Laurent DE SUTTER, Pornographie du contemporain. Made in Heaven de Jeff Koons, La Lettre volée, coll. « Palimpsestes », 2018, 64 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87317–516‑0
L’indignation qu’a suscitée l’installation Made in Heaven en 1991, plus récemment Les Tulipes, les ires et condamnations que soulèvent les œuvres de Jeff Koons dans le monde des critiques d’art (mercantilisme, opportunisme, infantilisme, mauvais goût…), Laurent de Sutter les ausculte, les dissèque au fil de Pornographie du contemporain. Made in Heaven de Jeff Koons, un essai audacieux, décapant, incisif qui part du symptôme Koons pour livrer les attendus d’une esthétique contemporaine. Un mot condense à ses yeux l’anathème dont Koons est victime : celui de kitsch dont il montre que Clement Greenberg en a fait le repoussoir du modernisme. Pour Greenberg, le kitsch est au modernisme ce que l’arrière-garde est à l’avant-garde. Le rejet du kitsch (vu comme vulgaire, académique, culture standardisée, démocratisation de l’art…) que partagent Greenberg et Harold Rosenberg s’appuie sur l’épineuse question de la définition de l’art, à savoir le partage entre un « art vrai, authentique » et la sphère du non-art. La division entre « grand art » et « art populaire », la visée essentialiste chargée de produire les canons esthétiques, les critères transcendants départageant l’art du non-art ont, depuis lors, été réfutées. Derrière la volonté d’exclure ce qui relève du kitsch, des stratégies de domination sont opérantes. Continuer la lecture
Dans Aristote et la nécessité, essai aussi ambitieux que magistral, Sylvain Delcomminette entend repenser la cohérence du corpus d’Aristote à partir du concept de « nécessité ». Analysant le rôle de la nécessité dans de nombreux domaines explorés par le Stagirite (logique, métaphysique, physique, épistémologie, éthique…), Delcomminette fait de ce concept un puissant levier apte à reconstruire la « nécessité » de la pensée aristotélicienne dès lors que la nécessité cesse de se confondre avec le déterminisme. S’écartant de l’interprétation « évolutionniste » d’une pensée aristotélicienne se remaniant au fil du temps, l’ambition de systématisation poursuivie dans l’essai vise à dégager la logique dynamique unitaire, la vie de la pensée d’Aristote.
L’expression « sauver les phénomènes » peut introduire à l’activité philosophique depuis Nietzsche et en tout cas le début du XXe siècle, mais à condition d’ajouter par la mise à découvert du langage qui y fait obstacle et y participe. Les grands courants de la philosophie contemporaine s’évertuent en effet à analyser ou à épurer le langage, à réduire ou à déconstruire ses présupposés, à l’interpréter ou à le mettre en récit…
On a souvent une vision réductrice et convenue du domaine de l’édition. Il évoluerait lentement, tel un bouchon de liège dérivant sur un étang ; son rythme suivrait, de loin en loin, celui des progrès techniques et des transformations économiques. Un livre serait toujours un livre : un auteur pour l’écrire, un éditeur pour le publier et des libraires (incarnés ou en ligne) pour le vendre. Si on ne peut ignorer la tempête du numérique, ne serait-elle pas limitée à rugir dans un verre d’eau ? Car l’édition utilise les outils informatiques depuis les années 1980. La lecture sur un support numérique n’est que la partie ultime et visible ; dès la conception du manuscrit, l’écrivain travaille déjà le plus souvent sur une version dématérialisée qu’il enverra à son éditeur… Tout ceci peut paraître un peu caricatural mais n’est pas très éloigné de ce que l’on croit savoir généralement de l’édition et de son histoire. Et, en ce qui concerne plus particulièrement l’édition belge francophone, pour certains elle n’a tout simplement jamais existé.
Comment la littérature, les arts plastiques se sont-ils emparés de l’objet train ? Comment une invention technique interagit-elle avec la sphère des idées, avec le plan des créations ? Dans Sur les rails. De Victor Hugo à Jacques Roubaud, une anthologie de textes et de gravures, photographies, Anne Reverseau explore cette question qui, en sa formulation, postule un jeu d’influences entre le monde de l’esprit et le régime de la technè. Dès son apparition au tout début du XIXème siècle, le train a ébranlé l’imaginaire collectif, interpellé les écrivains, soit que ces derniers accueillent l’invention avec méfiance et hostilité, soit qu’ils la louent en tant que symbole de la modernité. Une ligne de partage à haute tension scinde ses détracteurs (Musset, Nerval, Flaubert…) et ses fervents partisans (les Saints-Simoniens, les futuristes ensuite). Depuis le XIXème siècle, le train, la locomotive, la gare, les rails hantent le territoire littérature, se campant non seulement en décor mais en personnage de roman.
Écrire à quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on ne rencontrera probablement jamais, mais dont la pensée vous habite, dont l’existence recluse, étroitement surveillée, au bout du monde, vous hante.
À l’occasion de la septantième édition du festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, un festival que Bernard Foccroulle dirige depuis douze ans, paraît un recueil d’entretiens au fil desquels celui qui fut auparavant le directeur du Théâtre royal de la Monnaie (1992–2007), livre son regard sur l’opéra, ses devenirs, son avenir, ses enjeux actuels. Pour couronner sa dernière saison à la tête du festival d’Aix, il dresse un bilan, une cartographie de la vitalité de l’opéra contemporain, interroge sa place dans la cité, son actualité, sa capacité à penser les mutations du monde. Si, loin d’être devenu une institution muséale, tournée vers le passé, l’opéra affiche de nos jours une créativité audacieuse et une connexion à un monde qu’il questionne, c’est, entre autres, grâce à l’engagement de directeurs ouverts non seulement aux grandes œuvres du répertoire — des œuvres recréées, réinterprétées par l’action conjointe de la direction musicale, du metteur en scène, des interprètes — mais aux nouvelles créations. La vie des chefs‑d’œuvre est éternelle, leur richesse étant gage d’une relance infinie des interprétations, des visions qu’on porte sur eux. Non seulement, la manière de chanter, de mettre en scène, de se rapporter aux œuvres du répertoire ne cesse d’évoluer, mais les lectures que Pierre Boulez/Patrice Chéreau, René Jacobs/Trisha Brown, Marc Minkovski/Olivier Py, Sir Simon Rattle/Stéphane Braunschweig, Louis Langrée/Peter Sellars ont produit de Janacek (Dans la maison des morts), Monteverdi (L’Orfeo), Mozart (Idoménée, roi de Crête), Wagner (la Tétralogie, L’Anneau du Nibelung), Mozart (Zaïde), plus que de simplement les dépoussiérer, les ont revitalisés dans des directions insoupçonnées.
Il y a quelque chose de naturellement réconfortant et d’absolument pas vain à lire, encore et toujours, Raoul Vaneigem. Au terme de son livre, Propos de table, dernier paru dans une bibliographie qui compte près d’une quarantaine d’ouvrages depuis 1967, il incite son lecteur, d’une manière délibérée et vibrante, à poursuivre ce que lui-même a entrepris chaque jour : un dialogue entre la vie et le corps. Vaneigem, qui a passé le cap de ce qu’on appelle aujourd’hui le quatrième âge, termine par un paragraphe (l’ouvrage en compte quelque sept cents de longueurs diverses, qui font tantôt trois lignes, tantôt une page) d’un optimisme sans défaillance. « Le corps, écrit-il, est un édifice terrestre – une cathédrale minérale, végétale, animale et humaine – qui commence à peine à se bâtir. » Déclaration non pas de foi, pour l’agnostique et le pourfendeur des religions qu’il reste (« Dépasser Dieu c’est réaliser l’humain »), mais bien de volonté : face à une société qui place toujours plus haut le struggle for life, où la marchandisation atteint toutes les structures du corps social et mental, pour mieux en miner les résistances et en saper les rébellions, il faut, nous rappelle l’auteur du Livre des plaisirs (Espace Nord, 2014), rugir par un « Souviens-toi de vivre » libérateur et puissant, dont tous les possibles restent à explorer.
La collection d’essais des
Depuis le milieu des années 1990, l’antispécisme s’est imposé comme un courant de pensée important en Occident. Cette vision du monde consiste à refuser l’idée qu’une soi-disant « espèce humaine » puisse se revendiquer différente, notamment sur le plan moral, d’une soi-disant « espèce animale », et se prétendre supérieure au point de s’arroger le droit d’exploiter la seconde. Les antispécistes assimilent l’humain à un « animal comme les autres », rejettent la distinction nature-culture, et se conforment à un mode de vie en adéquation avec leur éthique – dont l’indice le plus évident est l’adoption d’un strict régime végane – par respect envers ces frères inférieurs, utilisés comme matériau d’expérimentation en laboratoire, indûment instrumentalisés au gré de nos humeurs, victimes enfin d’un massacre organisé à dimension industrielle avant conditionnement et consommation.
Philosophe, écrivain, poète, essayiste, Renaud Denuit s’empare conceptuellement de Mai 68 en se tenant au plus loin des effluves de la commémoration. La fièvre commémorative qui frappe nos sociétés a pour effet de bloquer l’Histoire, de l’embaumer : célébrer le cinquantenaire de Mai 68, le bicentenaire de la Révolution française, les verser dans la consécration officielle garantit qu’un nouveau Mai 68, qu’une révolution n’auront pas lieu. Renaud Denuit redynamise l’événement Mai 68 en analysant l’œuvre de l’un de ses inspirateurs, Herbert Marcuse. Comment la pensée de l’auteur d’Éros et civilisation, de L’Homme unidimensionnel a‑t-elle percolé dans l’esprit de Mai, en France notamment ? Comment ce qu’on a nommé de façon par trop réductrice le freudo-marxisme de Marcuse a‑t-il rencontré les combats de Mai 68 pour l’émancipation, contre les formes d’autorité, pour d’autres manières de vivre, de penser ? Comment ses refondations du freudisme (retrouver l’énergie d’Éros réprimée par la logique de la domination), de Hegel (penser l’Histoire comme Vie), de Marx (réintroduire la place du sujet dans le procès de l’Histoire) ont-elles nourri la contestation étudiante, le mouvement des ouvriers, le grand vent de liberté porté par la vague du « jouir sans entraves », du « soyez réalistes demandez l’impossible » ?
Outil de communication, le langage est aussi, nous prévient d’emblée Olivier Starquit, dans son livre polémique crânement intitulé Des mots qui puent, « un puissant outil de domination ».
Parfois, l’on comprend la nécessité impérieuse qui voudrait que seuls les écrivains soient habilités à parler d’autres écrivains. Le livre de Véronique Bergen sur Hélène Cixous en est une preuve probante. Paru dans une collection académique, cet ouvrage se démarque par sa langue virtuose. Cependant, la force de l’analyse qui y est déployée n’est en rien déforcée par la présence entêtante du style singulier de l’auteur de Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent : au contraire, ce livre éclaire avec finesse une œuvre aussi complexe que souvent jugée peu accessible, alors que les livres de Cixous sont, comme les décrit Bergen, « textes de vent et de soleil turquoise ».
Professeur émérite de l’Université Libre de Bruxelles, spécialiste de la philosophie grecque et médiévale, notamment d’Aristote, auteur entre autres d’ouvrages de référence — Histoire de la philosophie. Aux origines de la philosophie européenne (De Boeck, 2003), Histoire de la philosophie ancienne et médiévale (Grasset, 1998), La proximité et la question de la souffrance humaine (Ousia, 2005) —, Lambros Couloubaritsis poursuit dans La complexité de la franc-maçonnerie les réflexions développées dans La philosophie face à la question de la complexité (Ousia, 2014). Alliant la voie historienne et l’approche philosophique, il livre une somme novatrice et décisive sur le phénomène de la franc-maçonnerie, démontant les clichés, la vulgate qui entoure le mouvement, proposant des éclairages inédits.
Dans l’avant-propos à la réédition de son essai qui retraçait, en 1995, Une histoire du théâtre belge de langue française (1830–2000), Paul Aron souligne « l’irremplaçable précarité » de cet art, chaque représentation étant par nature unique.