Un coup de cœur du Carnet
Charlotte BOURLARD, L’apparence du vivant, Inculte, 2022, 132 p., 13,90€ / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782360841431
« Je pieute au dernier étage, sous les toits. Eux dorment au rez-de-chaussée. Ils ont fait fortune dans les pompes funèbres. On se partage un funérarium désaffecté. On vit en tête à tête avec monsieur Martin qui nous surveille, couché dans leur grand lit. Son corps ne bouge plus, ça fait des années. On continue à lui parler. Un peu comme s’il était mort, sauf qu’on peut le toucher. »
« Je », c’est une femme, sans âge précis (début de la trentaine), dont peu de traits physiques sont révélés (une certaine force physique, des cheveux teintés auburn, une cicatrice mangeant sa joue droite – souvenir d’une brûlure). Il faut gratter le terreau fertile de l’indifférence et de la brutalité pour déterrer les racines de son caractère. Tel le liseron, au fil des années, la narratrice s’est déployée par sa seule volonté, avec la ténacité d’une mauvaise herbe à l’apparente inoffensivité. Si l’on creuse un peu, pourtant, on pourrait notamment s’interroger sur sa passion : photographier « des vieux nus aux yeux ouverts ». C’est d’ailleurs par l’entremise d’une annonce passée dans un journal local qu’elle les a rencontrés, eux. Continuer la lecture
Quand on ouvre un livre de Quiriny, on entre, à la suite de ses personnages, dans un monde à part. Parfois, ce monde clos est joyeusement cauchemardesque ; parfois c’est un délice hors du temps.
J’écris : voici mon frère, il n’a fait que passer, mais la phrase ment. Alors je cherche les traces qu’il a laissées dans le regard des autres. Il me relie à eux. Qu’est-ce qui s’est inscrit en eux de son passage ?
Nulle figure autre que celle d’Annemarie Schwarzenbach ne pouvait inaugurer la prometteuse collection « Figures de l’itinérance » des éditions Double ligne – collection créée par Laurent Pittet, le fondateur de la revue Roaditude.
Le premier roman de Laura Tinard met en scène Pamela, une jeune artiste évoluant dans le milieu alternativo-hipe-arti bruxellois.
À chaque roman, Thomas Gunzig décrit, de manière précise et documentée, certaines pratiques sociétales bien contemporaines, par exemple les techniques de vente (dans
Saisissant opéra graphique silencieux, Brynhildr, sous-titré Un opéra dessiné d’après Der Ring des Nibelungen, nous délivre une adaptation-recréation personnelle de La Tétralogie, du Ring, l’œuvre-monde de Wagner. Depuis sa création à Bayreuth, les quatre parties de L’anneau du Nibelung ont inspiré la littérature, la bande dessinée, le cinéma. Après la bande dessinée en quatre volumes de Numa Sadoul et de France Renoncé, Frédéric Coché transpose dans l’espace de la gravure l’œuvre d’art totale du magicien de Bayreuth. Là où l’esthétique graphique de Sadoul et Renoncé, le dessin de Renoncé épousaient les lignes flamboyantes et oniriques de Wagner, Frédéric Coché fait le choix dans ses 72 planches d’une esthétique épurée, minimaliste qui, d’emblée, contraste avec la luxuriance colorée, le débordement d’énergie vitale et la profusion des formes et des forces du Ring.
Au milieu d’un hiver pluvieux, une petite fille aux cheveux de jais s’amuse chez elle. Éparpillés dans la pièce, des Playmobil et des animaux en plastique, des maisons de poupée, une voiturette bleue, un croissant non entamé jonchent le sol. Elle, elle sourit et agite deux figurines féminines s’affrontant lors d’un match de football en miniature. C’est le sport préféré de la fillette, elle adore y jouer dans le jardin, ce que le temps ne permet pas ce jour-là, les gouttes et le vent étant de la partie. Alors elle décide d’enfreindre une des règles de la maison. Elle s’avance sur les carpes bleues du tapis douillet, ignore le regard circonspect du chat et attrape son ballon en cuir. La joie de la transgression est hélas de courte durée : elle casse le vase préféré de sa maman, « [c]elui qu’elle et papa ont ramené de vacances et qui est plus vieux [qu’elle] ». Son sourire s’évanouit et, recroquevillée dans son anxiété, elle serre le félin dans ses bras. Elle observe les débris de son désastre et entend des pas s’approcher… La tristesse et l’angoisse l’étreignent, elle va devoir se confronter aux conséquences de sa désobéissance. Comment avouer la catastrophe ? De quelle façon sa maman va-t-elle réagir ? De quelle punition va-t-elle écoper ?
« On ne part pas » décrétait, dans Mauvais sang, celui que l’on surnommait pourtant « l’homme aux semelles de vent ». C’est que le rapport du poète au voyage est contrarié, du fait qu’il est voyant : il est moins un corps qu’un regard qui se déplace. Les décors se muent en mots, les façades ne dissimulent jamais qu’elles-mêmes, tous les artifices des villes sont dénudés en un clin d’œil…
Été 1977, Arnaud passe un mois de vacances à la Côte d’Azur avec sa sœur jumelle Annabelle et ses parents Georges et Maggy. Du haut de ses sept ans, il observe le monde des adultes, tout en apparences et rapports de domination. Des plus riches sur les moins aisés ; des hommes sur les femmes ; de son père sur sa mère. Juillet touchant à sa fin, le retour en Belgique amène son lot de morosité : fin de la parenthèse ensoleillée, reprise du quotidien en demi-teinte. Au soleil comme sous la grisaille, la vie de famille semble bien réglée, les habitudes et les rôles immuables. Sauf qu’à peine trentenaire et poussée par des événements récents, Maggy décide qu’il est trop tôt pour se résigner. Elle prend les rênes de son destin, en même temps qu’un train vers la ville. C’est le début des bouleversements pour Arnaud et sa famille.
Toute main qui frôle un piano, toute main qui écrit est veinée de bruissements, d’énigmes séculaires, de pulsations de nuit, de créatures insolites, de forêts de sensations. Seules les mains de Véronique Bergen pouvaient écrire un essai aussi merveilleux à propos de la pianiste Martha Argerich. Après la biographie d’Olivier Bellamy, Martha Argerich. L’art des passages est le premier essai consacré à la musicienne. N’étant pourtant pas musicologue, comme l’écrivaine le signale humblement elle-même au début de l’essai, Véronique Bergen approche l’univers de la pianiste d’une manière qui nous fait en douter. À la lecture de cet opus, l’on se risque même à avancer que les mains de l’écrivaine sont aussi familières du piano que du stylo…
Violence est innée au vivant
Un titre tel que Confidences est sans danger, voire courant, mais il est intimement engagé, jamais innocent. D’autant que sur la couverture, un cœur noir aux traits clairs est mis sous cloche de verre et posé sur sa base rouge sang. Nulle doute que Gwen Guégan, bruxelloise de cœur et bretonne de corps, se montre ici sans peur et sans reproche, et frontale : toute de contrastes forts, de lignes nettes et limpides en noir et banc surtout, ou en trichromie tout au plus : noir, blanc et rouge ou bien noir, blanc et un turquoise profond.
Quand l’hommage à une ville jaillit de l’imaginaire, de la sensibilité d’un duo de créateurs ayant marqué le neuvième art de leur empreinte, l’enchantement est au rendez-vous. Dans le somptueux ouvrage Bruxelles. Un rêve capital, François Schuiten et Benoît Peeters opèrent un glissando de Brüsel des
Avez-vous déjà plongé votre regard dans celui d’un bison ? Cette expérience doit se révéler stupéfiante dans la taïga ou une plaine hudsonienne. Au cœur de l’album Le bison non-non, sur une pleine page d’un sombre subtil (composé de bruns et de noirs, percé de quelques nuances beiges), se faire aimanter par les « deux yeux tout ronds » du bovidé provoque une émotion inattendue, entre mélancolie subite et tendresse monstrueuse. On l’aime immédiatement, ce Bison non-non, même si son nom devrait tenir à distance…
Le dernier roman de Luc Baba relève du défi littéraire : en 250 pages, retracer le destin, sur plus de deux siècles (de 1803 à nos jours), d’une famille issue du Dahomey (aujourd’hui Bénin), embarquée sur un bateau négrier à destination des États-Unis, soumise à l’esclavage puis tentant peu à peu de conquérir sa liberté et sa dignité. Pour ce faire, L’arbre du retour procède par touches successives et opère des allers-retours dans le temps qui juxtaposent des situations mettant en scène Ayo et ses descendants.