Julos Beaucarne aux plus jeunes lecteur.rice.s car sa carrière est en sommeil depuis une petite décennie ?
On se souvient qu’à la rentrée 2017, Nicole Malinconi publiait
Dans la restauration, les mots sont plus essentiels que ce qu’il pourrait sembler de prime abord (comme dans le reste de la vie en somme). La lecture de la carte d’un restaurant déclenche l’envie, le désir, le fantasme, ouvre et nourrit l’appétit. Et rien n’est plus rageant qu’un plat qui ne s’avère pas à la hauteur de son appellation, qui se révèle moins original, moins savoureux que sa promesse. Le Restaurant Frédéric Doucet à Charolles, en Bourgogne, n’est pas un de ces établissements bonimenteurs, pas un de ceux qui affabulent, romancent, si l’on en croit Nicole Malinconi. « Car, dit le chef, une assiette ne ment pas sur son nom ». C’est sur ce même principe éthique des mots qui disent vrai et collent au plus près du réel que l’autrice, invitée privilégiée des cuisines du restaurant, décrit ce qu’elle y a vu et qui est habituellement occulté à la clientèle.
« Quand un créancier ne veut ni payer ni s’arranger à l’amiable, c’est la plainte, le tribunal, le jugement, et finalement, dans le cas qui nous occupe, la saisie. C’est là que j’entre en scène ». Qu’il entre en scène. L’huissier. Le narrateur des quinze nouvelles du premier recueil de Jean Pierre Jansen, On n’entre pas comme ça chez les gens ! avec sa dose d’humanité, de philosophie et un humour tout personnel que rend bien le style familier de l’auteur, avec ses comparaisons malicieuses.
Amour possédé. Amour sous possession. Amour. Avoir. Ainsi commence Nous deux. Par un court poème sous forme de déclinaison amoureuse : « Heureusement que je t’ai/Heureusement qu’on s’a… » Jusqu’à l’ambigu dernier vers : « Tu m’as eue ». Piège. De l’amour. De l’amour maternel dans ce livre-ci de Nicole Malinconi, prix Rossel 1993. Le livre de la mère et de la fille.
Alors que l’idéologie néolibérale a programmé la déshumanisation du travail, qu’elle s’y attelle, que la révolution numérique pousse à confondre le travailleur et l’ordinateur, l’humain résiste, existe. Il n’a pas déserté le peuple des laborieux qui prend la parole autant que l’outil dans Le bureau des secrets professionnels. Et tant qu’il parlera, humain il restera.
Pour l’écrivain et éditeur Patrick Lowie, quelque chose a basculé dans la nuit du 10 au 11 septembre 2012. Cette nuit-là, il rêva pour la première fois de Mapuetos. Depuis, la ville qui existe de ne pas exister a envahi la carte de ses pensées, l’atlas de ses rêves et la géographie de son œuvre. Elle y a créé un relief dont les repères ne cessent de s’effacer, de disparaître, de se recomposer. Elle métamorphose en fiction onirique tout ce qu’elle (ne) rencontre (pas). Qu’il s’agisse des textes que Patrick Lowie crée à partir des écrits abondants – plus de six mille pages – et polymorphes de Marceau Ivréa, cet écrivain (qui serait) mort dans une prison bruxelloise et dont il s’est (se serait) procuré les archives, ou des portraits qu’il a commencé à rédiger en 2016 pour le magazine internet Le Mague et qu’il poursuit aujourd’hui
Omar Bergallou est né au Maroc, dans un quartier pauvre de Tanger, au milieu des années soixante. Il y passe les tout premiers temps de sa vie, et plus tard, de brefs séjours de vacances ; il n’a guère vécu de ce côté-là de la Méditerranée. Quand il a six mois, la famille émigre en Belgique où le père travaillait déjà comme coffreur-ferrailleur. Et c’est là, en Belgique, sous le ciel gris de Bruxelles, qu’il a continué à vivre, et qu’il vit aujourd’hui encore. A‑t-il ressenti l’excitation ou la douleur du départ, la brûlure tranchante de l’adieu à la terre ? Sa mère dira que sur le bateau reliant l’Afrique à l’Europe il hurlait de toute sa voix comme si son âme voulait sortir de son corps. Quoi qu’il en soit, quelle qu’ait été, nourrisson, sa perception de l’éloignement, il est devenu, malgré tout un : exilé.
Il est une des modalités de la lecture qu’Umberco Eco regrettait mais estimait inévitable : le titre d’un livre s’avère presque toujours déjà une clef interprétative. Ainsi se prépare-t-on, peut-être, à lire LE TEMPS suivi de NOTRE-DAME comme une réflexion philosophique versifiée (au regard de l’indication générique : Poésie) prolongé d’un hommage à la cathédrale parisienne dont la flèche et une partie du toit ont été détruits il y a un an. Une fois le livre ouvert et six pages tournées, en découvrant que le titre dédié à la première et principale partie du recueil a perdu ses capitales (même à l’initiale) pour devenir le temps, on recadre.
Les clichés, les lieux communs et les poncifs ont la vie dure et parfois nous polluent. Ils s’imposent à l’esprit, à la bouche et à la plume plus vite que la précision, la complexité et la nuance. Il en est en littérature comme ailleurs. Ainsi Camille Lemonnier ne cesse-t-il pas d’être considéré comme le Zola belge. Comme si, par ces mots, on avait tout dit, de son œuvre. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Dans Camille Lemonnier, le « Zola belge », déconstruction d’un poncif littéraire, le critique Frédéric Saenen,
Il porte un nom (pseudonyme) d’acteur américain, une gueule pareille ; il est à faire se damner un saint, William Cliff. Mais plutôt que de s’exhiber sur les écrans tout en longueur du cinématographe, c’est sur d’autres surfaces blanches qu’il a inscrit son corps, sa vie (matière quasi exclusive de son œuvre, avec l’espèce humaine) : celles des pages des recueils de poésie et des romans. Bien qu’on puisse l’entendre murmurer qu’il est malcontent :


C’est la voix de Nicole Malinconi, traversée de toutes les voix du monde.
S’il est un domaine de la vie que l’on connaît essentiellement par la fiction, c’est bien celui de la criminalité. On est nourri de romans policiers, de films noirs, criminels, de séries télévisées, téléchargées ou en flux diffusées, de Faites entrer l’accusé… On absorbe les gestes (la gesticulation parfois) des enquêteurs, les techniques scientifiques, les procédures judiciaires au point de finir par les croire vrais alors qu’ils ne sont que vraisemblables (et encore…), qu’ils sont nourris autant par leur propre mythologie que par la réalité du terrain. Davantage ? Qu’en sait-on vraiment ? Pour dépasser la fiction, Anne-Cécile Huwart, journaliste spécialisée dans les affaires judiciaires, la santé, l’enseignement, le social est allée observer au plus près l’instruction des crimes. Puis elle l’a racontée au plus juste, « de l’intérieur, sans voyeurisme, dans le respect de l’instruction et de la dignité des victimes et de leurs proches. » In fine, outre le fait qu’il n’y ait héroïsation ni de la police ni des criminels, le plus étonnant est le rapport au temps : rien ne va vite. Entre le moment où le meurtre est commis et l’énoncé du verdict, il se passe des années. Anne-Cécile Huwart a respecté cette temporalité lente. Elle a mené son travail minutieusement, au long cours. Son enquête a duré près de six ans. Un temps que permet le livre et que ne souffrent pas les médias et les réseaux sociaux.