Archives de catégorie : Essais

La mythologie moderne de Giorgio de Chirico

COLLECTIF, Gior­gio de Chiri­co. Aux orig­ines du sur­réal­isme belge : Magritte-Del­vaux-Graverol, BAM – Marda­ga, 2019, 144 p., 29,90 €, ISBN : 9782804707262

Gior­gio de Chiri­co (1898–1978) fut l’un – peut-être même le pre­mier – des ini­ti­a­teurs du sur­réal­isme en pein­ture. En Bel­gique, la révéla­tion de son œuvre con­sti­tua un choc majeur pour René Magritte, qui se plai­sait à dire que, grâce à lui, « [s]es yeux ont vu la pen­sée pour la pre­mière fois ». Jusqu’au 2 juin 2019, une expo­si­tion excep­tion­nelle se tient au BAM de Mons, qui met en scène le dia­logue entretenu par Magritte mais aus­si Paul Del­vaux et Jean Graverol avec la pro­duc­tion du mage ital­ien. Con­tin­uer la lec­ture

Le lieu noir de la création

Stéphane LAMBERT, Visions de Goya. L’éclat dans le désas­tre, Arléa, 2019, 115 p., 17 €, ISBN : 9782363081803

Dans son dernier opus, Stéphane Lam­bert se définit comme un ama­teur de pein­ture. Se révéler comme tel c’est à la fois se dévoil­er et se mon­tr­er bien mod­este. S’il est plus qu’un ama­teur, il n’est pas un cri­tique académique. Il ne se range ni du côté des his­to­riens ni du côté des experts. Lorsqu’il évoque un lit­téra­teur ou un artiste, ici Goya, il le fait en son nom et avec ses mots.

Je me demande com­bi­en l’écriture n’a pas été une manière de pro­longer mon trou­ble devant la pein­ture, de devenir un pein­tre avec des mots, d’explorer le mys­térieux con­tenu de mon regard. Con­tin­uer la lec­ture

« Mais comment peut-on être artiste ? »

Léon WUIDAR, Mémoires d’un pein­tre lié­geois, 1945–1980, Pré­face de Xavier Canonne, Per­ron, 2018, 144 p., 30 €, ISBN : 978–2‑87114–260‑7

De la même manière que Mon­tesquieu inter­ro­geait l’altérité dans ses Let­tres per­sanes, pour mieux faire saisir qu’il n’y a pas anom­alie mais dif­férence, ouver­ture au monde plutôt que repli sur soi, ain­si pour­rait-on retenir entre nos doigts le fil rouge que tend l’artiste Léon Wuidar (Liège, 1938) dans ses Mémoires d’un pein­tre lié­geois.

Élevé, comme il le dit lui-même, « dans le silence d’un milieu famil­ial, sco­laire et social peu porté sur les ques­tions esthé­tiques », le jeune Wuidar devient par la suite pro­fesseur de dessin, puis au milieu des années 1970, d’arts graphiques à l’Académie des Beaux-Arts de Liège – tout en cher­chant en par­al­lèle son pro­pre chemin artis­tique. Et c’est prob­a­ble­ment ce qui frappe immé­di­ate­ment le lecteur dans ces mémoires, qui ne cou­vrent que les quar­ante pre­mières années de la vie de Wuidar : l’étonnement dis­cret, le regard presque incré­d­ule que l’auteur porte sur l’artiste qu’il est lui-même devenu. Con­tin­uer la lec­ture

La Grande Guerre au pluriel

Un coup de cœur du Car­net

La guerre de nos écrivains. Une chronique lit­téraire de 14–18, Vol­ume com­posé par Lau­rence Boudart et Sask­ia Bursens, Avant-pro­pos de Marc Quaghe­beur, Pré­face de Lau­rence van Yper­se­le, Archives et Musée de la Lit­téra­ture, Hors col­lec­tion, 2018, 246 p., ISBN : 978–2‑87168–087‑1

Coup de cœur pour les dif­férentes facettes du pro­jet « Grande Guerre » des Archives et Musée de la Lit­téra­ture. Tout au long des qua­tre années du cen­te­naire de la Pre­mière guerre, les AML ont pub­lié chaque mois, sur un site spé­ciale­ment dédié, des archives d’auteurs con­cer­nant le con­flit. À par­tir des don­nées rassem­blées sur ce site, paraît aujourd’hui un livre reprenant une part de ces archives. Et une expo­si­tion reprend les doc­u­ments orig­in­aux.

Le but était de mon­tr­er com­ment la guerre avait été vécue par les écrivains. Le pro­jet n’était pas de faire une antholo­gie exhaus­tive. Mais de don­ner la parole aux écrivains en pro­posant des doc­u­ments qui mon­trent com­ment le con­flit a été vécu, doc­u­ments qui ne sont habituelle­ment acces­si­bles qu’aux chercheurs : les man­u­scrits de jour­naux per­son­nels ou de textes inédits, la cor­re­spon­dance, les pho­tos, les affich­es, etc. Et dans ce riche fond des AML, on décou­vre quelques per­les. Con­tin­uer la lec­ture

Manifeste pour une pop’philosophie

Un coup de cœur du Car­net

Lau­rent DE SUTTERQu’est-ce que la pop’philosophie ?, PUF, 2019, 128 p., 7 € / ePub : 5.49 €, ISBN : 978–2‑13–081634‑8

Dans Qu’est-ce que la pop’philosophie ?, man­i­feste nova­teur, ambitieux, tail­lé dans la vitesse de la pen­sée, Lau­rent de Sut­ter fait un sort au grand partage entre choses dignes d’être inter­rogées et choses reléguées dans l’inintéressant. À ceux qui, ran­i­mant l’interrogation socra­tique « Y a‑t-il une Idée de la boue, du poil ? », tranchent par la néga­tive, à ces excom­mu­ni­ca­teurs de réal­ités dotées d’une valeur ontologique et épisté­mologique moin­dre voire nulle, cet essai qui a la ful­gu­rance d’une flèche oppose la pen­sée joyeuse d’une égal­ité absolue entre tout ce qui peut faire l’objet d’un branche­ment. Com­po­si­tion musi­cale en 25 frag­ments, assor­tie de dix thès­es sur la pop’philosophie qui ren­versent les Dix com­man­de­ments sous-ten­dant l’exercice ordi­naire de la philoso­phie, l’ouvrage s’avance comme une machine de guerre pro­longeant, incar­nant le plan de la pop’philosophie que Deleuze appelait de ses vœux. Plus exacte­ment, Deleuze, tout en l’ayant par­tielle­ment mis en œuvre, le situ­ait comme un hori­zon à venir. Con­tin­uer la lec­ture

Les enjeux du libertinage

Michel BRIX, Lib­erti­nage des Lumières et guerre des sex­es, Kimé, 2018, 338 p., 28 €, ISBN : 978–2‑84174–905‑8

Maître de recherch­es à l’université de Namur, mem­bre de l’Académie royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es de Bel­gique, spé­cial­iste de la lit­téra­ture française des XVIIIe et XIXe siè­cles, Michel Brix livre dans Lib­erti­nage des Lumières et guerre des sex­es une étude déci­sive sur la lit­téra­ture lib­er­tine du XVIIIe siè­cle. Tra­ver­sant un vaste cor­pus de textes où, à côté des plus célèbres (les réc­its de Cré­bil­lon fils, Lac­los, Sade…) fig­urent des per­les que la postérité a nég­ligées, il prend à rebrousse-poil la doxa dom­i­nante qui pose l’équation entre exer­ci­ce du lib­erti­nage et éman­ci­pa­tion du corset des règles religieuses et sociales. La cause sem­ble enten­due de nos jours : lié à la philoso­phie des Lumières, à sa « réha­bil­i­ta­tion de la nature humaine », à sa con­tes­ta­tion de la reli­gion, le prodigieux essor de la lit­téra­ture lib­er­tine aurait visé la libéra­tion des mœurs, le culte de la jouis­sance. L’idéal lib­ertin serait celui de l’affranchissement des con­ven­tions morales pour les deux sex­es. C’est cet éloge du par­a­digme lib­ertin en tant qu’apologie de l’amour libre que Michel Brix met à mal en s’appuyant sur un retour aux textes : là où la cri­tique a pro­jeté sa grille de lec­ture, a gauchi l’esprit et la let­tre des textes afin de faire du lib­erti­nage la nou­velle reli­gion sans Dieu, l’auteur développe, textes à l’appui, une thèse inverse, celle du lib­erti­nage comme instru­ment d’une dom­i­na­tion mas­cu­line. Con­tin­uer la lec­ture

Les yeux et les voix des guerres

Jean-Paul MARTHOZ, En pre­mière ligne – Les jour­nal­istes au cœur des con­flits, Pré­face de Pierre Haz­an, GRIP-Marda­ga, 2018, 272 p., 17,90 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑8047–0410‑0

Pro­fesseur de jour­nal­isme dans l’enseignement supérieur et chroniqueur au Soir, Jean-Paul Marthoz est à la fois jour­nal­iste de ter­rain et théoricien d’un méti­er dont il s’évertue à éclair­er la vraie nature, la légitim­ité et la déon­tolo­gie. Vaste tâche pour laque­lle il enchaîne de nom­breux ouvrages dont le dernier explore un sujet bien d’actualité et large­ment ouvert à la con­tro­verse : le rôle du jour­nal­iste « en pre­mière ligne, au cœur des con­flits ». On n’oublie pas les images col­portées,  par le ciné­ma en par­ti­c­uli­er,  du « reporter de guerre » dic­tant son papi­er gorgé de bruit, de fureur, mais aus­si de sim­ples rumeurs ou d’échos incon­trôlés de la presse locale, con­fort­able­ment instal­lé devant son whisky sur la ter­rasse d’un grand hôtel inter­na­tion­al, ou celle du baroudeur plus avide de pho­tos choc que soucieux de ten­ter une analyse réfléchie sur la sit­u­a­tion d’ensemble, et dont le seul objec­tif con­siste à « bercer » d’émotions fugaces et lucra­tives les lecteurs de son jour­nal, éventuelle­ment avec la béné­dic­tion non dés­in­téressée de sa direc­tion. Au-delà de ces clichés, l’auteur éla­bore une typolo­gie très fine de ces passeurs de l’information, ces yeux et ces voix des guer­res, hommes ou femmes, con­fron­tés à des con­textes haute­ment périlleux et sou­vent d’une telle com­plex­ité qu’ils requièrent autant de sens cri­tique et d’impartialité par rap­port aux événe­ments que de capac­ité à éval­uer avec lucid­ité les dan­gers encou­rus. Con­tin­uer la lec­ture

Variations sur une Symphonie de l’horreur

Olivi­er SMOLDERS, Nos­fer­atu con­tre Drac­u­la, Impres­sions nou­velles, coll. « La fab­rique des héros », 2019, 128 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978–2874496486

Le crâne bosselé et chauve, le nez dru­ment busqué, le sour­cil fourni et la den­ti­tion en chaos d’aspérités, bar­rée de deux longues canines ; les mains arach­néennes, comme en quête de proie, le dos légère­ment bom­bé, le regard hal­lu­ciné et avide ; « ser­tie dans un cos­tume de cler­gy­man, sévère, bou­ton­né jusqu’au col »… Voici que se présente lente­ment, solen­nelle­ment, la sil­hou­ette la plus inquié­tante de notre imag­i­naire fan­tas­tique, j’ai nom­mé Nos­fer­atu. Et il fal­lait l’audace d’un Olivi­er Smol­ders, dont le tra­vail et les intérêts pluriels se situent à l’intersection de la lit­téra­ture et du ciné­ma, pour s’aventurer à saisir cet insai­siss­able. Con­tin­uer la lec­ture

Redécouvrir la satire dans la presse des années 1930

Amélie CHABRIER et Marie-Astrid CHARLIER (dir.), Coups de griffe, pris­es de bec. La satire dans la presse des années trente, Impres­sions Nou­velles, 2018, 222 p., 29,50 €, ISBN : 978–2‑87449–636‑6

Comme elle était vivante, foi­son­nante, per­cu­tante, la satire dans la presse fran­coph­o­ne de cette époque !

Elle se déploie dans le livre-album Coups de griffe, pris­es de bec, qui en explore, par le texte et par l’image, toutes les facettes, de la gouaille à l’insolence mor­dante, de l’humour à la caus­tic­ité, de la moquerie à la charge vir­u­lente, de la pochade à la car­i­ca­ture féroce.

Un ensem­ble déto­nant, pas­sion­nant, com­posé, sous la direc­tion d’Amélie Chabri­er et de Marie-Astrid Char­li­er, par une équipe inter­na­tionale de chercheurs (France, Bel­gique, Cana­da). Con­tin­uer la lec­ture

Laurent De Sutter, pirate de la philosophie et du droit

Un coup de cœur du Car­net

Lau­rent DE SUTTER, Jack Spar­row. Man­i­feste pour une lin­guis­tique pirate, Impres­sions nou­velles, coll. « La fab­rique des héros », 2019, 128 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978–2‑87449–647‑9

Lau­rent de Sut­ter ouvre de manière ful­gu­rante et géniale la nou­velle col­lec­tion, inti­t­ulée « La fab­rique des héros », créée par Tan­guy Habrand et Dick Tomaso­vic aux Impres­sions Nou­velles. Son dévolu s’est porté sur Jack Spar­row, le héros de la série ciné­matographique Pirates des Caraïbes, inter­prété par John­ny Depp. Der­rière les aven­tures fan­tas­tiques de Jack Spar­row — ses com­bats avec les sol­dats, les zom­bies ou autres créa­tures sur­na­turelles —, der­rière son esthé­tique de l’ivresse, Lau­rent de Sut­ter met à jour son arme secrète : la parole. Non la déplo­ration du « words, words, words » for­mulée par Ham­let mais la parole comme sub­ver­sion. Les batailles entre la Couronne et la pira­terie ne sont que l’expression d’une lutte à mort entre deux mon­des, entre deux méta­physiques, le monde de l’ordre incar­né par la Couronne et le monde utopiste pirate réin­ven­tant les bases d’une société qui con­teste le pou­voir de la Couronne. Con­tin­uer la lec­ture

En compagnie de Marguerite Yourcenar

Achmy HALLEY, Mar­guerite Yource­nar, Por­trait intime, Pré­face Amélie Nothomb, Flam­mar­i­on, 2018, 208 p., 29,9 € / ePub : 20,99 €, ISBN : 9782081423626

Mar­guerite Yource­nar fait par­tie de ces écrivain.e.s dont le com­pagnon­nage est un enrichisse­ment per­ma­nent pour le lecteur. À ses côtés, on aime partager une forme de prox­im­ité et appro­fondir la sci­ence de l’humanité. Décou­vrir une vie dif­férente, faite à la fois de retraite, d’écriture, de (re-)lecture, de cul­ture, une vie imprégnée d’un monde qu’elle a beau­coup par­cou­ru. Une vie d’invention de soi. Pour mieux la con­naître, elle qui dis­ait ne pas aimer par­ler d’elle et ne le faire que dans ses livres, « et encore en prenant ces dis­tances que sont les per­son­nages du roman ou le lan­gage imper­son­nel de l’essai »[1], il y a bien sûr l’abondante cor­re­spon­dance for­mant un qua­si jour­nal, des biogra­phies dont les plus fameuses sont celles de Josyane Sav­i­gneau et de Michèle Goslar. On peut main­tenant ajouter le por­trait signé par Achmy Hal­ley, qui met sa con­nais­sance éru­dite de la vie, des archives et de l’œuvre de Mar­guerite Yource­nar au ser­vice d’un livre riche­ment illus­tré de pho­togra­phies.

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Lucky Luke, un justicier blanc dans le lointain Ouest

Pierre ANSAYLucky Luke. La jus­tice et la philoso­phie, Couleur Livres, 2018, 177 p., 16 €, ISBN : 978–2‑87003–889‑5

Philoso­pher à pro­pos de Lucky Luke : voilà la propo­si­tion que nous fait Pierre Ansay dans son dernier livre, lui qui s’était déjà livré au même exer­ci­ce avec Gas­ton Lagaffe (Couleur livres, 2012). On imag­ine sans trop de peine que l’improbable employé de bureau imag­iné par Fran­quin puisse inciter à la réflex­ion par son insond­able paresse et sa créa­tiv­ité biscornue.Par con­tre, c’est peut-être moins évi­dent pour le poor lone­some cow-boy inven­té par Mor­ris, parce qu’il est d’abord un homme d’action.

Pour­tant, quand Gas­ton passe son temps à être, Luc le Chanceux, lui, agit et, sur son ter­rain d’action, il est con­fron­té à cer­taines notions que les philosophes ont cou­tume de traiter : le bien et le mal, l’ordre, l’autorité, la loi et la jus­tice. Avec la nuance que ses auteurs des­ti­nent ces aven­tures à la jeunesse et qu’à rebours, par exem­ple, d’un Cor­to Mal­tese de Hugo Pratt, ils veu­lent d’abord faire sourire.

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Les maudits littéraires, hors du « champ général »

Denis SAINT-AMAND et Gérald PURNELLE (sous la dir. de), Textyles n° 53 : Malé­dic­tions lit­téraires, Sam­sa, 2018, 195 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87593–199‑3

Quel thème plus fécond que celui de la « malé­dic­tion lit­téraire » – si ce n’est celui, plus con­tem­po­rain et sou­vent mar­qué d’un sceau idéologique que celui de « l’infréquentabilité » ? La revue Textyles nous apporte la preuve que le cer­cle des poètes et écrivains mau­dits ne se lim­ite en effet pas aux ban­quettes pat­inées des bars à absinthe mont­martrois ni à ces soupentes où se meurt, la fleur de l’âge rongée par la tuber­cu­lose ou un vilain « virus d’amour », quelque rimailleur famélique, typ­ique de la faune du Paname belle-époque… 

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Nostalgies anthropologiques

David BERLINER, Per­dre sa cul­ture, Zones sen­si­bles, 2018, 156 p., 15 €, ISBN : 978–293-0601–35‑9

« Le temps passe », « les temps changent », « ce n’est plus ce que c’était », « tout fout le camp », « les tra­di­tions se per­dent »… On pour­rait con­tin­uer ain­si à énumér­er les phras­es dis­ant la perte et la nos­tal­gie d’un passé irréversible. De l’étude de cette nos­tal­gie David Berlin­er, anthro­po­logue, pro­fesseur à l’Université libre de Brux­elles a fait un très beau livre qu’il des­tine aux chercheurs en sci­ences sociales, aux spé­cial­istes du pat­ri­moine et des études mémorielles et muséales, aux philosophes, aux his­to­riens, aux psy­ch­an­a­lystes et psy­cho­logues, aux poli­to­logues ou aux géo­graphes. On ajoutera à tout citoyen en quête de répons­es aux replis nation­al­istes qui se ser­vent de la perte pour exprimer la peur et la haine de l’autre et empoi­son­nent nos sociétés, pour retrou­ver un peu d’optimisme au tout nos­tal­gique qui pour­rait nous étrein­dre, pour raf­fin­er la pen­sée au sujet de la pat­ri­mo­ni­al­i­sa­tion et ne pas tomber dans le poli­tique­ment cor­rect de l’authenticité. Pour cela, David Berlin­er conçoit le méti­er d’anthropologue comme celui d’un diplo­mate « qui parvient à trou­ver le mot juste pour par­ler de et avec l’autre ». Con­tin­uer la lec­ture

L’expérience littéraire face à la mort

Myr­i­am WATTHEE-DELMOTTE, Dépass­er la mort. L’a­gir de la lit­téra­ture, Actes Sud, 2019, 272 p., 21 €, ISBN : 978–2‑330–11804‑4

« Je suis juste quelqu’un qui, comme nous tous, a vu s’effondrer la falaise juste à côté de soi, qui a trem­blé au bord du gouf­fre, et qui a échap­pé au ver­tige parce qu’un, puis deux, puis un grand nom­bre d’écrivains lui ont pris la main pour le tir­er en arrière. Venez, je vous précède et je les suis. »

En ouver­ture de son dernier livre, Myr­i­am Watthee-Del­motte nous fait la con­fi­dence du sui­cide d’un ami, André, dont la mort à quar­ante ans a provo­qué le séisme intime dans lequel nous plonge la dis­pari­tion des êtres chers. Ce boule­verse­ment laisse sans voix et sans mots ceux qui, au con­traire de Myr­i­am Watthee-Del­motte, n’ont pas exploré les voies de résilience que la lit­téra­ture nous ouvre et dont l’auteure de Dépass­er la mort nous pro­pose ici quelques titres choi­sis dans sa bib­lio­thèque. Celle qui a créé le Cen­tre de Recherche sur l’Imag­i­naire à l’Université catholique de Lou­vain a élar­gi le champ du lit­téraire à celui de la musique : son livre nous pro­pose un accom­pa­g­ne­ment musi­cal sélec­tion­né dans le cat­a­logue du label Cypres, et disponible en écoute libre sur le site de l’éditeur musi­cal.

Con­tin­uer la lec­ture

« Une éclatante victoire sur ma lâcheté »

Fer­nand LISSE, Léon Leloir. Un Père Blanc au des­tin con­trar­ié par l’ombre de Degrelle, De Schorre, 2018, 285 p., 22 €, ISBN : 978–2‑930876–13‑9

Qui, après avoir lu le livre de Fer­nand Lisse sur le Père Léon Leloir, pour­ra encore soutenir que les ecclési­as­tiques sont des hommes sans biogra­phie ? Bien sûr, les vœux qu’ils pronon­cent les enga­gent sur la voie d’un total sac­ri­fice de soi, dans la mesure où, épou­sant le Christ, ils se don­nent, corps, biens et âme, à Dieu et à l’Église. Mais, pour eux, le renon­ce­ment et l’abnégation ne représen­tent pas la « perte de soi » ; ils per­me­t­tent au con­traire la con­struc­tion d’une des­tinée spir­ituelle qui demeure inscrite dans une tem­po­ral­ité séculière, donc inscrite dans ce temps des hommes qu’on appelle l’Histoire. En cela, leur exis­tence indi­vidu­elle n’est pas moins intéres­sante à retrac­er que celle d’un écrivain, d’un mil­i­taire, d’un ingénieur, d’un arti­san ou de n’importe quel incon­nu qui ne mérite jamais de le rester. Con­tin­uer la lec­ture