Archives par étiquette : Maud Joiret

Poésie des intervalles — plaisir subreptice du doigt dans la plaie

Un coup de cœur du Car­net

Serge DELAIVE, Lacu­naires, Chat polaire, 2022, 97 p., 15 €, ISBN : 978–2‑931028–21‑6

delaive lacunairesla lune rem­plit puis vidan­ge
sa panse indif­férente dans la dis­tance
et les soleils nar­guent nos sécher­ess­es
voilà tout

Poète et pho­tographe de la lumière et des ombres, Serge Delaive livre dans Lacu­naires qua­tre décli­naisons des états de vie, de mort, d’amour et d’écri­t­ure, tous en lutte avec le temps. Son œil hyper-pho­to­sen­si­ble cap­ture ici des frag­ments de ce qui est et ne sera plus, de ce qui fut et n’é­tait déjà plus. Cail­loux semés sur le chemin de l’e­spoir au milieu des défaites, comme des traces, des preuves, que l’in­vis­i­ble existe. Comme cet été en Ital­ie (à Bar­cis Frioul neuf bars / trois cents habi­tants / allés de bar en bar pas plus loin) qui ouvre le recueil : Con­tin­uer la lec­ture

Pleinement corps

Un coup de cœur du Car­net

Maud JOIRET, JERK, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2022, 12 €, ISBN : 978–2‑930822–21‑1

maud joiret jerkD’une ténac­ité com­pa­ra­ble à celle d’une plante de bitume, l’écriture de Maud Joiret brise le socle des représen­ta­tions, le roc des habi­tus dans lesquels nos corps sont empêtrés. Le pre­mier opus de la poétesse, Cobalt (récom­pen­sé par le Prix de la Pre­mière Œuvre de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles) en traçait déjà le sil­lon. Cobalt explo­rait la (dé)construction du « moi », col­orant de bleu les par­tic­ules qui s’échangent entre le dehors et le dedans par le prisme du 27e élé­ment du tableau péri­odique de Mendeleïev. Con­tin­uer la lec­ture

Fermeture pour inventaire

Un coup de cœur du Car­net

Une poésie de vingt ans. Antholo­gie de la poésie en Bel­gique fran­coph­o­ne (2000–2020), choix de textes et intro­duc­tion par Gérald PURNELLE, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2022, 440 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–557‑5

une poesie de vingt ansLa col­lec­tion Espace Nord pub­lie en juin 2022 une antholo­gie con­sacrée à la poésie belge fran­coph­o­ne parue entre 2000 et 2020. « Ni un bilan, ni un état des lieux en bonne et due forme », le vol­ume héberge les textes de 128 auteurs et autri­ces sous le pavil­lon d’une poésie jeune, à l’échelle d’un siè­cle jeune et d’un jeune mil­lé­naire. Con­tin­uer la lec­ture

La lutteuse amoureuse

Un coup de cœur du Car­net

Anna AYANOGLOU, Sen­sa­tions du com­bat, Gal­li­mard, 2022, 88 p., 13 € / ePub : 9,49 €, ISBN : 9782072972454

ayanoglou sensations du combatElle esquive les coups, elle absorbe tout – à l’in­star de la boxeuse d’Arthur H, Anna Ayanoglou. Sen­sa­tions du com­bat, son deux­ième recueil, parait trois ans après le remar­qué Le fil des tra­ver­sées, chez Gal­li­mard encore – col­lec­tion blanche, et en redé­ploie, avec vigueur, des traces vives. Un philtre de per­cep­tion pure.

Dieu soit loué il m’est don­né d’aimer encore
de vivre à perte con­tre le temps Con­tin­uer la lec­ture

La visibilité est bonne

Un coup de cœur du Car­net

Karel LOGIST, Tout est loin, L’herbe qui trem­ble, coll. « D’autre part », 2022, 120 p., 16 €, ISBN : 978–2‑491462–39‑0

logist tout est loinTout est loin : voilà bien une logis­ti­sa­tion, une karel­logis­terie – un flou entretenu qui a du charme. Car rien n’est plus vrai et rien n’est moins faux quand le sen­ti­ment de prox­im­ité nous saisit à chaque poème, ren­ver­sant le titre du recueil, mali­cieuse­ment. Avec une sim­plic­ité d’ap­parence, Karel Logist sait com­ment dessin­er les con­tours du trou­ble en nous rap­prochant par le poème des paysages humains.

Se sai­sis­sant des mots de tous les jours, le poète esquisse ici les malen­ten­dus de l’ex­is­tence. « Je ne trou­verai point / de meilleurs com­pagnons / pour chanter mes saisons / ou dire mes cha­grins », écrit-il. De fait : Con­tin­uer la lec­ture

Désencagement de l’esprit et de la lumière

Un coup de cœur du Car­net

Serge DELAIVE, Autour d’un hiv­er, Bozon2x, 2021, 121 p., 20 €, ISBN : 978–2‑931067–09‑3

delaive autour d un hiverSou­vent, les ciels sont liss­es et pâles.
Ils reti­en­nent et dis­persent la lumière. Qui ne jouira pas.

Accom­pa­g­né de son ami Aïtor, Serge Delaive sil­lonne l’hiv­er 2020 encagé par le deux­ième con­fine­ment (rebap­tisé « sec­onde venue de l’In­sekt »). Armé de son télé­phone puis d’un petit reflex, il cap­ture les paysages qu’il tra­verse dans le froid et les joint à ses mots dans ce recueil Autour d’un hiv­er. La poésie ici est déam­bu­la­tions en prose, union de l’œil, du sen­si­ble et de la pen­sée. Con­tin­uer la lec­ture

Célestin de Méeûs donne le droit de foutre le camp

Un coup de cœur du Car­net

Célestin de MÉEÛS, Cav­ale russe, Cheyne, 2021, 80 p., 17 €, ISBN : 978–2‑84116–309‑0

de meeus cavale russeBrux­elles, un « vieux ven­dre­di d’avril », un vingt-qua­tre. Célestin de Méeûs prend la tan­gente pour une cav­ale russe qu’il effectue à rebours de Cen­drars – s’ex­pul­sant du petit pays dont il « n’a jamais voulu rien savoir » pour se fich­er, telle une épin­gle sur une carte, à Vladi­vos­tok. C’est des con­fins de la Russie, du plus extrême est, qu’il entre­prend alors un retour vers Ostende et vers l’aimée. Gar­di­en d’une pho­togra­phie d’elle qu’il « criblera de doigts », c’est à elle qu’il s’adresse dans ce long poème démon­trant que le souf­fle peut ne jamais mourir, déroulant implaca­ble­ment des vers d’une exigeante soif de justesse. Con­tin­uer la lec­ture

Dire une fille à la rue

Fan­ny GARIN, La porte de la chapelle, Publie.net, 2021, 184 p., 17 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 978–2‑37177–618‑0

garin la porte de la chapelleUne fille à la rue : com­ment en par­ler sans tomber dans le piège de son pro­pre regard, priv­ilégié, de voyeur.euse ? C’est le défi ambitieux que Fan­ny Garin s’est lancé dans  ce pre­mier roman.

Aus­si, les hommes ou garçons aux­quels elle s’adresse ne savent pas exacte­ment ce que désire cette fille ; cig­a­rette, argent, sexe ; ni ce que pro­pose ce regard. Et la fille, elle, ne sait pas non plus ce qu’elle pro­pose dans son regard. Nous avons eu des mod­èles ; nous repro­duisons ; on nous a dit de bat­tre des paupières ; alors nous bat­tons des paupières ; et plus tard nous arrê­tons de bat­tre des paupières. Mais avant, nous ne savons pas ce qu’un geste con­tient, nous ne savons pas ce que con­tient notre regard. Et puis la fille veut seule­ment boire encore; prof­iter du soleil ; fumer des cig­a­rettes ; oubli­er tout le reste – mais le reste c’est quoi. « Tout le reste » c’est quoi. Con­tin­uer la lec­ture

Les prix littéraires de la Fédération Wallonie-Bruxelles

La remise des prix lit­téraires était virtuelle en 2020

Ce mar­di 1er décem­bre, la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles a remis ses dif­férents prix lit­téraires. Virtuelle, la céré­monie s’est tenue en présence de Béné­dicte Linard, Min­istre de la Cul­ture. 

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Écrire c’est peindre une montagne et des baises de fantômes

Un coup de cœur du Car­net

Fan­ny GARIN, Natures sans titre, Angle mort, 2020, 12 €, ISBN : ISBN 978–2‑9602174–6‑9

fanny garin natures sans titreil reste du vert cette mon­tagne sans bruit une carte postale glacée

Exi­gence à sen­tir et à dire : ain­si entre-t-on dans Natures sans titre, le deux­ième recueil de Fan­ny Garin — en synesthésie. Les impres­sions, par asso­ci­a­tions et cor­re­spon­dances, pren­nent la parole – au risque de la folie. Auda­cieuse, affranchie, verte (mar­que chim­ique des fous). Plus vraie que nature, comme on dirait d’un tableau, d’une pho­togra­phie ou de la maîtrise de la com­po­si­tion de Fan­ny Garin. Con­tin­uer la lec­ture

Ronger les mollets du poème – et plus si affinités

Un coup de cœur du Car­net

Pas­cal LECLERCQ, Sai­son six, Angle mort, 2019, 24 p., 16 €, ISBN : 978–2‑9602174–4‑5

Voici une suite à Jour­nal apoc­ryphe : cinquième sai­son qui parais­sait chez Mael­ström en 2018 dans le recueil Analyse de la men­ace. On y retrou­ve les thé­ma­tiques de prédilec­tion de Pas­cal Lecler­cq : un monde qui som­bre, une inquié­tante urban­ité, des ani­maux et des per­son­nages inter­lopes, un corps mis en doute, tri­fouil­lé, manip­ulé, et une recherche sur le sens et la mise en jeu de l’écri­t­ure. Sur la broche du texte, la langue rôtit, don­nant à l’ab­surde droit de vie et de mort, et allumant ici et là les feux brûlants de l’hu­mour noir. Con­tin­uer la lec­ture

Des bombes

COLLECTIF L‑SLAM, On ne s’excuse de rien, Mael­ström, 2019, 180 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87505–340‑4 

Le kif, déjà, à la cou­ver­ture. Pho­to de scène: une meuf noire devant un micro, chemise bou­ton­née jusqu’en haut, ferme les yeux en dis­ant son texte, dans un sourire. Le kif, ce titre : On ne s’excuse de rien! — excla­ma­tion sans risette, qu’on se le tienne pour dit — à répéter en boucle ad libi­tum. Le kif de compter une écras­ante majorité de femmes par­mi les 57 auteur.trice.s du recueil — cis et trans, valides et pas, racisées et pas, de tous les âges, de toutes les formes, les sex­u­al­ités, les hori­zons. “Poésie & slam”: leurs textes sont issus d’ateliers d’écriture, en vue de les faire cla­quer sur le plateau — du coup, on les pioche, la tête fait boîte à rythmes et on se les dit par­fois tout haut. La tête vient se cogn­er aus­si, là où, peut-être, le slam libère : sur les réal­ités recon­nues. Parce que ça envoie, les filles. Elles pren­nent la plume dans un grand et beau fra­cas qui vient explos­er à la lec­ture: des bombes. Har­cèle­ment, racisme, mater­nité, non mater­nité, mal­adie, viol, vio­lences, chô­mage, burn out, enfance, vieil­lesse, drague, rage, auto­cen­sure bazookée 57 fois… des dagues à chaque voix. “Et j’emmerde la norme!” Con­tin­uer la lec­ture

Ultrakif

Un coup de cœur du Car­net

Aurélie William LEVAUX, Le jour de tra­vail, Monte-en-l’air, 2019, 128 p., 11.90 €, ISBN : 979–1092775297

Ce livre est pour toi si
tu es assis der­rière un bureau
où tu zones sur inter­net
tu inter­ro­ges la per­ti­nence de ton util­ité, là
tu te com­pares aux gens qui font des opéra­tions à coeur ouvert, par exem­ple Con­tin­uer la lec­ture

Intensité scalpel

Un coup de cœur du Car­net

Maud JOIRET, Cobalt, Tétras Lyre, coll. « Lyre sans borne », 2019, 50 p.,12 €, ISBN : 978–2‑930685–47‑2

 « Je suis atom­isée. »

Dans ce pre­mier opus que signe Maud Joiret aux édi­tions Tétras Lyre, la poétesse ne croque pas la vie à pleines dents : elle y mord com­plète­ment, armée jusqu’aux dents. Jusqu’aux traces. Jusqu’à l’hématome. Dehors ça blesse, c’est étouf­fant et, sur la chair de l’âme, ça devient bleu. Dedans ça vit, ça étouffe et, dans les mains, ça devient cobalt. Con­tin­uer la lec­ture

Boustro 7. La création comme indocilité

Bous­tro, revue plas­tique et poé­tique ani­mée par Lau­rent DANLOY, Pas­cal LECLERCQ, Karel LOGIST et Paul MAHOUX, n°7, novem­bre 2018.

Dans le paysage édi­to­r­i­al, cer­taines revues por­tent le flam­beau d’une créa­tion qui échappe aux fourch­es caudines de la lit­téra­ture mar­ket­ing. Créée en 2015 par les poètes Karel Logist et Pas­cal Lecler­cq, par les artistes plas­ti­ciens Lau­rent Dan­loy et Paul Mahoux, Bous­tro appar­tient à cette tribu de revues qui priv­ilégient l’expérimentation et l’exploration d’univers hors normes. Pas­sant au for­mat A3, le numéro 7 réu­nit qua­tre plumes qui grif­f­ent le monde, y creu­sant des ter­ri­ers — par­fois stel­laires — où vivre, et un artiste plas­ti­cien qui impose un cat­a­clysme visuel en noir et blanc. Les textes de Nathalie Gas­sel, Maud Joiret, Christophe Kauff­man et Vol-au-vent, les dessins de Mon­sieur Pim­pant nous font quit­ter terre. Par-delà la sin­gu­lar­ité des cinq créa­teurs, une lame de fond com­mune, celle de l’indocilité, d’une soif d’un autre réel qui passe par la chair à vif, la fête des corps. Con­stru­isant ses textes comme elle sculpte son corps, en quête d’une com­pac­ité séman­tique qui libère une beauté sin­gulière faite de désirs mor­dus par la blessure, Nathalie Gas­sel (auteure de textes sai­sis­sants, Éros androg­y­ne, Con­struc­tion d’un corps pornographique, Abat­te­ment…, pho­tographe) livre, sous le titre  « Fri­da » des stèles poé­tiques inter­ro­geant l’espace obscur où gisent les défunts, les affres du corps défait. On pense à Fri­da Kahlo lut­tant avec un organ­isme brisé, on reçoit en instan­ta­nés chim­iques une écri­t­ure qui ouvre les portes que la société prend soin de sceller. L’écriture de Nathalie Gas­sel n’a que faire de la joliesse d’une lit­téra­ture adepte des sur­faces. Elle creuse jusqu’à ouvrir le corps et entr­er dans la chair.

Con­tin­uer la lec­ture