Archives par étiquette : immigration

Une enfance dans le Quartier

Francesco PITTAU, Longtemps et des pous­sières, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2021, 316 p., 18 €, ISBN : 9782875054029

pittau longtemps et des poussieres...Francesco Pit­tau se révèle écrivain aus­si pro­lifique qu’homme dis­cret. Par­courez la Toile, et vous con­staterez que peu d’informations per­son­nelles sont cap­turées dans ses fils. Bien enten­du, vous trou­verez l’essentiel – ses livres, ses albums, ses recueils – ; par con­tre, à peine quelques ren­seigne­ments biographiques : une nais­sance en Sar­daigne dans le milieu des années 1950, des études de Beaux-Arts à Mons, une col­lab­o­ra­tion intime avec Bernadette Ger­vais, un lieu de rési­dence dans la région brux­el­loise. Cela pour­rait être ample­ment suff­isant… s’il n’y avait cette curiosité tit­il­lée lorsque l’on se plonge dans Longtemps et des pous­sières, roman qui sem­ble pos­séder un ancrage auto­bi­ographique. Peut-être parce que le pro­tag­o­niste est d’origine ital­i­enne (ce serait trop facile), que la nar­ra­tion se déroule dans une cité ouvrière à forte immi­gra­tion du Sud (tou­jours peu con­clu­ant), que l’âge du héros cor­re­spondrait à celui de l’auteur à la même époque (oui, mais encore ?). Peut-être parce qu’il y a telle­ment d’humanité dans cette évo­ca­tion de l’enfance que l’on se prend à croire qu’elle est tirée du matéri­au du vécu, du ressen­ti, du pul­satile. Mais l’on se four­voie prob­a­ble­ment ; et qu’importe au fond ? Con­tin­uer la lec­ture

J’ai deux pays et plus encore de racines

Tuyêt-Nga NGUYÊN, Bel­giques, Ker, 2021, 102 p., 12 €, ISBN : 9782875863072

Tuyêt Nga Nguyen BelgiquesNée au Nord Viêt-Nam, Tuyêt-Nga Nguyên a gran­di dans le Sud. En exil, elle a trou­vé chez nous un pays d’adoption alors qu’elle est venue faire ses études à Brux­elles et elle y est restée, non sans vivre entretemps  aux États-Unis et en Afrique. Dans ses romans précé­dents, elle s’est attachée à par­ler de son pays d’origine déchiré par la guerre, à en dire l’histoire et la cul­ture, dont tout récem­ment dans Soie et métal. Rel­e­vant le défi de la col­lec­tion Bel­giques, elle décline en six nou­velles tout son attache­ment à cet autre pays qui est devenu le sien, et qu’elle a appris à aimer avec les yeux neufs de ceux qui le décou­vrent, guidée par un souci de com­pren­dre et une curiosité que peu de nat­ifs déploient. Con­tin­uer la lec­ture

Ni pour ni contre l’immigration (bien au contraire)

François GEMENNE, On a tous un ami noir. Pour en finir avec les polémiques stériles sur les migra­tions, Fayard, 2020, 252 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2‑213–71277‑2

gemenne on a tous un ami noirSpé­cial­iste du cli­mat et des migra­tions, qu’il enseigne à l’université, François Gemenne con­sacre son dernier livre On a tous un ami noir à démon­ter les idées reçues et autres « polémiques stériles » sur les migra­tions. Le titre est un pied-de-nez à l’« ami noir », bran­di comme preuve de leur ouver­ture d’esprit par tous ceux qui récla­ment que les étrangers ren­trent chez eux. Der­rière ce titre légère­ment provo­ca­teur, la démon­stra­tion est solide, doc­u­men­tée, mais aus­si acces­si­ble. Con­tin­uer la lec­ture

De la difficulté de l’attachement

Ver­e­na HANF, La fragilité des funam­bules, F dev­ille, 2021, 300 p., 23 €, ISBN : 9782875990396

hanf la fragilité des funambulesLes romans de Ver­e­na Hanf pétris­sent tou­jours le matéri­au humain. La fragilité des funam­bules, dernier livre de l’autrice, ne déroge pas à la règle. On y retrou­ve égale­ment un autre invari­ant chez Hanf, qui se niche dans la mise en présence, voire dans la mise en fric­tion, d’êtres et d’univers qui se seraient dévelop­pés en par­al­lèle si des élé­ments extérieurs n’avaient pas provo­qué une ren­con­tre. Comme celle d’Adriana, une jeune Roumaine au passé aus­si rugueux que l’attitude qu’elle affiche, et Nina Jung, une psy­cho­logue con­fort­able­ment instal­lée aux agace­ments mul­ti­ples. Tout, pra­tique­ment, éloigne les deux femmes : leurs racines, leur édu­ca­tion, leur statut social et mar­i­tal, leur inscrip­tion au monde. Une faille aiguë les rassem­ble toute­fois : leur mater­nité con­trar­iée. Con­tin­uer la lec­ture

Une logique de l’exil

Un coup de cœur du Car­net

Kenan GÖRGÜN, Ana­to­lia Rhap­sody, Post­face de Pierre Piret, Impres­sions nou­velles, coll. “Espace Nord”, 235 p., 8.50 €, ISBN : 978–2‑87568–540‑7

gorgun anatolia rhapsody espace nordQuelle excel­lente nou­velle que cette réédi­tion dans la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Espace Nord d’Ana­to­lia Rhap­sody de Kenan Görgün !

Cela fait main­tenant six bonnes années que ce livre est sor­ti aux édi­tions Vents d’ailleurs et il a tout de suite lais­sé enten­dre une voix forte et sin­gulière, celle de l’écrivain qui racon­te et prend en charge la geste des autres, de ses par­ents, de ses conci­toyens, celle de l’im­mi­gra­tion turque en Bel­gique en 1964. Con­tin­uer la lec­ture

Au cœur d’un naufrage

Un coup de cœur du Car­net

Emmanuelle PIROTTE, Rompre les digues, Philippe Rey, 2021, 272 p., 18 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 9782848768663

pirotte rompre les diguesRemar­quée pour ses qua­tre pre­miers romans, Emmanuelle Pirotte nous donne des fic­tions placées sous le signe de la rup­ture. Ses per­son­nages évolu­ent dans un monde où les repères se sont estom­pés : Sec­onde guerre mon­di­ale dans Today we live (2015), pandémie dans De pro­fundis (2016), coloni­sa­tion des Indi­ens du Grand Nord au XVIe siè­cle dans Loup et les hommes (2018), épidémie de peste à Lon­dres dans D’innombrables soleils (2019). À la faveur de l’extraordinaire, des per­son­nal­ités s’affrontent, des des­tins se for­gent. Avec Rompre les digues, elle nous emmène dans les entre­chocs de l’argent sans lim­ites et des frac­tures sociales de notre monde con­tem­po­rain. Con­tin­uer la lec­ture

Balance ton père !

Fran­cis­co PALOMAR CUSTANCE, Le fils du mata­dor, Diag­o­nale, 2021, 233 p., 18,50 , ISBN : 978–2‑930947–02‑0

custance le fils du matador« Rodri­go grim­pait à toute vitesse la pente qui le con­dui­sait au cimetière. Tout droit vers la proue du navire. L’éperon pré­ten­tieux qui sur­plom­bait les jardins et l’ensemble des loge­ments soci­aux (…). »

Le jeune garçon (onze ans) s’apprête à réalis­er un hap­pen­ing oscil­lant entre délin­quance et affir­ma­tion : pein­dre en rouge Fer­rari une tombe vis­i­ble depuis chez lui. Ses mul­ti­ples incar­tades le met­tent au ban de la société du coin, de l’école, de la famille ? Le héros de notre roman n’en a cure. Seul lui importe de devenir un jour mata­dor, comme son père et son grand-père. Et peu lui chaut d’être doué pour le dessin ou le chant. Être mata­dor ou rien. D’où l’école buis­son­nière, le cimetière trans­for­mé en arène, un chien ou un engin de for­tune adap­tés pour jouer les tau­reaux. Con­tin­uer la lec­ture

La mère, le père & l’être dans la langue

Un coup de cœur du Car­net

Nicole MALINCONI, Nous deux, Da solo, post­face de Marie Klinken­berg, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2020, 260 p., 8,5 €, ISBN : 9782875684882

malinconi nous deux da soloAmour pos­sédé. Amour sous pos­ses­sion. Amour. Avoir. Ain­si com­mence Nous deux. Par un court poème sous forme de décli­nai­son amoureuse : « Heureuse­ment que je t’ai/Heureusement qu’on s’a… »  Jusqu’à l’ambigu dernier vers : « Tu m’as eue ». Piège. De l’amour. De l’amour mater­nel dans ce livre-ci de Nicole Mal­in­coni, prix Rossel 1993. Le livre de la mère et de la fille. Con­tin­uer la lec­ture

La danse, force de vie

Louisa de GROOT, Relève-toi et danse. Réc­it biographique de Chan­tal-Iris Mukeshi­mana, Pré­face de Colette Braeck­man, Mem­o­ry, 2020, 244 p., 18 €

L’histoire de Chan­tal-Iris Mukeshi­mana, Relève-toi et danse, s’ouvre sur les images d’une enfance heureuse, ryth­mée par les saisons, dans un vil­lage du Rwan­da,  au sein d’une famille de qua­tre enfants dont la mère est l’âme.

Pre­mière douleur : la mort de sa sœur aînée, Kak­ouzé.

Pre­mière épreuve : la soudaine paralysie de ses jambes. Polio, diag­nos­tiquent les médecins de l’hôpital de Ril­i­ma. Con­tin­uer la lec­ture

En exil dans l’exil

Omar BERGALLOU, Marox­el­lois, Couleur livres, 2020, 140 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87003–8841‑9

Omar Bergal­lou est né au Maroc, dans un quarti­er pau­vre de Tanger, au milieu des années soix­ante. Il y passe les tout pre­miers temps de sa vie, et plus tard, de brefs séjours de vacances ; il n’a guère vécu de ce côté-là de la Méditer­ranée. Quand il a six mois, la famille émi­gre en Bel­gique où le père tra­vail­lait déjà comme cof­freur-fer­railleur. Et c’est là, en Bel­gique, sous le ciel gris de Brux­elles, qu’il a con­tin­ué à vivre, et qu’il vit aujourd’hui encore. A‑t-il ressen­ti l’excitation ou la douleur du départ, la brûlure tran­chante de l’adieu à la terre ? Sa mère dira que sur le bateau reliant l’Afrique à l’Europe il hurlait de toute sa voix comme si son âme voulait sor­tir de son corps. Quoi qu’il en soit, quelle qu’ait été, nour­ris­son, sa per­cep­tion de l’éloignement, il est devenu, mal­gré tout un : exilé. Con­tin­uer la lec­ture

Dounia, mon amour, mes larmes, mon sourire

Taha ADNAN, Dou­nia, Lans­man, coll. « Théâtre à vif », 2020, 66 p., 10 €, ISBN : 978–2807102781

Le réc­it démarre dans une rame de métro. Une explo­sion reten­tit. Tout se fige. Après le bruit assour­dis­sant, les cris et la peur font irrup­tion. Au milieu des corps, celui de Dou­nia, en robe de mar­iée blanche. Que fait-elle là ? Hasard ? Malchance ? Elle rassem­ble ce qui lui reste d’énergie et nous racon­te tout, depuis le début.

Dou­nia est la six­ième et dernière enfant d’une famille maro­caine immi­grée à Brux­elles. Non désirée, elle encaisse durant toute son enfance les mots froids et durs de sa mère. Aucune pho­to d’elle ne recou­vre les murs de la mai­son. On ne fête jamais ses anniver­saires. Dou­nia n’est pas comme les autres mem­bres de sa famille. Elle est de trop. Elle vit son exil dans son pro­pre foy­er, son pro­pre corps. Elle s’entoure de silence. Elle envie ses copines qui parta­gent une cer­taine com­plic­ité avec leurs par­ents. De son côté, elle ne reçoit que sar­casmes et cris. Jamais un geste affec­tif. Jamais un mot posi­tif. Chez elle, on ne par­le pas. Dou­nia rêve d’indépendance et de lib­erté. Alors elle en fait voir de toutes les couleurs. La nuit, elle prof­ite de l’accalmie pour se maquiller et essay­er des vête­ments aguicheurs. Une fois, son frère Milou la sur­prend. Il la roue de coups. Apeurée, acculée, elle saute par la fenêtre pour met­tre fin à son cal­vaire. Son corps est brisé. S’ensuivent deux années d’hospitalisation, des opéra­tions à la pelle et la décou­verte de la bes­tial­ité de l’homme. Con­tin­uer la lec­ture

Une étoile solitaire à la recherche de la rédemption

Un coup de cœur du Car­net

Mar­tine ROUHART, Les fan­tômes de Théodore, Mur­mure des soirs, 2020, 116 p., 16 €, ISBN : 978–2‑930657–60‑8

Comme tous les dimanch­es, Char­lie rend vis­ite à son père Théodore. Ces deux-là sont unis par une belle com­plic­ité où les mots sont super­flus : con­tem­plat­ifs, ils aiment se gorg­er des petites con­tin­gences de la vie. Con­tin­uer la lec­ture

Benzine : le livre de sa mère

Rachid BENZINE, Ain­si par­lait ma mère, Seuil, 2020, 91 p., 13 € / ePub : 9.49 €, ISBN : 9782021435092

Ain­si par­lait ma mère, de Rachid Ben­zine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déc­la­ra­tion d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hom­mage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quo­ti­di­en, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en ter­res étrangères. Ain­si par­lait ma mère, de Rachid Ben­zine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déc­la­ra­tion d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hom­mage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quo­ti­di­en, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en ter­res étrangères. Con­tin­uer la lec­ture

Au refuge des mots

COLLECTIF, Des tra­ver­sées et des mots. Écri­t­ures migrantes, Marda­ga, 2019, 96 p., 14.90 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑80470–714‑9

Voici une ini­tia­tive orig­i­nale née dans la foulée de la Foire du livre : rassem­bler en un recueil des textes écrits par des migrants et d’autres créés pour l’occasion par quelques-uns de nos écrivains fran­coph­o­nes et par des per­son­nes impliquées dans les mou­ve­ments aux côtés des réfugiés. Ce pari lit­téraire qui jux­ta­pose les con­tri­bu­tions en un jeu de miroirs ne va pour­tant pas de soi. Comme le rap­pelle juste­ment Xavier Deutsch : Con­tin­uer la lec­ture

Pull rouge, travail noir

Chris­tiana MOREAU, Cachemire rouge, Préludes, 2019, 272 p., 16.90 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 978–2253045663

C’est la fin d’un monde – finale­ment très sem­blable à ce que chan­tait Jean Fer­rat en 1965 déjà ! :

Deux chèvres et puis quelques mou­tons
Une année bonne et l’autre non
Et sans vacances et sans sor­ties
Les filles veu­lent aller au bal
Il n’y a rien de plus nor­mal
Que de vouloir vivre sa vie

Bolor­maa, dont le nom sig­ni­fie « cristal », est la cadette d’une famille de pas­teurs mon­gols. Mais avec la mod­erni­sa­tion, la nor­mal­i­sa­tion et la glob­al­i­sa­tion, sa famille va devoir, de gré – pour ses deux frères aînés – ou de force –  pour ses par­ents – ,  aban­don­ner son nomadisme ances­tral et pass­er du grand air dans les immen­sités ven­teuses de la steppe à un mod­èle d’élevage indus­triel.  La jeune fille, quant à elle, va se retrou­ver dans une usine-prison, attachée – ô com­bi­en – à un méti­er à tiss­er dix heures par jour. Mais avant cela, comme un chant du cygne, elle va fab­ri­quer son chef‑d’œuvre, un pull en cachemire rouge, avec la laine de ses chèvres, cardée, filée, tein­tée et tri­cotée de ses pro­pres mains. Con­tin­uer la lec­ture

De ceux qui ont pris la route sans savoir où aller

Un coup de cœur du Car­net

Anne HERBAUTS, Je ne suis pas un oiseau, Esper­luète, 2019, 80 p., 22 €, ISBN : 9782359841091

L’horizon n’est à per­son­ne. Il recule. Ne cesse.
Et des ciels beaux d’opéra, lam­beaux, tomberont, trag­iques, sur une espérance inimag­in­able.

Il a fal­lu du temps à Anne Herbauts pour par­venir à par­ler d’un sujet qui s’imposait à elle, mais qui, par sa grav­ité, ne pou­vait ni être pris à la légère, ni être traité de façon con­ven­tion­nelle : les migrants, le déracin­e­ment imposé. On en par­le à toute les sauces, les médias met­tent sur le sujet des mots qui déshu­man­isent, qui enfer­ment. Com­ment par­ler des migra­tions humaines au sens large, en se soustrayant à l’emprise de l’actualité ? Con­tin­uer la lec­ture