Archives par étiquette : Véronique Bergen

Laurent De Sutter, pirate de la philosophie et du droit

Un coup de cœur du Carnet

Laurent DE SUTTER, Jack Sparrow. Manifeste pour une linguistique pirate, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2019, 128 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2-87449-647-9

Laurent de Sutter ouvre de manière fulgurante et géniale la nouvelle collection, intitulée « La fabrique des héros », créée par Tanguy Habrand et Dick Tomasovic aux Impressions Nouvelles. Son dévolu s’est porté sur Jack Sparrow, le héros de la série cinématographique Pirates des Caraïbes, interprété par Johnny Depp. Derrière les aventures fantastiques de Jack Sparrow — ses combats avec les soldats, les zombies ou autres créatures surnaturelles —, derrière son esthétique de l’ivresse, Laurent de Sutter met à jour son arme secrète : la parole. Non la déploration du « words, words, words » formulée par Hamlet mais la parole comme subversion. Les batailles entre la Couronne et la piraterie ne sont que l’expression d’une lutte à mort entre deux mondes, entre deux métaphysiques, le monde de l’ordre incarné par la Couronne et le monde utopiste pirate réinventant les bases d’une société qui conteste le pouvoir de la Couronne. Continuer la lecture

Jean-Marie Piemme. Le théâtre comme révélateur du monde

Jean-Marie PIEMMEBruxelles, printemps noir suivi de Scandaleuses et 1953, Postface de Pierre Piret, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2018, 288 p., 9 €, ISBN : 978-2875681492

Comment le théâtre est-il à même de questionner l’Histoire, ses crises, ses tragédies ? Comment dresser un dispositif scénique qui la prend au piège de ses propres folies ? Dramaturge majeur de la scène théâtrale actuelle, Jean-Marie Piemme construit « un théâtre de situations » (Sartre) comme l’analyse Pierre Piret dans sa très riche postface. Créée par Philippe Sireuil, la pièce Bruxelles, printemps noir évoque les attentats qui frappèrent Bruxelles le 22 mars 2016. Pour le pire, le réel a reproduit l’imaginaire : alors qu’il avait rédigé une fiction sur le thème des attentats, ces derniers frappent la capitale, la plongeant dans un printemps noir. Jean-Marie Piemme se livrera à un travail de réécriture, produisant un texte théâtral mobile, laissé ouvert au sens où la mise en scène, le jeu des acteurs interviennent dans l’articulation des dix-huit tableaux qui la composent. Interrogeant l’irruption des forces de mort dans le tissu de la vie, la construction de la tragédie adopte un point de vue kaléidoscopique : elle combine les voix des victimes, des morts, leurs dernières paroles soufflées par les bombes, les voix des blessés, les discours entre cynisme et veine ubuesque des politiciens, des ministres, l’intervention des Parques, l’interview d’un djihadiste, la voix de la faucheuse, de la camarde,celles de l’auteur, des acteurs jouant la pièce.

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Isabelle Stengers, Frédérique Dolphijn : tissage d’un dialogue

Isabelle STENGERS, Activer les possibles, dialogue avec Frédérique Dolphijn, Esperluète, coll. « Orbe », 2018, 144 p., 13.80 €, ISBN : 978-2-35984-101-5

La pratique du dialogue peut revêtir différents visages. Si Platon en a fait une des modalités de l’exercice philosophique, il peut privilégier l’échange exploratoire au fil d’une rencontre laissant place à l’aléatoire, au tracé d’une pensée qui rebondit, qui ricoche, sans jamais refermer en réponses les événements qui lui arrivent. Le jeu que l’on pourrait dire lewiscarrollien qui préside au recueil Activer les possibles a pris la forme de notions tendues par Frédérique Dolphijn à la philosophe Isabelle Stengers. « Singulier  singulière », « sève », « Starhawk », « perception », « contrainte », « résister », « nommer », « fiction », « tissu », « intriquer » pour n’en convoquer qu’une poignée… Autant de mots au plus loin de mots d’ordre que les deux interlocutrices activent en suivant des « lignes de sorcière », des lignes qui bifurquent dirait Deleuze. « Dans « étonnement«  il y a « tonnerre«  » énonce Isabelle Stengers. Cette puissance d’étonnement, d’ouverture au monde place la pensée, l’action, le sentir, le percevoir sous le signe de la rencontre avec ce qui nous transforme. Continuer la lecture

L’odyssée poético-politique de Jean-Louis Lippert

Jean-Louis LIPPERT, Ajiaco, CEP, 2018, 726 p., 24 €, ISBN : 978-2-39007-044-3

Aèdes, troubadours, marabouts, griots, conteurs se lèvent d’entre les morts. L’état du verbe est alors celui de la transe. Une transe visionnaire que Jean-Louis Lippert déploie dans Ajiaco au travers de son jumeau, de son double, Anatole Atlas, l’aède. Auteur entre autres de Pleine lune sur l’existence du jeune bougre, Mamiwata, Tombeau de l’aède. Césaire contre César, Jean-Louis Lippert est l’auteur de Manuscrits de la Mère Rouge, Autopsie du XXème siècle, Global viewpoint, Le Tabou de Mana, Amen… sous le nom d’Anatole Atlas, son hétéronyme. Le chant polyphonique qui se déploie dans Ajiaco se construit comme un pont tendu entre la guerre de Troie et le règne actuel d’un panoptique généralisé. Continuer la lecture

Cap sur les cités obscures

François SCHUITEN, Benoît PEETERS, Les Cités obscures, Livre 3, Casterman, 2018, 408 p., 47 €, ISBN : 978-2-203-15375-2

Publiée en quatre tomes par les éditions Casterman, l’intégrale des Cités obscures fournit, aux côtés des œuvres cultes du dessinateur François Schuiten et du scénariste Benoît Peeters, de précieux inédits ainsi que des fragments du Guide des Cités. Le livre 3 rassemble L’enfant penchée, Mary La Penchée, L’affaire Desombres, L’écho des cités et L’ombre d’un homme. Depuis les années 1980, François Schuiten et Benoît Peeters fraient une œuvre sidérante qui excède les limites de la bande dessinée.S’aventurer dans un univers parallèle constitué de cités soumises à des lois physiques, à des événements, des phénomènes étrangers à notre monde implique des’ouvrir à un voyage tout à la fois métaphysique, galactique, mental,initiatique. Dans ce monde imperceptible depuis le nôtre, chaque cité se singularise par un ensemble de paramètres qui la détermine : signature architecturale, régime politique, socio-économique, système symbolique,géographie, faune (raréfiée) et flore, production culturelle…

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Marie Peltier. Analyse du complotisme

Marie PELTIER, Obsession. Dans les coulisses du récit complotiste, Inculte, 2018, 146 p., 15,90 €, ISBN : 979-10-95086-89-5

Après L’ère du complotisme : la maladie d’une société fracturée (Les petits matins, 2016), l’historienne, la chercheuse et l’enseignante Marie Peltier approfondit son étude des récits complotistes à partir  de polémiques paradigmatiques comme l’affaire Tariq Ramadan, la question de la laïcité, du port du voile (dans l’affaire Mennel notamment), Charlie Hebdo, @metoo, @balancetonporc… Au fil d’une enquête sur les dérives des débats publics figés entre camps ennemis, l’essai questionne la montée en puissance des réseaux sociaux, les stratégies de guerre narrative, la structuration de l’imaginaire collectif par ce que Marie Peltier nomme des récits polarisés. Comment sortir de débats publics qui, enfermés dans la binarisation et relevant non de l’agora mais de l’arène et d’une scène paroxystique de guerre, se détournent de l’universalisme ? L’événement du 11 septembre 2001 a marqué l’entrée dans l’ère du doute, de la rupture de confiance dans le discours officiel et généré un imaginaire du complot. Cet imaginaire bicéphale, Marie Peltier le définit comme civilisationnel et identitaire d’une part, comme anti-système et anti-impérialiste d’autre part. Défiance envers le discours public et médiatique et désillusion à l’égard des promesses de la démocratie vont de pair. Continuer la lecture

Arnaud de la Croix. Himmler, Otto Rahn et le Graal

Arnaud DE LA CROIX, Himmler et le Graal. La vérité sur l’affaire Otto Rahn, préface d’Emmanuel Pierrat, Racines, 2018, 144 p., 19,95 €, ISBN : 978-2-39025-070-8

Le nouvel essai d’Arnaud de la Croix s’inscrit dans le fil de ses travaux antérieurs, La religion d’Hitler, Les Templiers, chevaliers du Christ ou hérétiques ?, Arthur, Merlin et le Graal, un mythe revisité. Préfacé par Emmanuel Pierrat, Himmler et le Graal. La vérité sur l’affaire Otto Rahn interroge la face occulte du nazisme, à savoir la fascination de certains dirigeants pour l’ésotérisme. Nombre d’historiens ont étudié les racines occultes du national-socialisme, en particulier de l’Ordre noir des SS dont Heinrich Himmler était le chef suprême. Livrant le résultat de recherches menées durant trente ans, Arnaud de la Croix interroge la « folie » du Graal qui s’est emparée de Himmler, la manière dont les travaux du médiéviste et écrivain Otto Rahn ont influencé le Reichsführer de la SS. La généalogie de la mythologie völklich, d’un néopaganisme nourri par la magie noire, la sorcellerie, le spiritisme est finement mise à jour. La mythique île de Thulé, les théories raciales, les divagations sur l’aryanisme, le lien entre Graal et catharisme qu’établira Otto Rahn ont eu pour précurseurs la Société théosophique fondée par Helena Blavatsky (courant ésotérique, société secrète basée sur un syncrétisme mystique reliant l’Occident au bouddhisme, à l’hindouisme) ou encore la personne du mage illuminé Karl Maria Willigut qui deviendra le gourou de l’Ordre noir. Continuer la lecture