Adeline DIEUDONNÉ, La vraie vie, L’Iconoclaste, 2018, 270 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑37880–023‑9
“À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents, et celle des cadavres.”
Papa tire du gros gibier, dès qu’il peut. Ici et jusqu’en Himalaya. Cette “chambre des cadavres”, c’est celle où il dispose ses trophées. Il y a des têtes de sanglier, d’antilopes, de zèbres, même un lion entier. Et une hyène dans un coin. Prédateur, papa l’est aussi envers maman, bien sûr, et maman esquive la violence conjugale en se faisant la plus transparente, la plus molle possible, encaissant juste les coups. La narratrice et son petit frère Gilles vivent une relation fusionnelle. À l’aube de la puberté, ils dorment encore ensemble, se partagent tous leurs secrets et réenchantent leur quotidien en jouant dans une casse de voitures. De retour de l’école, lorsque c’est la saison, ils achètent quotidiennement une glace au marchand ambulant — avec supplément chantilly pour elle. On ne peut pas dire que ce soit une vie rêvée, mais au moins rien ne viendra s’interposer entre Gilles et elle. Rien, jusqu’à l’accident. Continuer la lecture
Prétextat, Astrolabe, Textor, Déodat… : Amélie Nothomb soigne toujours les prénoms de ses personnages. Et les choisit en général rares et signifiants. On ne s’étonnera donc qu’à moitié que son nouveau roman s’intitule Les prénoms épicènes. Pour celles et ceux qui sont fâché-e‑s avec les notions de grammaire, « épicène » signifie « qui a la même forme au masculin et au féminin ». Claude et Dominique, par exemple, sont des prénoms épicènes.
Déambuler dans un parc animalier qui ne craint pas de passer du coq à l’âne, découvrir une ménagerie intime, se balader dans un monde enfoui, imaginaire, en « terra incognita où les légendes se créent », voilà le safari original auquel nous convie Dominique Maes avec son Bestiaire de mon jardin secret.
L’œuvre de Vincent Engel s’élabore selon une architecture audacieuse et ambitieuse, à l’exemple de la cité mystérieuse au cœur de ce roman ample : Maramisa. Ses livres s’emboîtent telles des matriochkas, les unes en contenant d’autres, pour aller s’amplifiant. Les lecteurs assidus d’Engel se souviendront que le roman Maramisa se trouvait en germe dans une nouvelle lauréate du Concours de Nouvelles de Radio France Internationale (RFI), publiée en 1993 (!) dans son premier recueil : Légendes en attente. Longue genèse que le lecteur peut découvrir sur le site du roman, où Vincent Engel propose des prolongements à son livre, en mode réalité augmentée : vidéos, musique, iconographies, textes divers, FAQ, forum, rencontres, etc.
Professeur émérite de l’Université Libre de Bruxelles, spécialiste de la philosophie grecque et médiévale, notamment d’Aristote, auteur entre autres d’ouvrages de référence — Histoire de la philosophie. Aux origines de la philosophie européenne (De Boeck, 2003), Histoire de la philosophie ancienne et médiévale (Grasset, 1998), La proximité et la question de la souffrance humaine (Ousia, 2005) —, Lambros Couloubaritsis poursuit dans La complexité de la franc-maçonnerie les réflexions développées dans La philosophie face à la question de la complexité (Ousia, 2014). Alliant la voie historienne et l’approche philosophique, il livre une somme novatrice et décisive sur le phénomène de la franc-maçonnerie, démontant les clichés, la vulgate qui entoure le mouvement, proposant des éclairages inédits.
L’érudition, la subtilité et la vivacité du sinologue Pierre Ryckmans font des textes réédités, préfacés et postfacés par Jean-Luc Outers et Pierre Piret sous le titre La Chine, la mer et la littérature une chance pour quiconque cherche à s’initier à l’immense civilisation chinoise. Ainsi, dès les premières pages, deux traits méconnus nous en sont livrés et surtout expliqués : la « monumentale absence du passé » qui se constate dans le peu de bâtiments anciens subsistants, d’une part, et, de l’autre, la calligraphie en tant qu’« art suprême aux yeux des Chinois ». Les deux correspondent à leur conviction que la pérennité spirituelle appartient à l’écrit transmissible et métamorphosable, jusqu’aux « faux » copiés au fil des siècles, bien plus qu’à la pierre aussi orgueilleuse que soumise aux ruines du temps. La récurrence des pratiques iconoclastes dans l’histoire de la Chine, y compris sous l’action des Gardes rouges dans les années soixante du XXe siècle, en reçoit un éclairage inattendu. De même, approchant « Poésie et peinture », Ryckmans met en exergue « les vertus du vide » qui s’échangent de l’une à l’autre, blanc, silence, non-dit, ellipse du verbe, absence du sujet, et qui répondent à l’idéal du qi (esprit, souffle, énergie…), « concept central de la théorie esthétique » pour manifester la « communion avec l’univers ». Exemple splendide, ces vers de Ma Zhiyuan :
Au début des années 1960, Adèle embarque vers une ville non nommée qui apparaîtra finalement être Stanleyville. Elle est à la recherche de Sainto avec qui elle a vécu une brève mais très forte relation et dont elle est enceinte. Dans la première partie de Toutes les îles et l’océan, Jean-Pierre Orban raconte cette lente remontée sur un bateau, où Adèle est la seule Blanche, et l’arrivée dans une ville à feu et à sang. La deuxième partie a pour cadre Bruxelles, la troisième Londres et une brève quatrième se déroule sur l’océan.
Dans sa collection joliment nommée Regains, qui remet en lumière des textes publiés naguère et quelque peu oubliés, l’éditeur Weyrich a choisi d’inscrire le roman de Nelly Kristink Le renard à l’anneau d’or. Le titre sans doute le plus connu en son temps de la romancière, nouvelliste et auteur de récits pour la jeunesse, lauréat du prix Rossel en 1948, sur manuscrit.
« Je rêve d’une subversion généralisée, d’une révolution universelle contre le béton. » Cette affirmation de Braque, un des protagonistes du roman, « sensible à la laideur du monde, et à la beauté des destructions », résume le propos de Bernard Quiriny : le béton, compris comme l’archétype des moyens de constructions modernes, défigure le paysage urbain à tel point qu’on peut, plus ou moins raisonnablement, lui prêter des intentions malveillantes. Le roman est une dénonciation de l’architecture et de l’urbanisme contemporains ainsi qu’une réflexion sur le rapport des humains à leur habitat.
Derrière un livre, il y a un auteur – au moins – donnant corps en mots, en illustrations, en photos ou autres représentations artistiques, à un besoin, une envie, une tension. Derrière un livre, il y a du vécu, du rêvé, du senti, du pensé, du vibré, de l’abstrait, du soustrait. Derrière un livre, il y a une voix singulière, multiple, écrasante, fugace, assumée, oubliée, monocorde, polyphonique. Derrière un livre, il y a cela… et bien plus encore. Derrière ce livre, il y a dix-huit demandeurs d’asile, dont la vie est en suspens. Bloquée, arrêtée, figée en un instant infini. Recroquevillée, froissée, crispée. Entre deux mers, terres, cieux. Et il y a aussi deux artistes, une danseuse et une illustratrice, qui ont décidé de leur offrir un espace de création, d’expression. De liberté.
In utero, Barberine Blin fait déjà des chorégraphies. Parée d’une improbable grenouillère en éponge avant même le premier plié, elle trouve au chat bien plus d’élégance qu’à ses semblables. Après le temps tardif de la marche, vient enfin l’accession au domaine tant fantasmé de la danse. Sous l’égide de M. Simon, arrive la discipline drastique imposée au corps. Tout organisme soumis aux cinq positions de la danse classique doit en effet allonger la nuque, redresser le dos… et de préférence, développer a minima ses protubérances mammaires. Voilà où le bât blesse : les gènes de Barberine lui ont donné le sein évident. Sous les étoffes, Sinistre et Dextre n’ont pourtant aucunement l’intention de s’en laisser compter par leur hôtesse apprentie rat de l’opéra. Elle aura beau s’affamer et user de bandages, les deux mamelons prendront la parole avec volupté et occuperont le terrain un chapitre sur deux. N’hésiteront pas à bourgeonner à qui mieux mieux, à se pâmer lorsque leur jeune propriétaire vivra des rapprochements avec l’autre sexe. Toute à sa vocation exigeante, Barberine réfrène souvent ses propres désirs quand ses roberts, eux, ne cherchent qu’à s’épanouir davantage.
Ce pourrait être un roman qui commence avec brio par la relation de la rencontre entre Nathaniel Hawthorne et Herman Melville, au Monument Mountain, le 5 août 1850.
Après Shelley, la vie amoureuse de l’auteur de Frankenstein et Chamisso, l’homme qui a perdu son ombre, le duo talentueux formé par le scénariste David Vandermeulen et le dessinateur Daniel Casanave nous plonge dans la vie de Gérard de Nerval. Au fil d’un scénario pétri d’invention, retraçant la vie du poète des Chimères, le possédé des Filles du feu, d’Aurélia ou le Rêve et la Vie, au fil d’un dessin alliant humour et paysages oniriques, on découvre un Nerval en proie à des visions, aspiré par la quête de l’Orient. Suivant la chronologie de son existence qui sera très vite ravagée par la mélancolie et le démon de l’alcool, David Vandermeulen et Daniel Casanave font en quelque sorte du fameux sonnet El Desdichado (« Je suis le Ténébreux, — le Veuf, — l’Inconsolé / Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie »…) un auto-portrait, un miroir de Nerval. Toute biographie est biographie-radiographie d’une époque : ne pouvant sauter par-dessus son ombre, par-dessus son siècle, tout créateur est le fils de son temps, même s’il s’efforce de s’y arracher. C’est ainsi qu’aux côtés du jeune Gérard Labrunie qui connaîtra une certaine notoriété précoce lorsqu’à dix-neuf ans il traduisit le Faust de Goethe, les auteurs campent les figures du romantisme, ses amis, Théophile Gautier, Auguste Maquet, Pétrus Borel, Alexandre Dumas. La vie bohème, la bataille d’Hernani, les soulèvements politiques, la révolution de 1848 ne sont pas un décor extérieur à l’émergence de nouvelles formes de création mais leur creuset. Pour Nerval, la littérature est sœur du rêve, d’un désir de fuite, la confidente ou l’exorciste des désillusions amoureuses, des expériences de dédoublement, des assauts de la folie, fût-elle lucide.
Si sa langue bien pendue oscillait entre deux pays – le nôtre et celui de nos comparses d’outre-Quiévrain – pour son premier recueil (Chroniques en Thalys) Alex Vizorek s’est cette fois bel et bien installé en France et notamment à Inter. Ce deuxième volume reprend donc la quintessence de trois années de chroniques radio féroces et facétieuses élaborées pour le 7/9 des studios rouges, et des brèves ou détournements d’extraits de presse insolites. Les Belges ne sont pour autant pas oubliés : ce sont Kroll et Vadot qui ponctuent les pages de leurs crobars et l’humoriste a réservé une trentaine de pages supplémentaires à sa mère patrie, incluant neuf capsules de Café Serré à l’ensemble. On y croisera notamment Laurette Onkelinx, Georges Dallemagne ou Paul Magnette.