Archives par étiquette : Mort

La Morte tellement Vivante

Un coup de cœur du Car­net

Hubert ANTOINE, Les formes d’un soupir, Ver­ti­cales, 2021, 272 p., 19,50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782072932250

antoine les formes dun soupirMelitza, Mex­i­caine gorgée de jeunesse et assoif­fée d’amour, danse et cadence ses pas­sions, ses révoltes, ses pul­sions. Melitza veut, tance, réclame la vie… qui la malmène et la quitte pour­tant. Ce fruit juteux aux promess­es suaves et acidulées se voit transper­cé d’une balle bru­tale, en pleine pous­sière d’une rue de San­ta Lucía, sous les rayons d’un soleil tardif et les yeux incré­d­ules de son père. Evo, son pro­tecteur hui­chol aux iris saphir, ramasse alors son enveloppe meur­trie et s’enfuit avec elle. Cette course impérieuse paraît de prime abord étrange, mais « son rap­port au monde est tout à fait par­ti­c­uli­er. Tou­jours en accord avec la nature, avec les saisons, avec l’équilibre, avec l’instant. Il ne fait rien qui ne soit par­faite­ment juste. Cha­cun de ses gestes est en grâce, en logique et en har­monie avec ce qui l’entoure. C’est l’être le plus mag­nifique qui soit ». Et le mys­tère se dis­sout en effet, dans les eaux vertes d’un étang, lorsque l’Indigène s’emplit du dernier souf­fle de sa soupi­rante, aspirée dans un mou­ve­ment aus­si ferme que ten­dre par la Mort et le chaman. C’est de cette curieuse façon que débute Les formes d’un soupir, con­tin­u­a­tion de Danse de la vie brève qui con­stitue toute­fois une œuvre sin­gulière et com­plète en soi. Con­tin­uer la lec­ture

Poèmes d’amour et de mort

Philippe LEUCKX, Poèmes du cha­grin, Coudri­er, 2020, 109 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–012‑2

Poète de la sim­plic­ité, Philippe Leuckx est l’auteur de plus de cinquante recueils. Cepen­dant, celui-ci sort du lot car il n’est pas le fruit de l’inspiration du quo­ti­di­en, dont il s’est fait chantre. Les Poèmes du cha­grin sont l’enfant d’un deuil, celui de Gaby, sa com­pagne pen­dant qua­tre décen­nies. Qua­tre pho­tos, dont un por­trait d’enfant sur la cou­ver­ture, per­me­t­tent de met­tre un vis­age sur l’aimée. Con­tin­uer la lec­ture

La mort est un mystère

Car­o­line VALENTINY, Il fait bleu sous les tombes, Albin Michel, 2020, 184 p., 16.90 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2‑226–44794‑4

Il fait bleu sous les tombes. Le titre – un brin de mys­tère, un soupçon de poésie – donne d’emblée le ton du pre­mier roman de Car­o­line Valentiny, qui lance la ren­trée lit­téraire d’hiver des édi­tions Albin Michel.

Un pre­mier roman choral, qui suit les par­cours de Madeleine, la mère ; de Pierre, le père ; de Juli­ette, l’amie-amoureuse et de Noémie, la petite sœur, comme autant de lézardes creusées par une unique défla­gra­tion : la mort d’Alexis, un étu­di­ant de vingt ans, dont le roman suit aus­si les pen­sées post-mortem. Un livre à cinq voix, qui dans la brièveté de ses 180 pages, arpente aus­si trois voiES. Con­tin­uer la lec­ture

Une jeunesse belge

Sophie Marie DUMONT, De l’autre côté des flammes, Genèse, 2019, 175 p., 20 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 979–10-94689–58‑5

Insér­er la fic­tion dans l’Histoire con­stitue un des moyens d’explorer un des­tin indi­vidu­el dans un lieu et un temps que le romanci­er évoque avec la lib­erté de l’imaginaire. Dans le cas de ce pre­mier roman de la blogueuse lit­téraire Sophie Marie Dumont, l’événement qui con­stitue le piv­ot du réc­it est un des drames qui a endeuil­lé la Bel­gique au siè­cle dernier, et a mar­qué les esprits et les mémoires aus­si durable­ment que, dix ans plus tôt, la cat­a­stro­phe minière du bois du Cazier : l’incendie des grands mag­a­sins L’Innovation le lun­di 22 mai 1967. Con­tin­uer la lec­ture

Retisser la vie déchirée

Isabelle FABLE, Ces trous dans ma vie, Pré­face de Gabriel Ringlet, M.E.O., 2019, 202 p., 17 €, ISBN : 978–2‑8070–0216‑6

Ces trous dans ma vie. Par ces mots frap­pants, poignants, Isabelle Fable évoque les êtres aimés dis­parus. Les fait revivre par la force de l’amour, leur rend chair et âme, voix et regard. S’émeut, s’émerveille de « cette prox­im­ité para­doxale que crée la mort d’un être aimé, qui nous quitte… et qui vient faire par­tie de notre pro­fondeur intime. Nous nous char­geons de lui, en quelque sorte. Nous le prenons en nous pour une autre forme de vie, sub­tile. » Con­tin­uer la lec­ture

Au nom du père et de la mer

Odile D’OULTREMONT, Baïko­nour, Obser­va­toire, 2019, 220 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 979–10-329‑0432‑9

Pêcheur de crus­tacés et de gastéropodes en mer de Bre­tagne, Vladimir Savi­dan, qui se sou­ci­ait beau­coup de la sécu­rité des autres mais ne por­tait jamais de gilet de sauve­tage, a vu un jour l’Atlantique pren­dre l’ascendant sur Baïko­nour, son Cleopa­tra Fish­er­man 38, et a  dis­paru au fonds des flots, lais­sant comme seul legs à Edith et Anka celui des épous­es et progéni­tures de marins : après l’attente, un corps man­quant. L’absence d’une mar­que tan­gi­ble de fin de vie. L’une et l’autre réagis­sent d’ailleurs très dif­férem­ment à la tragédie. Amoureuse depuis l’enfance de cette immen­sité d’eau –  rêvant même d’y trou­ver sa place, de préférence à la barre – Anka con­tracte une colère sourde con­tre cette amie chère qui lui a ravi défini­tive­ment son mod­èle et père, en maîtresse avide. A con­trario, la femme du loup de mer est dans le déni, fomente des prières par inter­mé­di­aire pour faire revenir l’être aimé et, tout à trac, se mue en fab­rique de soupes. Des potages qu’elle prend soin de met­tre dans des ther­mos indi­vidu­els pour tous les cama­rades de son mari, avec pour promesse qu’ils les lui ren­dent. Dans cette trac­ta­tion, elle entrevoit qu’ils revien­dront au port et fait un pacte avec l’espoir, crée du lien entre la terre ferme et l’océan. Con­tin­uer la lec­ture

S’approprier son deuil en attendant que la joie revienne

Éric-Emmanuel SCHMITT, Jour­nal d’un amour per­du, Albin Michel, 2019, 251 p., 19,9 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑226–44389‑2

Mars 2017, à la veille de son cinquante-sep­tième anniver­saire, Éric-Emmanuel Schmitt devient orphe­lin : cinq ans après son père, sa mère s’éteint. « Un jour comme les autres, tout devient dif­férent. » Com­ment pour­suit-on la route quand on est « plus l’enfant de per­son­ne » ? Où trou­ver la force d’accomplir le « devoir de bon­heur » si cher à sa maman quand seul le cha­grin sem­ble vouloir de lui ? On lui répète qu’il faut deux ans pour faire son deuil mais à quoi peut bien rimer ce genre de lieux com­muns ? Con­tin­uer la lec­ture

Amélie Nothomb apocryphe

Amélie NOTHOMB, Soif, Albin Michel, 2019, 160 p., 17.90 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑226–44388‑5

Amélie Nothomb Soif Albin MichelPour sa vingt-huitième ren­trée lit­téraire, Amélie Nothomb revient avec un roman au titre min­i­mal­iste : Soif. Elle y racon­te les derniers jours de Jésus, à la pre­mière per­son­ne.

Dans ses écrits auto­bi­ographiques, Nothomb révèle la place sin­gulière que Jésus occupe dans sa vie, depuis la toute petite enfance. Fig­ure d’identification, avec qui elle se sent « une con­nivence pro­fonde […], car [elle] étai[t] sûre de com­pren­dre la révolte qui l’animait » (Méta­physique des tubes, 2000), Jésus est aus­si un mod­èle :

Réca­pit­u­lons : petite je voulais devenir Dieu. Très vite, je com­pris que c’était trop deman­der et je mis un peu d’eau bénite dans mon vin de messe : je serais Jésus. (Stu­peur et trem­ble­ments, 1999)

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L’expérience littéraire face à la mort

Myr­i­am WATTHEE-DELMOTTE, Dépass­er la mort. L’a­gir de la lit­téra­ture, Actes Sud, 2019, 272 p., 21 €, ISBN : 978–2‑330–11804‑4

« Je suis juste quelqu’un qui, comme nous tous, a vu s’effondrer la falaise juste à côté de soi, qui a trem­blé au bord du gouf­fre, et qui a échap­pé au ver­tige parce qu’un, puis deux, puis un grand nom­bre d’écrivains lui ont pris la main pour le tir­er en arrière. Venez, je vous précède et je les suis. »

En ouver­ture de son dernier livre, Myr­i­am Watthee-Del­motte nous fait la con­fi­dence du sui­cide d’un ami, André, dont la mort à quar­ante ans a provo­qué le séisme intime dans lequel nous plonge la dis­pari­tion des êtres chers. Ce boule­verse­ment laisse sans voix et sans mots ceux qui, au con­traire de Myr­i­am Watthee-Del­motte, n’ont pas exploré les voies de résilience que la lit­téra­ture nous ouvre et dont l’auteure de Dépass­er la mort nous pro­pose ici quelques titres choi­sis dans sa bib­lio­thèque. Celle qui a créé le Cen­tre de Recherche sur l’Imag­i­naire à l’Université catholique de Lou­vain a élar­gi le champ du lit­téraire à celui de la musique : son livre nous pro­pose un accom­pa­g­ne­ment musi­cal sélec­tion­né dans le cat­a­logue du label Cypres, et disponible en écoute libre sur le site de l’éditeur musi­cal.

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L’Art et la manière de la célébration – un peu de beauté sur le monde

Gabriel RINGLET, La grâce des jours uniques. Éloge de la célébra­tion, Albin Michel, 2018, 220 p., 18€ / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑226–43747‑1

Le besoin de rit­uel est inscrit au cœur de l’humain, fût-ce sous la forme du café du matin, pré­paré au Bodum, au per­co­la­teur ou à l’italienne, servi long ou ser­ré, avec ou sans sucre, noir ou au lait, dans telle tasse, toutes choses que le lieu­tenant Estalère (dans les romans policiers de Fred Var­gas) con­naît sur le bout des doigts, com­pé­tence grâce à laque­lle il par­ticipe puis­sam­ment à la liturgie des réu­nions plénières de l’équipe du com­mis­saire Adams­berg.  Le rit­uel quo­ti­di­en, avec la suite et la fuite des jours, a été mag­nifié par Colette Nys-Mazure, dans son beau recueil Célébra­tion du quo­ti­di­en, pré­facé par Gabriel Ringlet.

Et puis, il y a les jours uniques dont la célébra­tion fait l’objet du nou­veau livre de Gabriel Ringlet. Con­tin­uer la lec­ture

Les coulisses d’une série noire

Nico­las FLORENCE, À la gorge, Librairie-Galerie Racine, 2018, 290 p., 15 €, ISBN : 978–2‑24304–674-

À la gorge. Le titre a de quoi nous saisir. Le livre de Nico­las Flo­rence, tout autant.

Il s’ouvre par une rafale de meurtres sur le cam­pus de l’université de B., présen­tant de trou­blants points com­muns. Les vic­times – qua­tre filles, un garçon – sont de jeunes chercheurs uni­ver­si­taires, attachés à la fac­ulté des Sci­ences, sec­tion Géo­gra­phie, proches de Green­peace, cer­tains venus de l’étranger, telle Rachel, de l’université de Tel Aviv, qui s’est vu pro­pos­er un poste de doc­tor­ante à B., dans le cadre d’une recherche très pointue sur l’écologie en Antarc­tique. Retrou­vés étran­glés, en par­tie dévê­tus, dépouil­lés de papiers d’identité, à la veille de s’engager dans cette recherche sci­en­tifique, sous la con­duite du pro­fesseur Gladys du Per­tu­is. Con­tin­uer la lec­ture

Familles décomposées

Bar­bara ABEL, Je t’aime, Bel­fond, 2018, 464 p., 19.50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782714476333

abel_je t aimeJe t’aime, le nou­veau roman de Bar­bara Abel, est con­stru­it autour d’un fait divers. Un jeune con­duc­teur per­cute un car sco­laire, tue un écol­i­er de sept ans assis au mau­vais endroit dans le bus, et meurt lui-même sur le coup. La police recon­stitue sans peine la chronolo­gie des faits et trou­ve rapi­de­ment les caus­es de l’accident : le jeune homme avait fumé du cannabis toute l’après-midi avant de pren­dre le volant. Con­tin­uer la lec­ture

Laurence Skivée, l’usage météorologique du langage

Lau­rence SKIVÉE, L’air est dif­férent, La Let­tre volée, 2018, 101 p., 17 €, ISBN : 978–2‑87317–507‑8

skivee_l air est differentArtiste plas­ti­ci­enne, Lau­rence Skivée inter­roge la vie par le dessin, par la pho­togra­phie, la sculp­ture, la vidéo au fil d’une atten­tion à ce qui se dérobe, dans une ouver­ture aux inter­stices de l’existence. Nul éton­nement à voir sa poé­tique des instants dérobés, sa descente plas­tique dans les mon­des de l’enfance en venir à la forme poé­tique, gag­n­er le ter­ri­toire mou­vant du verbe. Après le livre d’artiste Je m’emballe (La Let­tre volée, 2013), L’air est dif­férent sécrète une écri­t­ure-regard acquise au recueille­ment d’instantanés de l’existence. C’est la mort de proches qui l’a poussée à s’emparer de ce nou­veau médi­um. D’emblée, le texte tisse un lien en intéri­or­ité entre expéri­ence de la perte et éclo­sion du verbe. Comme la pho­togra­phie, le mot est chargé d’une valence tes­ti­mo­ni­ale, fait pièce à l’oubli, offi­cie un tra­vail de deuil. La forme est celle d’un mou­ve­ment en sus­pens, d’une nuée d’haïkus qui, priv­ilé­giant un principe d’économie, entend sug­gér­er la présence au tra­vers de l’absence. Cap­tures de frag­ments sen­si­tifs, émo­tifs d’une vie, désub­jec­ti­va­tion des per­son­nages pris dans une épure voi­sine de celle de Beck­ett, mise en voix d’une tragédie traitée sur le mode min­i­mal­iste du « less is more », L’air est dif­férent tournoie autour de moments minus­cules, des frôle­ments imper­cep­ti­bles de corps qui dansent « sur Fontaine et Trenet ». « Bien­tôt l’un de nous mou­rut. N’étaient restées que les cen­dres » (…) « Nous éparpil­lâmes tes cen­dres à Ostende / et le monde par­tit sur tes traces. / Anonyme Amour ». Con­tin­uer la lec­ture

D’une vie à l’autre

Armel JOB, Une femme que j’aimais, Robert Laf­font, 2018, 296 p., 19,5 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782221215449

job une femme que j aimaisLa vie de Claude ne fait pas vrai­ment rêver. Aide-phar­ma­cien de pro­fes­sion, il occupe son temps libre au ciné­ma et en ren­dant vis­ite à sa famille le week-end. Ses par­ents d’une part et surtout, sa tante Adri­enne, quin­quagé­naire au charme indé­ni­able, qui a mar­qué la mémoire de tous les hommes qui ont croisé sa route. Claude lui voue une sorte de culte et, de son côté, elle éprou­ve une grande affec­tion pour son neveu. Leur rela­tion et leurs ren­dez-vous heb­do­madaires ne réjouis­sent pas leur entourage et font jas­er dans la famille. Con­tin­uer la lec­ture

Pure niaque

Yves TENRET, Mon AVC, Médi­apop édi­tions, 2017, 112 p., 12 €, ISBN : 978–2‑918932–68‑0

tenret mon avc.jpgYves Ten­ret, dans son dernier livre, nous ouvre son jour­nal de presqu’outre-tombe. Il a été vic­time d’un AVC, il s’en est tiré, mais il a sen­ti que la faucheuse n’était pas passée loin. Alors, encore scan­dal­isé par la trouille, il crache. Les crachats de Ten­ret mac­u­lent sa cham­bre, et dessi­nent un dia­logue envoû­tant entre les bribes de diag­nos­tics et les ricane­ments, les morceaux de bravoure tech­ni­co-médi­caux et les pièces de verve inquiète : un livre comme un bras d’honneur aux asti­cots. Con­tin­uer la lec­ture

Mort, où est ta victoire ?

Daniel Sal­va­tore SCHIFFER, Traité de la mort sub­lime. L’art de mourir de Socrate à David Bowie, Alma, 2018, 340 p., 20 €, ISBN : 978–2‑36279–249‑6

schiffer traite de la mort sublime« La mort vien­dra / et elle aura tes yeux », écrivait le poète Cesare Pavese qui, comme bien d’autres exténués de l’existence, déci­da d’en finir, par défen­es­tra­tion, avec le méti­er de vivre… Ces mots vous revien­dront sans doute à l’esprit dès que vous crois­erez, en cou­ver­ture du dernier opus de l’essayiste et philosophe Daniel Sal­va­tore Schif­fer, le regard vairon recon­naiss­able entre mille de David Bowie, qui vous fixe en manière de bravade. Bowie. Une tra­jec­toire qui a zébré la fin d’un siè­cle et le début du suiv­ant d’un éclair rouge et bleu. Un météore devenu mythe, et dont l’esthète Schif­fer s’empare comme ultime exem­pla de l’attitude en tout point noble, à adopter face à la tombée de la plus Grande Nuit. Con­tin­uer la lec­ture