Ivan ALECHINE, Divinités, Galilée, 2021, 128 p., 11 €, ISBN : 978–2‑7186–1018‑4
Pour une fois, commençons par la fin. En guise de terminus à Divinités, cette nouvelle échappée d’Ivan Alechine dans la Sierra Madre mexicaine et au-delà, l’auteur d’Enterrement du Mexique (Galilée, 2016), par ailleurs excellent photographe, clôture son récit par une de ses images en noir et blanc : une vue de toits pointus, faits de tôles ondulées qui se chevauchent, maintenues par des blocs de pierre. Il n’y a pas si longtemps, dans les hameaux et villages de Tuxpan de Bolanos, au pays des Indiens Huichols, où Alechine s’immerge régulièrement depuis plus d’une vingtaine d’années, les petites pièces d’habitat disposaient d’un toit de chaume. Aujourd’hui, constate Alechine, « tous les toits sont en tôle ondulée. Il n’y a pas à les renouveler. Ça renouvelle la paresse. Là où il y avait de l’espace, des habitations isolées les unes des autres, chacune sous leur toit de chaume, les enclos de pierre se sont transformés en murs. » Continuer la lecture
Souvent, les ciels sont lisses et pâles.
Pierre, le narrateur, reçoit une lettre de Vera, une femme qu’il a connue étant adolescent, mais c’est le visage de sa sœur jumelle Jelena qui s’impose dès la première phrase de ce nouveau roman de François Emmanuel :
On a tous été confrontés aux vieilles photos de famille. Photographies polaroïd, sépia, argentiques qui ont cet avantage sur le numérique d’être imprimées donc aussi le pouvoir de remonter à la surface un jour ou l’autre, sans crier gare. Photos détentrices le plus souvent de secrets « flottant dans l’atmosphère » qu’ils soient d’alcôve, d’état ou de polichinelle. Gardiens de mémoires enfouies, ces clichés, retrouvés au fond de quelque tiroir, prennent la place de mots soufflés, écrits et perdus. Paroles qui s’envolent, images qui restent même si elles s’effacent parfois. Dans ce texte publié à La pierre d’alun sous forme de petit carnet à spirales (à feuilleter en écoutant William Sheller), les images de Simon répondent aux mots de Jean-Luc. Ou peut-être est-ce l’inverse ? Peu importe puisque le dialogue ici entre le père et le fils naît en quelque sorte de ces bains révélateurs qui font revivre les silhouettes familiales délitées.
Des existences sont parfois marquées de nostalgies, de rendez-vous manqués, d’erreurs sur la personne. Pascal Goffaux propose un récit largement autobiographique où il remet en question sa présence au monde. Confession sans concessions qui nous tend le miroir de notre propre ancrage dans l’existence.
Comme un livre ouvert à la croisée des doutes est de ces ouvrages que le premier confinement a vu naitre. À la fois composé de photographies et de poèmes, le recueil est un pont dressé entre la photographe (Laurence Toussaint) et la poétesse (Béatrice Libert), au travers de l’isolement et de l’errance.
Parmi les derniers-nés de la collection iF, quelle bonne surprise que de découvrir, aux côtés des deux incontournables de la littérature belge que sont désormais
« […] et rien ne pourrait rivaliser malgré le poids du ciel et le chaos des routes, avec l’aptitude singulière à creuser insensiblement le sillon du renouveau – la fraîcheur de l’eau du nord et l’entrebâillement des langues, des esprits et des corps traversés même loin des côtes par l’eau salée. »
« J’ai réalisé […] que mon père avait une conscience, une vie intellectuelle, et qu’il avait cherché à comprendre le monde autour de lui, à l’appréhender, à le faire sien, avec une constance dans l’effort dont témoignent les milliers de photographies qu’il m’a laissées et qui, avec la petite maison, constituèrent l’essentiel de mon héritage. » Telle est la découverte, banale et déconcertante, que le narrateur du Photographe fait à la mort de celui qui est resté un mystère à ses yeux. Très tôt orphelin de mère, Christian a côtoyé son père Franz dans un tête-à-tête silencieux pendant une dizaine d’années. Ces deux êtres, intriqués dans une histoire familiale où les « peu-dits » mythifiaient les absents et séparaient les présents, ont vécu sous le même toit dans un calme indifférent, une méconnaissance résignée. Leur quotidien se déroulait avec peu de contacts (entre eux mais aussi avec l’extérieur) sans qu’aucune souffrance cuisante ne jaillisse pour autant : chacun vaquait à ses obligations et à ses occupations sans heurts ni spontanéité, et respectait certains rituels (comme le cérémonial de la lecture à haute voix, l’ivresse mensuelle et les balades photographiques dans le quartier populaire de Sainte-Marguerite). À sa majorité, le narrateur quitte le domicile partagé et l’éloignement physique se greffe à la distance émotionnelle, jusqu’à ce que la santé vacillante de Franz établisse un autre équilibre entre eux.
À l’occasion du premier anniversaire du
Que dire des photographies de Philippe Mailleux ? Ou plutôt, que provoquent-elles en nous ? C’est l’exercice au départ douloureux auquel Aliénor Debrocq, finaliste du prix Rossel 2020, se livre dans Lisières, ouvrage co-signé par le photographe et l’autrice.
Plutôt qu’une biographie, c’est à une visite en toute cordialité du Julosland – ainsi qu’elle nomme l’univers de Julos Beaucarne – que nous invite Nelly Gay dans son ouvrage, Julos Beaucarne, Il faut s’aimer à tort et à travers. Elle ne pouvait pas écrire un livre pré-cadré, il fallait un livre à l’image de cet artiste aux cordes sensibles et multiples : imaginatif et libre. Mais peut-être faut-il rappeler qui est Julos Beaucarne aux plus jeunes lecteur.rice.s car sa carrière est en sommeil depuis une petite décennie ?
L’enfant n’a pas été conçu non, ce n’était pas prévu, je n’ai jamais prévu beaucoup de choses. Prendre un sac, pour les courses, le nombre de culottes correspondant au nombre de journées plus deux, oui. Je n’ai pas conçu l’enfant. Avec l’enfant, il a tout fallu concevoir.
Le trajet d’Olivier Pé de la peinture vers la photographie a été déterminé par la perte d’un atelier qu’il occupait depuis vingt ans. Imaginez un artiste qui doit dès lors se remettre en complète question ; médium compris. Or il a 1500 photos dans son ordinateur qui l’attendent, essentiellement prises avec son smartphone. Il en extrait peu à peu 300, les imprime, les place au mur du salon et laisse un trimestre les déplacer au rythme d’une mélodie intérieure lente, dont ses doigts se font le silencieux chef d’orchestre, jusqu’à n’en retenir qu’une centaine.
« Photographier, c’est écrire avec la lumière. »
S’il a approché, voire pratiqué en amateur, photographie et cinéma – il préférait parler de « cinématographe » –, ces deux disciplines n’ont jamais constitué pour René Magritte une création intellectuelle et artistique qui atteindrait la force de frappe de sa peinture. En 1960, Luc de Heusch présentait un film sur le peintre et son œuvre, Magritte ou La Leçon de choses. Au cours d’un entretien avec Jacques de Decker, qui évoque alors les films de Buñuel et Dali, Magritte lui répond : « Même si je connaissais les rudiments de l’art cinématographique, je ne pourrais expliquer mes idées que par la peinture (…) Je ne participe au cinéma qu’en tant que spectateur. Mes films préférés sont Babette s’en-va-t-en guerre (de Christian-Jacque, 1959, NDLR) ou Madame et son auto (de Robert Vernay, 1958, NDLR). Je ne supporte pas les films qui veulent me faire apprendre quelque chose ou m’exposer une thèse : ce cinéma-là m’ennuie »