Archives par étiquette : Frédéric Saenen (auteur de la recension)

Maurice Carême, romancier dur

Mau­rice CARÊME, Le mar­tyre d’un sup­port­er, post­face de Denis Saint-Amand, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2019, 180 p., 8,5 €, ISBN : 978–2875684219

careme le martyre d un supporterQuand il pub­lie Le mar­tyre d’un sup­port­er en 1928 à la Renais­sance du Livre, Mau­rice Carême n’a pas encore trente ans et il est loin d’être le poète que psalmodieront, par cœur – sinon à con­tre­coeur – des généra­tions d’écoliers sages. C’est dire si faire fig­ur­er un tel titre dans la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Espace Nord est une gageure, et presque une provo­ca­tion que de le préfér­er à l’étrange Méd­ua, con­nu d’un hap­py few à peine plus éten­du, mais qui présente au moins l’intérêt de se rat­tach­er au courant du réal­isme mag­ique. Con­tin­uer la lec­ture

Henry de Groux devant les cochons

COLLECTIF, Hen­ry de Groux (1866 – 1930), maître de la démesure, In fine – Province de Namur, 2019, 180 p., 32 €, ISBN : 9782902302086

« Cette pein­ture est si épou­vantable­ment anor­male, si prodigieuse­ment en dehors des tra­di­tions ou des procédés con­nus, […] qu’on ne parvient pas à con­jec­tur­er de façon pré­cise l’effet d’une sem­blable vision sur des êtres peu dis­posés à partager l’agonie d’un Rédemp­teur véri­ta­ble­ment tor­turé. » Ces mots de Léon Bloy évo­quent Le Christ aux out­rages, toile mon­u­men­tale réal­isée par le Belge Hen­ry de Groux. Con­tin­uer la lec­ture

Tu es né pour ne pas vivre

Gil BARTHOLEYNS, Deux kilos deux, Lat­tès, 2019, 300 p., 19.90 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑7096–6335‑9

Deux kilos deux ren­ferme tous les ingré­di­ents du pre­mier roman réus­si : de l’originalité, de l’audace, du style ; des défauts aus­si, ceux dont on dira qu’ils sont « de ses qual­ités ».

Les pre­mières pages camp­ent une atmo­sphère à la Hop­per, états-uni­enne à souhait, avec ses per­son­nages estampil­lés Mol­ly, Jo, Wern­er ou Earl, clairsemés sur les ban­quettes et les tabourets du Papy’s, un de ces din­ers isolés où la serveuse vient vous revers­er du café à table toutes les demi-heures si vous n’avez pas choisi l’option milk­shake. Une mon­strueuse tem­pête de neige est annon­cée « dans le poste », il va fal­loir se pré­par­er à affron­ter les élé­ments et roder les pick-up dont le froid men­ace de grip­per le moteur sur le park­ing… Con­tin­uer la lec­ture

« Je suis un peu inquiet de votre absence totale d’inquiétude »

Silence, Chavée, tu m’ennuies. 1031 apho­rismes rassem­blés par Jean-Philippe Quer­ton, pré­face de Chris­tine Béchet, post­face d’Alain Dan­tinne, Col­lage d’Emelyne Duval, Cac­tus inébran­lable édi­tions, 2019, 140 p., 17 €, ISBN : 978–2‑930659–95‑4 

Querton Silence chavée tu m'ennuies couverture aphorismesFig­ure incon­tourn­able du sur­réal­isme belge (et plus par­ti­c­ulière­ment du groupe hen­nuy­er), Achille Chavée demeure nim­bé d’une aura qui, cinquante ans après sa dis­pari­tion, rend tou­jours son cas aus­si fasci­nant et épineux. Ayant physique­ment com­bat­tu la « bête immonde » durant la guerre d’Espagne puis en tant que résis­tant entré dans la clan­des­tinité, le brigadier inter­na­tion­al Chavée traîne cepen­dant quelques dérangeantes casseroles rouges. À com­mencer par les soupçons d’interrogatoires mus­clés durant des procès stal­in­iens à l’encontre de mil­i­tants anar­chistes. L’info est caté­gorique­ment relayée dans la notice Wikipedia, mais sérieuse­ment réé­val­uée dans cer­tain arti­cle de Paul Aron sur l’engagement des écrivains belges fran­coph­o­nes con­tre le fran­quisme… Con­tin­uer la lec­ture

Un regard neuf dans le miroir au hibou

Jean-Marie KLINKENBERG (dir.), Relire La légende d’Ulenspiegel, Textyles n° 54, Sam­sa, 2019, 15 €

Durant toute l’année 2017, le sesqui­cen­te­naire de La Légende d’Ulenspiegel fut salué par bon nom­bre de pub­li­ca­tions d’importance, au pre­mier rang desquelles l’édition défini­tive du texte, établie par le spé­cial­iste incon­testé de la ques­tion, Jean-Marie Klinken­berg. Aujourd’hui, le même dirige le dossier de la cinquante-qua­trième livrai­son de la revue Textyles, qui nous invite à relire l’œuvre matricielle de De Coster. L’Académicien (adjec­tivé « bel­gique ») y signe une étude exhaus­tive sur le tra­vail philologique con­sid­érable qu’exige ce livre hors-norme, qui est « tout sauf un énon­cé con­sen­suel ». Qua­tre autres con­tri­bu­tions sub­stantielles précè­dent celle de Klinken­berg, et cha­cune pro­pose un regard neuf sur des aspects aus­si var­iés que les adap­ta­tions, la langue, la récep­tion, enfin la dimen­sion com­par­a­tive.


Lire aus­si : De Coster, entre le rire et le cri (C.I. 198)


Con­tin­uer la lec­ture

De la nécessité d’attribuer à titre posthume le Prix Nobel à Simenon

Un coup de cœur du Car­net

Jean-Bap­tiste BARONIAN, Simenon, romanci­er absolu, Pierre-Guil­laume de Roux, 2019, 190 p., 18,5 €, ISBN : 2–36371-298–1

Dans son dernier essai, Jean-Bap­tiste Baron­ian apporte la preuve défini­tive que tout n’a pas été écrit sur Georges Simenon et que, trente ans exacte­ment après la dis­pari­tion du plus lié­geois des écrivains uni­versels (ou du plus uni­versel des écrivains lié­geois, le pro­pos est réversible), son œuvre comme sa vie recè­lent encore leur lot de trou­vailles. Encore faut-il, pour les dénich­er, oser s’aventurer dans les recoins inex­plorés ou nég­ligés de son univers, dans des œuvres peu citées – Strip-tease, Un banc au soleil, Il pleut bergère…, La prison – ou dans le mas­sif, par­fois rébar­batif, des Dic­tées. Con­tin­uer la lec­ture

« Dieu n’a jamais existé mais Eddy bien »

Jeanne RAHIER, Tout Eddy est dit. Écrits 1969–1979, Édi­tion établie par Jean-Jacques Mes­si­aen, Avant-pro­pos d’André Stas, Edi­tions John­ny Bersou & Son, 2019, 190 p.

Bien sûr, vous ne con­nais­sez pas Jeanne Rahi­er, et per­son­ne ne pour­ra vous en faire grief, car la pro­duc­tion de cette Serési­enne (1896–1981) était vouée à demeur­er au rang de ce que Mar­cel Jouhan­deau appelait avec déli­catesse « la lit­téra­ture con­fi­den­tielle ». C’était cepen­dant compter sans l’endurance du PPP (Poly­graphe Provin­cial Paten­té) Jean-Jacques Mes­si­aen qui a tout mis en œuvre pour révéler les textes de cette plume atyp­ique dont il a gardé le plus vif sou­venir. Ado­les­cent, il les a enten­du lire par leur auteure lors des nom­breuses vis­ites qu’il lui rendait, rue Peeter­mans, « dans le fond de Seraing » comme on dit dans la région. « Une voix chaude aux into­na­tions gouailleuses, striée des blessures de l’existence et pour­tant por­teuse de vie et pleine d’espoir ». Con­tin­uer la lec­ture

Vers la vie simple avec Luc Dellisse

Luc DELLISSE, Libre comme Robin­son. Petit traité de la vie privée, Impres­sions nou­velles, 2019, 210 p., 17 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑87449–680‑6

On peut être un moral­iste sans pour autant jamais user de mora­line. Il suf­fit pour cela de miser sur d’autres recours quand on délivre son mes­sage : la lucid­ité et le style. La pre­mière, Luc Del­lisse l’a reçue en héritage de sa riche expéri­ence d’une exis­tence longtemps passée dans ce qu’il nomme « l’ancien monde ». Il épure le sec­ond, le dégraisse, pour ne livr­er que le nerf de sa pen­sée. Le lire revient alors à affron­ter l’évidence : mais oui, c’est de cette parole-là que j’avais, que nous avions besoin, immé­di­ate­ment. Con­tin­uer la lec­ture

Marc Hanrez le Célinissime

Marc HANREZ, Céline et ses clas­siques et autres essais, pré­face de Marc Laude­lout, Illus­tra­tions de Philippe Lorin, Édi­tions de Paris — Max Chaleil, 2019, 190 p., 20 €, ISBN : 978–2846212762

Faut-il s’étonner que, dans la liste des essay­istes pio­nniers à avoir traité de Louis-Fer­di­nand Céline, deux soient d’origine belge ? Sans doute apparte­nait-il mieux à des périphériques qu’à des Hexag­o­naux de s’emparer d’une fig­ure aus­si com­plexe et épineuse, au lende­main de sa dis­pari­tion en juil­let 1961, qui avait vu les pas­sions se ranimer à son égard… En 1963, Pol Van­dromme fai­sait ain­si paraître un mince vol­ume, tout en verve hus­sarde, sur l’Abominable Homme des Let­tres. Le plus parisien des car­olorégiens avait été précédé sur cette voie par un jeune uni­ver­si­taire de l’ULB, de qui Roger Nimi­er avait accep­té une étude à paraître dans la nais­sante col­lec­tion « La Bib­lio­thèque idéale » chez Gal­li­mard. L’ouvrage à la cou­ver­ture rose fuch­sia et à la maque­tte recon­naiss­able entre mille, paru en novem­bre 1961 – soit six mois après la mort de Céline – est devenu depuis une référence incon­tourn­able dans l’océanique bib­li­ogra­phie célin­i­enne. Et s’il ne fut certes pas la toute pre­mière mono­gra­phie con­sacrée à Céline (signée par Nicole Debrie-Pan­el et pub­liée chez un édi­teur plus con­fi­den­tiel que Gal­li­mard), le por­tatif de Han­rez a au moins ce mérite d’avoir été le pre­mier ouvrage « grand pub­lic » sur le sujet. Con­tin­uer la lec­ture

La mythologie moderne de Giorgio de Chirico

COLLECTIF, Gior­gio de Chiri­co. Aux orig­ines du sur­réal­isme belge : Magritte-Del­vaux-Graverol, BAM – Marda­ga, 2019, 144 p., 29,90 €, ISBN : 9782804707262

Gior­gio de Chiri­co (1898–1978) fut l’un – peut-être même le pre­mier – des ini­ti­a­teurs du sur­réal­isme en pein­ture. En Bel­gique, la révéla­tion de son œuvre con­sti­tua un choc majeur pour René Magritte, qui se plai­sait à dire que, grâce à lui, « [s]es yeux ont vu la pen­sée pour la pre­mière fois ». Jusqu’au 2 juin 2019, une expo­si­tion excep­tion­nelle se tient au BAM de Mons, qui met en scène le dia­logue entretenu par Magritte mais aus­si Paul Del­vaux et Jean Graverol avec la pro­duc­tion du mage ital­ien. Con­tin­uer la lec­ture

Variations sur une Symphonie de l’horreur

Olivi­er SMOLDERS, Nos­fer­atu con­tre Drac­u­la, Impres­sions nou­velles, coll. « La fab­rique des héros », 2019, 128 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978–2874496486

Le crâne bosselé et chauve, le nez dru­ment busqué, le sour­cil fourni et la den­ti­tion en chaos d’aspérités, bar­rée de deux longues canines ; les mains arach­néennes, comme en quête de proie, le dos légère­ment bom­bé, le regard hal­lu­ciné et avide ; « ser­tie dans un cos­tume de cler­gy­man, sévère, bou­ton­né jusqu’au col »… Voici que se présente lente­ment, solen­nelle­ment, la sil­hou­ette la plus inquié­tante de notre imag­i­naire fan­tas­tique, j’ai nom­mé Nos­fer­atu. Et il fal­lait l’audace d’un Olivi­er Smol­ders, dont le tra­vail et les intérêts pluriels se situent à l’intersection de la lit­téra­ture et du ciné­ma, pour s’aventurer à saisir cet insai­siss­able. Con­tin­uer la lec­ture

Louis Boumal, notre jeune homme

Louis BOUMAL, Écrits de guerre (1914–1918), édi­tion établie et intro­duite par Lau­rence Boudart, Cather­ine Lan­neau et Gérald Pur­nelle, AML Édi­tions, coll. « Archives du futur », 2018, 362 p. + un cahi­er pho­tographique hors-texte, 28 €, ISBN : 978–2507056117

Com­ment remet­tre encore en doute la cru­elle ironie de la Mort face à celle du Lié­geois Louis Boumal (1890–1918) ? Mobil­isé dès les pre­miers jours de la guerre de 1914, présent à plusieurs repris­es au front à des moments-clés du com­bat, comme par exem­ple le dégage­ment de blessés à Lom­bart­si­jde en octo­bre 1914, Boumal ne sera finale­ment emporté ni par une balle ni par un obus, mais par la grippe espag­nole, qui lui fait pouss­er son dernier soupir à douze jours de l’Armistice…

Con­tin­uer la lec­ture

« Naissance, croissance, maturité, disparition »

Camille LEMONNIER, La fin des bour­geois, édi­tion et pré­face de Frédéric Sae­nen, Sam­sa, 2018, 340 p., 22 €, ISBN : 978–2‑87593–201‑3

En 1910, Ste­fan Zweig écrivait sur lui : « C’est encore un héros que ce fier et noble car­ac­tère. Sol­dat du pre­mier au dernier jour, il a lut­té sans trêve […] pour la grandeur de la Bel­gique ; il a écrit livre sur livre, créé, tra­vail­lé, jeté des appels, ren­ver­sé des bar­rières, il n’a point con­nu le repos jusqu’à ce que Paris et l’Europe n’attachent plus au qual­i­fi­catif “belge” la sig­ni­fi­ca­tion dédaigneuse de “provin­cial”. » Celui si bien loué, c’est le Maréchal des let­tres , le Macaque flam­boy­ant , le Dic­tio­n­naire en rut, le Zola belge. Der­rière ces éti­quettes plus ou moins dis­cuta­bles s’impose une fig­ure incon­tourn­able dans le paysage de la lit­téra­ture fran­coph­o­ne, et pour­tant injuste­ment frap­pée par la mécon­nais­sance à l’heure actuelle : Camille Lemon­nier.

Con­tin­uer la lec­ture

Les maudits littéraires, hors du « champ général »

Denis SAINT-AMAND et Gérald PURNELLE (sous la dir. de), Textyles n° 53 : Malé­dic­tions lit­téraires, Sam­sa, 2018, 195 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87593–199‑3

Quel thème plus fécond que celui de la « malé­dic­tion lit­téraire » – si ce n’est celui, plus con­tem­po­rain et sou­vent mar­qué d’un sceau idéologique que celui de « l’infréquentabilité » ? La revue Textyles nous apporte la preuve que le cer­cle des poètes et écrivains mau­dits ne se lim­ite en effet pas aux ban­quettes pat­inées des bars à absinthe mont­martrois ni à ces soupentes où se meurt, la fleur de l’âge rongée par la tuber­cu­lose ou un vilain « virus d’amour », quelque rimailleur famélique, typ­ique de la faune du Paname belle-époque… 

Con­tin­uer la lec­ture

« Une éclatante victoire sur ma lâcheté »

Fer­nand LISSE, Léon Leloir. Un Père Blanc au des­tin con­trar­ié par l’ombre de Degrelle, De Schorre, 2018, 285 p., 22 €, ISBN : 978–2‑930876–13‑9

Qui, après avoir lu le livre de Fer­nand Lisse sur le Père Léon Leloir, pour­ra encore soutenir que les ecclési­as­tiques sont des hommes sans biogra­phie ? Bien sûr, les vœux qu’ils pronon­cent les enga­gent sur la voie d’un total sac­ri­fice de soi, dans la mesure où, épou­sant le Christ, ils se don­nent, corps, biens et âme, à Dieu et à l’Église. Mais, pour eux, le renon­ce­ment et l’abnégation ne représen­tent pas la « perte de soi » ; ils per­me­t­tent au con­traire la con­struc­tion d’une des­tinée spir­ituelle qui demeure inscrite dans une tem­po­ral­ité séculière, donc inscrite dans ce temps des hommes qu’on appelle l’Histoire. En cela, leur exis­tence indi­vidu­elle n’est pas moins intéres­sante à retrac­er que celle d’un écrivain, d’un mil­i­taire, d’un ingénieur, d’un arti­san ou de n’importe quel incon­nu qui ne mérite jamais de le rester. Con­tin­uer la lec­ture

Le Top 3 de Frédéric Saenen

La rétro­spec­tive de l’an­née lit­téraire belge avec le Top 3 des chroniqueurs. Aujour­d’hui : le choix de Frédéric Sae­nen.


Lire aus­si : la fiche de Frédéric Sae­nen


Con­tin­uer la lec­ture