Archives de catégorie : Poésie

L’enfance en poésie

Philippe COLMANT, Mai­son mère, Pré­face de Philippe Leuckx, Bleu d’encre, 2022, 60 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930725–50-52

colmant maison mereAuteur de romans policiers et de recueils de poésie, Philippe Col­mant nous avait don­né, au début de cette année, un recueil : Frères de mots. Il l’avait écrit à qua­tre mains en com­plic­ité avec Philippe Leuckx qui signe une pré­face sen­si­ble et lumineuse au dernier recueil de son désor­mais « frère de mots ». Ouvrir cette recen­sion en évo­quant la com­plic­ité créa­trice de deux poètes est une manière délibérée de saluer, chez l’un et l’autre, cet entrelace­ment de l’écriture et de la lec­ture des œuvres. La pré­face est le pre­mier partage d’un livre, la pre­mière lec­ture accordée à l’ouvrage, achevé certes, mais encore mal­adroit au com­mence­ment du chemin si escarpé de la pub­li­ca­tion, de la pro­mo­tion, de la recherche de ce pub­lic dont on dit qu’il s’éloigne de plus en plus du livre. Con­tin­uer la lec­ture

Pleinement corps

Un coup de cœur du Car­net

Maud JOIRET, JERK, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2022, 12 €, ISBN : 978–2‑930822–21‑1

maud joiret jerkD’une ténac­ité com­pa­ra­ble à celle d’une plante de bitume, l’écriture de Maud Joiret brise le socle des représen­ta­tions, le roc des habi­tus dans lesquels nos corps sont empêtrés. Le pre­mier opus de la poétesse, Cobalt (récom­pen­sé par le Prix de la Pre­mière Œuvre de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles) en traçait déjà le sil­lon. Cobalt explo­rait la (dé)construction du « moi », col­orant de bleu les par­tic­ules qui s’échangent entre le dehors et le dedans par le prisme du 27e élé­ment du tableau péri­odique de Mendeleïev. Con­tin­uer la lec­ture

Fuir et suivre

Jacques VANDENSCHRICK, Tant suiv­re les fuyards, Cheyne, 2022, 64 p., 17 €, ISBN : 978–2‑84116–318‑2

vandenschrick tant suivre les fuyard« Fuir. Quit­ter ce maître injuste. Se vouloir loin. Sépar­er les âmes. Dis­tinguer les trou­peaux. Refuser les pourquoi. La gardeuse de bre­bis l’a com­pris, qui cache bien en elle toutes les déess­es. Alors l’homme, fuyant le maître, voit partout le vis­age de son frère usurpé. »

Après le recueil Livré aux géo­graphes paru en 2018 aux édi­tions du Cheyne et récom­pen­sé par le prix Mar­cel Thiry 2019, après la réédi­tion dans la col­lec­tion Espace Nord en 2021 de quelques-uns de ses opus sous le titre Avec l’écarté et autres poèmes, Jacques Van­den­schrick délivre un nou­veau recueil : Tant suiv­re les fuyards. Con­tin­uer la lec­ture

Constance Chlore avec Nougé

Con­stance CHLORE avec Paul NOUGÉ, Il faut penser à tra­vers tout. À petits pas autour de Nougé et par frag­ments, Mael­ström reEvo­lu­tion, coll. « Book­leg », 2022, 3 €, ISBN : 978–2‑87505–424‑1

chlore il faut penser a travers toutEn 1927, Paul Nougé écrit le texte La mes­sagère, repris dans les Œuvres com­plètes de Nougé pub­liées aux édi­tions Allia en 2017, avec le célèbre texte Les objets boulever­sants. Moins de cent ans plus tard, en 2022, Con­stance Chlore et les édi­tions Mael­ström nous don­nent à relire des extraits de l’œuvre nougéenne au tra­vers de ce petit book­leg, Il faut penser à tra­vers tout. Le titre est un vers de Nougé, réac­tu­al­isé par Con­stance Chlore dans le « poème-doc­u­men­taire » qui précède les deux textes de l’écrivain. Deux sec­tions com­posent donc ce book­leg pour le moins éton­nant. La pre­mière sec­tion, inti­t­ulée « À petits pas autour de Nougé et par frag­ments », est le poème-doc­u­men­taire de Con­stance Chlore. La sec­onde, donne à lire les textes sus­men­tion­nés de Paul Nougé. Con­tin­uer la lec­ture

Ceejay, le Poète-Monde

Un coup de cœur du Car­net

CEEJAY, Matière noire. Poèmes d’au-delà de la fin, Arbre à paroles, 2022, 314 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87406–719‑8

ceejay matiere noire poemes d au dela de la finMatière noire est un livre posthume, un livre mag­nifique que nous a lais­sé Jean-Claude Crom­me­lynck alias Cee­jay et que les édi­tions L’arbre à paroles ont pub­lié presque deux ans après le décès (1946–2020) du poète et de l’artiste. Pein­tre, sculp­teur, graveur, styl­iste, …ses activ­ités ont été innom­brables sur plusieurs con­ti­nents…

Sa gouaille était à l’égal de sa faconde mais aus­si de sa déli­catesse. Il savait que tout devait être intense en regard de la brièveté de nos péré­gri­na­tions sur terre. Con­tin­uer la lec­ture

Écouter la lumière

Geneviève BAULOYE, Lumière voilée, cou­ver­ture de Pierre Zanzuc­chi, Feuille de thé, 2022, 18 €, ISBN : 979–10-94533–31‑4

bauloye lumiere voilee« L’aurore envahit la mai­son
Le sen­tier retrou­vé
Des fraisiers en fleurs
 »

Dans le sil­lage du recueil Feuillage/Filigrane (égale­ment paru aux édi­tions La feuille de thé), Geneviève Bauloye pour­suit son tra­vail acharné d’écoute de la lumière, des élé­ments (les « nuages », la « neige », le « vent »,…) et des saisons. La poétesse n’en démor­dra pas d’un recueil à l’autre : l’essence de la vie a lieu dans le jeu des feuilles, dans les noces de l’ombre et du con­tre-jour. Le titre de ce nou­veau recueil, Lumière voilée, le dit assez. Con­tin­uer la lec­ture

Imprévisible et lumineux, le poème

Colette NYS-MAZURE, À main lev­ée : poésie, Ad Solem, 2022, 107 p., 17 €, ISBN : 9782372981255

nys-mazure a main levée« Écrire à main lev­ée, comme pour laiss­er les mots en lib­erté, ou les ren­dre à leur voca­tion orig­i­naire. Non pas désign­er, ou définir, mais évo­quer l’inapparent dans les sit­u­a­tions qui lui don­nent une fig­ure fugi­tive», tel est le pro­pos d’une autrice qui vient de pub­li­er dans le même temps que ces poèmes d’À main lev­ée un ensem­ble de pages évo­quant un par­cours de vie : Par des sen­tiers d’intime pro­fondeur. Pour Colette Nys-Mazure, la marche, au pro­pre comme au fig­uré, y est une métaphore d’une voie spir­ituelle jamais coupée de la réal­ité char­nelle. Observ­er, con­tem­pler, faire silence, comme dans toute ascèse, est le véhicule d’une irrup­tion qui trans­forme à jamais l’ordre des choses, nous sauvant du néant ou de l’insignifiance. Elle ajoute aus­si : « Pour écrire, j’ai besoin d’une forme de paix intérieure, alors que se mul­ti­plient les trappes secrètes s’ouvrant sous mes gestes, les replis de ter­rain masquant les gouf­fres. Dans cet état fébrile, com­ment per­me­t­tre à l’imprévisible de sur­gir ? » C’est bien de ce sur­gisse­ment-là qu’il est ques­tion dans le phénomène de l’écriture poé­tique : Con­tin­uer la lec­ture

Outre

Jean-Marie CORBUSIER, Comme une neige d’avril, Let­tre volée, 2022, 112 p., 17 €, ISBN : 978–2‑87317–586‑3

corbusier comme une neige d'avrilVoyageur aux pris­es avec un univers de mots, Jean-Marie Cor­busier pour­suit dans son nou­veau recueil pub­lié à La Let­tre volée – Comme une neige d’avril – sa recherche de la poésie. Explo­rateur, télé­graphe, le poète prend note de ce qu’il perçoit – spoil­er alert – : de la neige, tou­jours plus de neige, de la neige sur de la neige. Le blanc, que ce soit celui de la neige ou du papi­er, occupe, par con­séquent, une place prépondérante dans ce dernier recueil.

Cette com­para­i­son pour titre dit bien l’état de pré­car­ité de l’univers dans lequel évolue le poète. Cet univers se car­ac­térise par une absence de repères effi­caces. Pire, les règles qui le régis­sent ne sem­blent pas fixées une fois pour toutes. Le sol se dérobe sous les pas du poète qui ne sait nom­mer pré­cisé­ment ce qui l’entoure (« Ici amas se dit con­gère / ailleurs/banc de neige / là-bas qui revient » ; « l’aube / qui a changé de nom / le doute encore »). Aus­si, le poème « comme une neige d’avril » est-il l’image qui cache l’univers du dire impos­si­ble. Con­tin­uer la lec­ture

« Chante la vie, chante »

David GIANNONI, Il faut savoir choisir son chant, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2022, 314 p., 17 €, ISBN : 978–2‑87505–429‑6

giannoni il faut savoir choisir son chant« Il avait levé les yeux pour con­trôler l’état de la toi­ture. / Six cents trous de lumière perçaient les tuiles. / Entre chaque ray­on / Son être entier / Riait. » Tel est le chant inau­gur­al par lequel David Gian­noni inau­gure son recueil de « poé­con­tes » (mot-valise à l’évidence poé­tique se pas­sant d’explication). Au moment-même où ces mots ont été posés, l’évidence a sur­gi : ils con­stitueraient le début d’un voy­age de « 108 poèmes, 108 chants, 108 vari­a­tions d’un même chant, 108 per­les d’un chapelet tout per­son­nel et qui à la fois devait pou­voir se faire uni­versel ». Gian­noni a alors com­mencé une expéri­ence tout en récep­tiv­ité qui dur­erait près de qua­tre ans. Accueil­lir le Verbe quand et comme il se présen­terait, lui don­ner temps et forme, et finale­ment le prodiguer ; une démarche d’art et de spir­i­tu­al­ité, pleine et généreuse. Con­tin­uer la lec­ture

Au Grand Nord, les grands remèdes…

Jérémie THOLOMÉ, Fran­cis FLUTE (ill.), Le Grand Nord, Mael­ström reEvo­lu­tion, coll. « Root­leg » #10, 2022, 73 p., 8 €, ISBN : 9782875054265

tholomé le grand nordIl y a comme une sur­charge élec­trique dans le courant con­tinu qu’injecte l’écriture de Jérémie Tholomé sur la page. Texte lau­réat du Prix Hubert Krains 2021 décerné par l’AEB (Asso­ci­a­tion des Écrivains belges de langue française), le recueil Le Grand Nord s’articule autour de cent huit blocs syn­tax­iques en apparence autonomes, répar­tis en trois groupes de trente-six, deux par page, mais qui s’imbriqueraient comme dans un jeu de miroir infi­ni. Chaque frag­ment répon­dant en effet à un autre dans cha­cune des par­ties. Mar­tin­gale impos­si­ble témoignant des incer­ti­tudes et inco­hérences d’un monde plongé dans la tyran­nie tech­nologique et repro­duc­trice. Con­tin­uer la lec­ture

Au feu !

Claude DONNAY, Pourquoi les poètes n’ont jamais de tick­et pour le par­adis, Arbre à paroles, 2022, 14 €, 106 p., ISBN : 9782874067204

donnay pourquoi les poetes n'ont pas de ticket pour le paradisDans une série de Poèmes pour – la for­mule inau­gu­rant le titre de presque tous les poèmes de son recueil – Claude Don­nay tra­verse, entre autres étrangetés, « les épo­ques éteintes », « les jours de pluie », « un matin sourd » ou encore « une vie sans mesure ». Cette col­lecte, pub­liée aux édi­tions de l’Arbre à parole sous le titre Pourquoi les poètes n’ont jamais de tick­et pour le par­adis, œuvre à la réan­i­ma­tion de nos exis­tences diag­nos­tiquées « engour­dies ».

Le quo­ti­di­en et, plus large­ment, le monde con­tem­po­rain se trou­vent au cœur de la poésie de Claude Don­nay. L’un et l’autre bril­lent par les hori­zons qu’ils écrasent et les lib­ertés qu’ils entra­vent. Par exem­ple, le con­fine­ment, expéri­ence désor­mais déniée, se rap­pelle à notre bon sou­venir dès l’ouverture du recueil dans des vers tels que : Con­tin­uer la lec­ture

« vieil enfant aux mains tachées d’encre… »

Carl NORAC, L’envers des cir­con­stances / De keerz­ij van de toe­s­tand / Die andere Seite des Geschehens, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2022, 18 €, 232 p., ISBN : 9782875054258

norac l'envers des circonstancesCarl Norac pos­sède cette capac­ité de nous emmen­er, de nous embar­quer dans son sil­lage. Des voy­ages dans l’espace, vers ces con­trées qu’il affec­tionne par­ti­c­ulière­ment mais aus­si dans le temps, celui de l’enfance qu’il cherche tou­jours à retrou­ver par le biais d’une sorte de mélan­col­ie com­mu­nica­tive et qui nous fait dire qu’on a tous un peu de Norac en nous. Les thèmes, chers au poète, épinglés par la récente antholo­gie pub­liée dans la col­lec­tion Espace Nord sous le titre de Pié­ton du monde se retrou­vent ici, dans ce recueil com­pos­ite, L’envers des cir­con­stances. Con­tin­uer la lec­ture

Vous êtes fou

Serge NOËL, Les éléphants clairs tra­verseront les fenêtres du matin. Poèmes enragés, Arbre à paroles, 2022, 145 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87406–710‑5

ensem­ble nous faisons un livre de poésie
j’en suis ravi comme une vieille rose

noel Les éléphants clairs traverseront les fenêtres du matinCher Serge Noël, l’Arbre à paroles pub­lie aujourd’hui votre dernier recueil de poèmes. Votre chant y émet depuis des temps illim­ités, pour lesquels vous nous quit­tiez, lit-on, inopiné­ment le 27/10/2020. Vous lui voulûtes un titre incon­cev­able et un sous-titre pro­gram­ma­tique. Le sec­ond dit tout, si le pre­mier n’occulte rien.

Cher Serge Noël, au mot d’engage­ment, vous et quelques-uns de vos amis préférez celui d’enrage­ment. Enragés, vous l’êtes con­tre ce que vous nom­mez le vide humain, fruit insipi­de et luisant du cap­i­tal. Con­tre l’alchimie despo­tique de la valeur marchande, qui seule a don de trans­muer la créa­tion en art. Con­tre cet art de rond-point et de bou­tique, tan­tôt abstrait, tan­tôt con­ceptuel, tou­jours volu­mineux et ruti­lant, man­i­fes­ta­tions bavardes d’un monde qui n’a plus rien à dire. Con­tin­uer la lec­ture

Contes, fables et poèmes de Dotremont

Chris­t­ian DOTREMONT, Abrupte fable, édi­tion établie et présen­tée par Stéphane Mas­sonet, pré­face de Georges A. Bertrand, Ate­lier con­tem­po­rain, 2022, 256 p., 20 €, ISBN : 978–28-50350–74‑0

dotremont abrupte fableAvec Dotremont, tou­jours se laiss­er bal­ancer – comme lui – au hasard du noir et blanc, tourbe des Fagnes et neige de Laponie, d’une page l’autre et d’une plume voleuse :

Tor­dre ton image
déjouer ton ordre
te faire gri­mace
dis­lo­quer ton verbe
non pour te grimer
mais pour te revoir
comme tu riais (Lta­tion exa tumulte, 1970)

En 2022, Chris­t­ian Dotremont aurait eu cent ans. S’il n’avait été trop tôt, en 1979, emporté par la mal­adie, la tuber­cu­lose, l’épuisement, si « la tache », « le trou », « la cat­a­stro­phe » n’avaient eu rai­son de lui. Con­tin­uer la lec­ture

Naître au bout du rouleau …

Fabi­en ABRASSART, Vers la joie, pein­tures de Jean DALEMANS, L’herbe qui trem­ble, 2022, 81 p., 15 €, ISBN : 9782491462109

abrassart vers la joieQua­tre rouleaux pour une marée de mots. Qua­tre rouleaux-chapitres mus par les replis des vagues absentes, peut-être sur les berges de la Mer Morte, aux alen­tours de Qum­rân et qui for­ment l’ossature du dernier recueil de Fabi­en Abras­sart, Vers la joie. Poète dis­cret et exigeant, auteur de qua­tre livres en 20 ans, il sem­ble appro­fondir ici une réflex­ion entamée dans son précé­dent livre, Si je t’oublie, pub­lié en 2017 chez le même édi­teur. Quelle poésie, quels mots pour dire l’atrocité, pour par­ler après l’atroce ? Com­ment repouss­er, repenser le néant avec les mots de la tribu ? Con­tin­uer la lec­ture

David Besschops ou l’incommunicabilité

Un coup de cœur du Car­net

David BESSCHOPS, Faut-il que tout meure pour que rien ne s’achève ?, L’Âne qui butine, coll. « Troglodyte », 2022, 11 €

besschops faut il que tout change pour que rien ne s acheve« On ne com­prend pas quel drame j’ai pré­ten­du ouïr. »

À con­tre-courant d’une lit­téra­ture con­tem­po­raine per­pétuelle­ment en fête et de ses parades menées tam­bour bat­tant avec force péta­rades, le tra­vail de David Bess­chops s’impose comme l’un des plus intran­sigeants de notre époque. Aux recueils Trou com­mun (2010), Avec un orgasme sur la tête en guise de bon­net d’âne (2017) ou Pla­cen­ta (2018) vient s’ajouter ce petit opus, Faut-il que tout meure pour que rien ne s’achève ?, pub­lié aux édi­tions L’Âne qui butine. Peu (re)connus, les ouvrages de Bess­chops, depuis son pre­mier recueil Car­men (2006), sont de ceux qu’on se passe sous le man­teau ou qu’on acquiert comme des livres de col­lec­tion. Ain­si, sans doute, de cer­tains des plus grands livres ou des plus grands écrivains : peu de pail­lettes, peu de médailles mais un halo feu­tré et pérenne.   Con­tin­uer la lec­ture