Grégoire POLET, Tous, Gallimard, 2017, 348p., 22 € / ePub : 15.99 €, ISBN : 9782072704659
Amateur de défis littéraires, Grégoire Polet nous a habitués aux récits polyphoniques et aux fictions à entrées multiples. Cette fois, il a décidé de rembobiner le film des dernières années et de réécrire l’histoire en imposant des variantes aux faits tels qu’ils nous sont connus. Pour ce faire, il se déplace aux côtés de protagonistes du mouvement des Indignés par la voix de Carolina Gracq, une Liégeoise d’origine qui nous dévoile dans ses mémoires les sources de son engagement. Infirmière partie en mission avec Médecins Sans Frontières, elle y rencontre Romuald Salis, médecin, et entre eux s’amorce une indéfectible complicité. Revenus en Europe, ils sillonnent les villes et rejoignent les mouvements sociaux qui suivent le crash boursier de 2008. Cette militance urbaine trouve à s’exprimer dans des manifestes et se sent vite à l’étroit dans les habits d’un simple groupe de pression. C’est pourquoi la participation aux élections législatives s’impose d’évidence comme la continuité de cette lame de fond qui ne cesse de recruter des émules partout en Europe. L’altermondialisme, la démocratie directe, la non-violence, le refus des privilèges et l’écologie sont au menu d’un raz-de-marée électoral qui ouvre les portes du pouvoir, fermant la voie au vieux monde contesté. Continuer la lecture

Après l’Histoire du couple, en 2016, c’est sur l’histoire du coup de foudre que le romancier et essayiste Jean Claude Bologne se penche cette fois, en fin sondeur des sentiments et des comportements humains.

« Toutes nos histoires se valent, parce qu’il n’y en a jamais qu’une seule. Celle du temps qui fiche le camp », peut-on lire en dernière page de Joie, le premier roman de Clara Magnani. Et si l’écriture n’était pas autre chose qu’un moyen de fixer ce temps, en particulier quand il s’agit de se souvenir d’une passion, d’une belle et grande histoire d’amour, comme celle décrite ici.
Après Bye bye Elvis (2014), qui retraçait la descente aux enfers et le décès de la grande star, Caroline De Mulder revient en terres mosanes et elle y décline un polar sombre à l’issue improbable. Sur les talons d’un policier, elle nous entraîne dans une enquête aux indices dispersés et aux contours indécis.
« C’est quoi au juste le destin ? Une erreur de trajectoire ? Une anicroche du sort ? Le hasard qui se chamaille avec la nécessité et y laisse des plumes ? » Telles sont les questions qui se mettent à germer dans l’esprit torturé d’Alex Stevens au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans le labyrinthique cauchemar en lequel s’est muée son existence auparavant banale. Rien de moins romanesque en effet qu’un employé au Ministère de la Culture dont les jours s’égrènent à lire des dossiers pédagogiques, de surcroît fraîchement largué par la maîtresse qui, deux années durant, avait repeint en rose chair son quotidien couleur muraille. Depuis cette rupture (vieille de vingt-et-un jours exactement au début du roman), Alex, qui ne nourrissait déjà aucune estime envers « cette vie ingrate de pâlot et de freluquet », s’estime entré en « lente et inexorable décomposition ».
Situation particulièrement inconfortable que celle de l’écrivain et journaliste français Marcus Deschanel, retenu à Hong Kong parce que le passeport qu’on lui avait volé a été retrouvé dans le sac d’une jeune femme assassinée. La police semble privilégier la thèse de son implication dans l’assassinat. Une lueur d’espoir survient lorsqu’intervient Patricia (au nom chinois imprononçable). La relation entre eux est ambiguë, Marcus ne pouvant s’empêcher de jouer le Don Juan. Et puis Patricia disparaît. Et Marcus va être inculpé et incarcéré. Mais… de rebondissements en rebondissements, l’affaire se complique. Surtout, les pièges « byzantins » et les manipulations se multiplient, les masques tombent les uns après les autres, dans un sens comme dans l’autre (les amis ne le sont peut-être pas tant que ça, et ceux qui paraissent les « ennemis » ne sont peut-être pas hostiles). Les certitudes vacillent et les scénarios et hypothèses du Français ne sont pas aussi délirants qu’ils le paraissent. Quel est le degré de duplicité de chacun des personnages ? Marcus a toutes les peines du monde à (sur)vivre dans ce jeu de vrais et de faux semblants. D’autant que c’est un personnage douteux qui lui donne les clés de compréhension de sa situation et lui permet de s’en sortir.
Paraissent conjointement Traverses et Jours obscurs, deux œuvres posthumes de Jean-Claude Pirotte, conçues en majeure partie en 2010 et 2011 entre Jura suisse et mer du Nord. Le « peintre-écrivain » connaît alors une période de dépression (au sens géologique, précise sa compagne, la romancière et essayiste Sylvie Doizelet à qui l’on doit la publication de ces deux textes étroitement solidaires).
En 1995, Rose Campion, enfant solaire de six ans, voit ses repères se fracturer d’un seul coup : ses parents, Gabrielle et Charles – rentiers et lui timoré, elle éteinte, finalement très peu connus de leurs voisins – se sont évaporés sans crier gare. Confiée à un orphelinat, la petite fille refuse de se croire abandonnée et tente de surmonter la tragédie grâce à la vivacité de Lucie et à la confiance en la vie de son grand frère Oscar, meneur inné de leur bande de « survivants ». À l’école, c’est le tendre Henri qui la protège et la console avant qu’elle soit mutée dans un établissement plus proche de son lieu de vie. Ernest Jaco, inspecteur proche de la retraite, s’émeut lui aussi du sort de la gamine et met tout en œuvre pour comprendre le mystère de cette disparition. Pourquoi le couple a‑t-il revendu plusieurs propriétés quelques mois avant le drame et versé le montant obtenu à une association brésilienne?
Un nouveau roman d’Amélie Nothomb en ce mois d’août ? D’aucuns haussent déjà les épaules : évidemment, l’auteure n’a pas manqué une rentrée littéraire depuis 1992. Le cru de cette année est une réécriture d’un conte de Perrault ? Rien de bien nouveau non plus : elle nous a déjà fait le coup en 2012 avec Barbe Bleue. C’est sur Riquet à la houppe qu’elle a cette fois jeté son dévolu? Le petit récit précieux semble taillé sur mesure pour la geisha gothique des Lettres belges, lui qui met aux prises les extrêmes de la beauté et de la laideur et célèbre les séductions de la conversation. Alors, circulez, y a rien à voir ?
Avant même sa mort en 1987, Marguerite Yourcenar suscitait déjà une vive curiosité comme auteure et comme personne, elle qui souhaitait pourtant fondre la seconde dans la première, qui ne vivait que pour la littérature, organisait sa vie pour écrire encore et toujours ; pour écrire surtout. Avec le temps, elle a continué à nous interroger : qui était vraiment cette femme qui vécut sa vie de façon si singulière, en dehors et autour du monde, construisit une œuvre faisant fi des modes de son temps, avait une haute estime dans les pouvoirs de la littérature pour comprendre l’Histoire, le Monde et l’Être humain ?
Certes, on en voit de toutes les couleurs en lisant le recueil de nouvelles de Coline Mauret, L’origine du monde. Un ouvrage qui ne cache pas ses intentions puisqu’il fait, dès son titre, explicitement référence au tableau de Courbet, une commande privée du diplomate turco-égyptien Khalil-Bey, que tous peuvent voir aujourd’hui au Musée d’Orsay à Paris. Le sous-titre éclaire mieux encore ceux qui n’auraient pas compris l’allusion première.
Imaginez une demeure de plus d’un siècle, un peu décrépie, mais au pouls vaillant. Prête à vous confier les mystères qui l’ont traversée au fil des ans ou à vous révéler les petits secrets de chacun de ses occupants actuels. Cette maison, c’est elle qui endosse le récit, nous présentant Maïa, la concierge grecque toujours fidèle au poste et Monsieur Godefroid, le chercheur acariâtre qui s’escrime sur ses vieux livres depuis au moins 20 ans. Charles et Marthe Laurent, un couple âgé, discret, et toujours amoureux qui rêve de retourner aux Contamines, où leur histoire s’est scellée. Les Messier qui ont du mal à se parler car monsieur est toujours le nez plongé dans ses recherches chimiques. Leurs deux enfants, Clara, qui adore dessiner, et Jonathan qui pense que sa sœur est un peu folle. Madame de Pasquale en déshabillé de soie et crinière blonde, et son majordome qui veille au grain. Tous sont habités par des secrets, des regrets qui finiront par exsuder à la suite d’un incident anodin : un cliquetis permanent, agaçant et inexplicable venant de la soupente dissimulée du quatrième étage, que des ouvriers viendront mettre au jour. De quelle existence tragique cette petite pièce fut-elle le témoin ? Quand on fissure son mur, ne fracture-t-on pas aussi la moelle épinière d’une maison ?
Pour peu qu’on s’intéresse à la presse belge, et davantage encore à la culture, le nom de Jacques Franck est indéfectiblement lié à l’histoire du quotidien La Libre Belgique, où il est entré comme journaliste, en… 1957, alors même que s’érigeait à Bruxelles l’Atomium.
Le kamikaze sature les médias, et son obscène évidence, son omniprésence, semblent empêcher de penser cette figure contemporaine. Bien sûr, il reste possible de l’envisager sous les angles de la politique, la sociologie, la psychologie, et de tenter de la profiler ; encore fallait-il oser s’en emparer en philosophe, et d’en proposer la théorisation. C’est le défi que Laurent de Sutter relève à nouveau brillamment, en maniant avec virtuosité les concepts et les faits, comme afin de les faire entrer en coïncidence (ce qui ne veut pas dire « strictement les faire coïncider »).
Les dessous chics, c’est ne rien dévoiler du tout, se dire que lorsqu’on est à bout, c’est tabou. En 1983, Birkin interprétait les mots vertigineusement justes de Gainsbourg, dans Les Dessous chics. Quelque trois décennies plus tard, Pilar Pujadas donne une étoffe littéraire à la lingerie, autour d’un énigmatique Cœur croisé. Ce sous-vêtement, d’un rouge arrogant, trouvé et observé tour à tour par cinq femmes, s’avère en effet la source d’émois inattendus.