Archives par étiquette : photographie

Alechine face à ce qui se dérobe

Ivan ALECHINE, Divinités, Galilée, 2021, 128 p., 11 €, ISBN : 978–2‑7186–1018‑4

alechine divinitesPour une fois, com­mençons par la fin. En guise de ter­mi­nus à Divinités, cette nou­velle échap­pée d’Ivan Ale­chine dans la Sier­ra Madre mex­i­caine et au-delà, l’auteur d’Enter­re­ment du Mex­ique (Galilée, 2016), par ailleurs excel­lent pho­tographe, clô­ture son réc­it par une de ses images en noir et blanc : une vue de toits poin­tus, faits de tôles ondulées qui se chevauchent, main­tenues par des blocs de pierre. Il n’y a pas si longtemps, dans les hameaux et vil­lages de Tux­pan de Bolanos, au pays des Indi­ens Hui­chols, où Ale­chine s’immerge régulière­ment depuis plus d’une ving­taine d’années, les petites pièces d’habitat dis­po­saient d’un toit de chaume. Aujourd’hui, con­state Ale­chine, « tous les toits sont en tôle ondulée. Il n’y a pas à les renou­vel­er. Ça renou­velle la paresse. Là où il y avait de l’espace, des habi­ta­tions isolées les unes des autres, cha­cune sous leur toit de chaume, les enc­los de pierre se sont trans­for­més en murs. » Con­tin­uer la lec­ture

Désencagement de l’esprit et de la lumière

Un coup de cœur du Car­net

Serge DELAIVE, Autour d’un hiv­er, Bozon2x, 2021, 121 p., 20 €, ISBN : 978–2‑931067–09‑3

delaive autour d un hiverSou­vent, les ciels sont liss­es et pâles.
Ils reti­en­nent et dis­persent la lumière. Qui ne jouira pas.

Accom­pa­g­né de son ami Aïtor, Serge Delaive sil­lonne l’hiv­er 2020 encagé par le deux­ième con­fine­ment (rebap­tisé « sec­onde venue de l’In­sekt »). Armé de son télé­phone puis d’un petit reflex, il cap­ture les paysages qu’il tra­verse dans le froid et les joint à ses mots dans ce recueil Autour d’un hiv­er. La poésie ici est déam­bu­la­tions en prose, union de l’œil, du sen­si­ble et de la pen­sée. Con­tin­uer la lec­ture

Ce qui scelle les tourments

Un coup de cœur du Car­net

François EMMANUEL, Racon­ter la nuit, Seuil, 2022, 256 p., 19 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑02–149348‑1

emmanuel raconter la nuitPierre, le nar­ra­teur, reçoit une let­tre de Vera, une femme qu’il a con­nue étant ado­les­cent, mais c’est le vis­age de sa sœur jumelle Jele­na qui s’impose dès la pre­mière phrase de ce nou­veau roman de François Emmanuel :

Et sans doute l’histoire tiendrait au seul regard de Jele­na, bleu pro­fond, posé sur moi au bord d’une indig­na­tion. Sans doute faudrait-il la repren­dre par le com­mence­ment, cette his­toire, sachant qu’un com­mence­ment n’est jamais qu’une entrée en lumière.  Con­tin­uer la lec­ture

Le grain sépia des secrets de famille…

Jean-Luc & Simon OUTERS, Por­traits de famille, La pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2021, 58 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87429–119‑7

outers portraits de familleOn a tous été con­fron­tés aux vieilles pho­tos de famille. Pho­togra­phies polaroïd, sépia, argen­tiques qui ont cet avan­tage sur le numérique d’être imprimées donc aus­si le pou­voir de remon­ter à la sur­face un jour ou l’autre, sans crier gare. Pho­tos déten­tri­ces le plus sou­vent de secrets « flot­tant dans l’atmosphère » qu’ils soient d’alcôve, d’état ou de polichinelle. Gar­di­ens de mémoires enfouies, ces clichés, retrou­vés au fond de quelque tiroir, pren­nent la place de mots souf­flés, écrits et per­dus. Paroles qui s’envolent, images qui restent même si elles s’effacent par­fois. Dans ce texte pub­lié à La pierre d’alun sous forme de petit car­net à spi­rales (à feuil­leter en écoutant William Sheller), les images de Simon répon­dent aux mots de Jean-Luc. Ou peut-être est-ce l’inverse ? Peu importe puisque le dia­logue ici entre le père et le fils naît en quelque sorte de ces bains révéla­teurs qui font revivre les sil­hou­ettes famil­iales dél­itées. Con­tin­uer la lec­ture

Récit d’une absence

Pas­cal GOFFAUX, La nos­tal­gie de l’aile, pho­togra­phies de Lau­rent Quil­let, Esper­luète, coll. « En toutes let­tres », 2021, 72 p., 15 €, ISBN : 9782359841435

goffaux la nostalgie de l aileDes exis­tences sont par­fois mar­quées de nos­tal­gies, de ren­dez-vous man­qués, d’erreurs sur la per­son­ne. Pas­cal Gof­faux pro­pose un réc­it large­ment auto­bi­ographique où il remet en ques­tion sa présence au monde. Con­fes­sion sans con­ces­sions qui nous tend le miroir de notre pro­pre ancrage dans l’existence.

Ce livre, dont la cou­ver­ture évoque d’emblée un efface­ment, com­mence sur un chapitre au titre évo­ca­teur : « Le désagré­ment d’être né ». Et les pre­mières lignes con­finent tout autant au con­stat sans appel, à une sorte d’auto-sabotage. Comme s’il y avait erreur sur la per­son­ne. Con­tin­uer la lec­ture

Le vert chenille aussi en nous

Béa­trice LIBERT, Lau­rence TOUSSAINT, Comme un livre ouvert à la croisée des doutes, Signum, 2021, 120 p., 30 €
Mise à jour : le livre a été réédité en 2023 aux édi­tions du Tail­lis Pré

libert toussaint comme un livre ouvert a la croisee des doutesComme un livre ouvert à la croisée des doutes est de ces ouvrages que le pre­mier con­fine­ment a vu naitre. À la fois com­posé de pho­togra­phies et de poèmes, le recueil est un pont dressé entre la pho­tographe (Lau­rence Tou­s­saint) et la poétesse (Béa­trice Lib­ert), au tra­vers de l’isolement et de l’errance. Con­tin­uer la lec­ture

Juste le minimum hérité

Véronique ROELANDT, Mes ham­sters, Arbre à paroles, 2021, 58 p., 10 , ISBN : 978–2‑87406–706‑8

roelands mes hamstersPar­mi les derniers-nés de la col­lec­tion iF, quelle bonne sur­prise que de décou­vrir, aux côtés des deux incon­tourn­ables de la lit­téra­ture belge que sont désor­mais Karel Logist et Chris­tine Aventin, le pre­mier recueil d’une toute nou­velle autrice : Véronique Roe­landt. Con­tin­uer la lec­ture

Déplacements et floraison

Un coup de cœur du Car­net

Chris­tine GUINARD, Autour de B., avec des pho­togra­phies de France Dubois, Unic­ité, 2021, 13 €, ISBN : 978–2‑37355–580‑6

guinard autour de b« […] et rien ne pour­rait rivalis­er mal­gré le poids du ciel et le chaos des routes, avec l’aptitude sin­gulière à creuser insen­si­ble­ment le sil­lon du renou­veau – la fraîcheur de l’eau du nord et l’entrebâillement des langues, des esprits et des corps tra­ver­sés même loin des côtes par l’eau salée. »

Après son dernier recueil poé­tique, le mer­veilleux Sténopé (édi­tions Unic­ité), Chris­tine Guinard nous revient avec un autre tout aus­si mer­veilleux (et très dif­férent) recueil, Autour de B., paru aux mêmes édi­tions. La qua­trième de cou­ver­ture développe le con­texte de l’écriture : « Autour de B. évoque le retrait inquié­tant mais splen­dide dans Brux­elles au print­emps 2020, entre déam­bu­la­tion intérieure et avène­ment d’une flo­rai­son lux­u­ri­ante. » Si le recueil est donc pleine­ment con­tex­tu­al­isé, il acquiert pour­tant, comme tou­jours chez Chris­tine Guinard, une dimen­sion intem­porelle. Con­tin­uer la lec­ture

Chercher une autre vision du réel

Marc PIRLET, Le pho­tographe suivi de Der­rière la porte, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2021, 220 p., 9 €, ISBN : 9782875685421

pirlet le photographe« J’ai réal­isé […] que mon père avait une con­science, une vie intel­lectuelle, et qu’il avait cher­ché à com­pren­dre le monde autour de lui, à l’appréhender, à le faire sien, avec une con­stance dans l’effort dont témoignent les mil­liers de pho­togra­phies qu’il m’a lais­sées et qui, avec la petite mai­son, con­sti­tuèrent l’essentiel de mon héritage. » Telle est la décou­verte, banale et décon­cer­tante, que le nar­ra­teur du Pho­tographe fait à la mort de celui qui est resté un mys­tère à ses yeux. Très tôt orphe­lin de mère, Chris­t­ian a côtoyé son père Franz dans un tête-à-tête silen­cieux pen­dant une dizaine d’années. Ces deux êtres, intriqués dans une his­toire famil­iale où les « peu-dits » mythi­fi­aient les absents et séparaient les présents, ont vécu sous le même toit dans un calme indif­férent, une mécon­nais­sance résignée. Leur quo­ti­di­en se déroulait avec peu de con­tacts (entre eux mais aus­si avec l’extérieur) sans qu’aucune souf­france cuisante ne jail­lisse pour autant : cha­cun vaquait à ses oblig­a­tions et à ses occu­pa­tions sans heurts ni spon­tanéité, et respec­tait cer­tains rit­uels (comme le céré­mo­ni­al de la lec­ture à haute voix, l’ivresse men­su­elle et les balades pho­tographiques dans le quarti­er pop­u­laire de Sainte-Mar­guerite). À sa majorité, le nar­ra­teur quitte le domi­cile partagé et l’éloignement physique se greffe à la dis­tance émo­tion­nelle, jusqu’à ce que la san­té vac­il­lante de Franz étab­lisse un autre équili­bre entre eux. Con­tin­uer la lec­ture

L’aura de Jacques De Decker

COLLECTIF, Je vais promen­er ma truffe, sous la direc­tion de Clau­dia RITTER, Marot, 2021, 39,95 €, ISBN : 978–2‑9301–1783‑6

ritter jacques de decker je vais promener ma truffeÀ l’occasion du pre­mier anniver­saire du décès de Jacques De Deck­er, de nom­breux écrivains, artistes, col­lègues ou proches livrent un puis­sant hom­mage à « l’incurable rêveur de lumière » qu’il était. Com­posé à l’initiative de sa com­pagne Clau­dia Rit­ter, le livre Je vais promen­er ma truffe se présente comme un « hymne mul­ti­forme » où cha­cune des (180 !) con­tri­bu­tions met en lumière une facette de la per­son­nal­ité de Jacques De Deck­er. Con­tin­uer la lec­ture

L’étrangeté et le surgissement

Aliénor DEBROCQ, Philippe MAILLEUX, Lisières, ONLIT, 2021, 12 €, ISBN : 978–2‑87560–137‑7

debrocq mailleux lisiereQue dire des pho­togra­phies de Philippe Mailleux ? Ou plutôt, que provo­quent-elles en nous ? C’est l’exercice au départ douloureux auquel Aliénor Debrocq, final­iste du prix Rossel 2020, se livre dans Lisières, ouvrage co-signé par le pho­tographe et l’autrice.

Sur les pho­togra­phies (à la fin de l’ouvrage), des lisières, juste­ment : sou­vent des lisières de cimetières ou de forêts, et l’horizon, échap­pé der­rière un mur ou zébré de la sil­hou­ette des arbres. Aucune trace de vie, en revanche, et c’est là tout le drame que ren­con­tre Aliénor Debrocq. Essayant d’en dire quelque chose, l’autrice tâtonne au point de plac­er le pre­mier chapitre de l’opuscule sous le sceau de l’étrangeté (à l’autre et à la démarche de Philippe Mailleux en par­ti­c­uli­er) : Con­tin­uer la lec­ture

À la rencontre de Julos Beaucarne

Nel­ly GAY, Julos Beau­carne. Il faut s’aimer à tort et à tra­vers, Luc Pire, 2020, 160 p., 29 €, ISBN : 9782875421920

gay julos beaucarnePlutôt qu’une biogra­phie, c’est à une vis­ite en toute cor­dial­ité du Julosland – ain­si qu’elle nomme l’univers de Julos Beau­carne – que nous invite Nel­ly Gay dans son ouvrage, Julos Beau­carne, Il faut s’aimer à tort et à tra­vers. Elle ne pou­vait pas écrire un livre pré-cadré, il fal­lait un livre à l’image de cet artiste aux cordes sen­si­bles et mul­ti­ples : imag­i­natif et libre. Mais peut-être faut-il rap­pel­er qui est Julos Beau­carne aux plus jeunes lecteur.rice.s car sa car­rière est en som­meil depuis une petite décen­nie ? Con­tin­uer la lec­ture

Le parent, l’étiolement

Claire PONCEAU, L’enfant, l’étoilement, Pho­togra­phies France Dubois, Élé­ments de lan­gage, 2020, 149 p., 20 €, ISBN : 978–2‑930710–20‑4

ponceau l enfant l etoilementL’enfant n’a pas été conçu non, ce n’était pas prévu, je n’ai jamais prévu beau­coup de choses. Pren­dre un sac, pour les cours­es, le nom­bre de culottes cor­re­spon­dant au nom­bre de journées plus deux, oui. Je n’ai pas conçu l’enfant. Avec l’enfant, il a tout fal­lu con­cevoir.

Le prénom et le sexe de cet enfant vien­dront plus tard. Quand l’enfant n’est pas voulu, il est pos­si­ble de pro­téger ses sen­ti­ments en s’imposant une dis­tance par rap­port au sujet ; alors traité plutôt comme objet. D’un point de vue lit­téraire, la plume per­met d’en par­ler à la troisième per­son­ne, cela aide. Cepen­dant, la prox­im­ité et le trou­ble sont si grands qu’ils remet­tent tout en cause gram­mat­i­cale, lex­i­cale, syn­tax­ique. Con­tin­uer la lec­ture

Pé aime

Un coup de cœur du Car­net

Olivi­er , Poé­tique de l’amant, Bozon2x, 2020, 116 p., 20 €, ISBN : 978–2‑931067–05‑5

olivier pe poetique de l'amantLe tra­jet d’Olivi­er Pé de la pein­ture vers la pho­togra­phie a été déter­miné par la perte d’un ate­lier qu’il occu­pait depuis vingt ans. Imag­inez un artiste qui doit dès lors se remet­tre en com­plète ques­tion ; médi­um com­pris. Or il a 1500 pho­tos dans son ordi­na­teur qui l’attendent, essen­tielle­ment pris­es avec son smart­phone. Il en extrait peu à peu 300, les imprime, les place au mur du salon et laisse un trimestre les déplac­er au rythme d’une mélodie intérieure lente, dont ses doigts se font le silen­cieux chef d’orchestre, jusqu’à n’en retenir qu’une cen­taine. Con­tin­uer la lec­ture

Un amour fantasmé

Chan­tal DELTENRE, Où part l’amour, avec des pho­tos de l’autrice, Mael­strÖm, 2020, 278 p., 15 €, ISBN : 9782875053671

deltenre ou part l amour« Pho­togra­phi­er, c’est écrire avec la lumière. »

« Un paysage aimé ne vous quitte jamais. Même à des kilo­mètres et des années de dis­tance, un paysage, c’est d’une fidél­ité inébran­lable. »

Par petites touch­es fines et sen­si­bles, Chan­tal Del­tenre, écrivain, eth­no­logue, ama­teur pas­sion­né de pho­togra­phie – ses clichés évo­ca­teurs jalon­nent son dernier livre – nous rend proche, presque chère, son héroïne. Con­tin­uer la lec­ture

René Magritte, la photographie et le cinématographe

Xavier CANONNE, René Magritte, The Reveal­ing Image (L’Image révélée), Ludion, 168 p. illus­trées, 39,90 €, ISBN : 978–94-9181–973‑5

canonne magritte l image reveleeS’il a approché, voire pra­tiqué en ama­teur, pho­togra­phie et ciné­ma – il préférait par­ler de « ciné­matographe » –, ces deux dis­ci­plines n’ont jamais con­sti­tué pour René Magritte une créa­tion intel­lectuelle et artis­tique qui atteindrait la force de frappe de sa pein­ture. En 1960, Luc de Heusch présen­tait un film sur le pein­tre et son œuvre, Magritte ou La Leçon de choses. Au cours d’un entre­tien avec Jacques de Deck­er, qui évoque alors les films de Buñuel et Dali, Magritte lui répond : « Même si je con­nais­sais les rudi­ments de l’art ciné­matographique, je ne pour­rais expli­quer mes idées que par la pein­ture (…) Je ne par­ticipe au ciné­ma qu’en tant que spec­ta­teur. Mes films préférés sont Babette s’en-va-t-en guerre (de Chris­t­ian-Jacque, 1959, NDLR) ou Madame et son auto (de Robert Ver­nay, 1958, NDLR). Je ne sup­porte pas les films qui veu­lent me faire appren­dre quelque chose ou m’exposer une thèse : ce ciné­ma-là m’ennuie »[1]. Con­tin­uer la lec­ture