Archives par étiquette : Michel Zumkir

Et si être soi-même, c’était aussi être plusieurs ?

David BERLINER, Devenir autre. Hétérogénéité et plas­tic­ité du soi, La décou­verte, 2022, 176 p., 18 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782348069697

berliner devenir autreHabituelle­ment – en qua­trième de cou­ver­ture de ses livres notam­ment – David Berlin­er se présente comme anthro­po­logue et pro­fesseur à l’Université de Brux­elles, auteur de plusieurs livres dont Per­dre sa cul­ture, ici salué. Dans son dernier ouvrage, il se for­mule ain­si : « Européen, Belge, Brux­el­lois, fran­coph­o­ne, Juif d’origine ashké­naze, agnos­tique et héri­ti­er des trau­mas de la Shoa, un quar­an­te­naire de la classe moyenne, un anthro­po­logue qui a séjourné longue­ment en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est, un enseignant, un père, un con­joint », etc. Et aus­si, il révèle qu’il est : Derek Moss, un « juif névrosé, une sorte de dou­ble européen de Nathan Zuk­er­man (sic) » (alter ego fic­tif de Philip Roth), auteur notam­ment d’Un anthro­po­logue à la table. Tout cela pour dire qu’il a, que nous avons, tous et toutes, un moi à la fois uni, frag­men­té, mul­ti­ple, mal­léable et plas­tique. C’est de cela dont il est ques­tion dans Devenir autre. Hétérogénéité et plas­tic­ité du soi. Mais, en anthro­po­logue de l’expérience, s’il réfute les théories actuelles sur le désor­dre intrin­sèque de la vie, il ne va pas jusqu’à épouser les théories de la flu­id­ité (du genre, par exem­ple). Con­tin­uer la lec­ture →

Au rythme du cœur qui bat et se débat

Un coup de cœur du Car­net

Ari­ane LE FORT, Quand les gens dor­ment, ONLIT, 2022, 186 p., 18 €, ISBN : 9782875601513

le fort quand les gens dormentOn prend l’histoire en cours – l’histoire d’un amour. Janet retrou­ve Pierre chez lui, dans un immeu­ble brux­el­lois promis à la démo­li­tion – avec vue sur la cathé­drale. Janet : 57 ans, « quelque chose de Bar­bara », tra­vaille dans une clin­ique de la douleur, « avec pour mis­sion de la réor­gan­is­er de A à Z ». Pierre : « Max von Sydow en plus chevelu », réal­isa­teur en vue, jusqu’à ce que. Sa fille, ren­ver­sée par un tram. Décédée. Lui, plus mort que vif, depuis. « Plus per­son­ne ne le recon­nais­sait, on ne le regar­dait plus, il n’avait pas fal­lu cinq ans ». Ils sont cha­cun d’un autre côté de la vie, de la mort, Janet et Pierre ; et ça, davan­tage que la dif­férence d’âge (il est plus âgé de quinze ans), va entraver l’histoire. Le désir. Va faire qu’« ils ne vivraient sans doute jamais ensem­ble et mour­raient cha­cun chez soi le soir venu ». Con­tin­uer la lec­ture →

Ces petits riens

Éti­enne VERHASSELT, Après l’éternité. Post­com­bus­tion, Le Tripode, 2022, 160 p., 18 €, ISBN : 9782370553232

verhasselt après l'éternitéLe moi d’après, le monde d’après, la vie d’après, dans ce troisième recueil de textes d’Éti­enne Ver­has­selt (avançons « textes » plutôt que « nou­velles », car, cette fois encore, l’écrivain se donne toutes les lib­ertés de forme – du poème de cinq vers à la nar­ra­tion de cinq pages, grand max­i­mum), tout sem­ble bas­culer dans l’après – même l’éternité, si on en croit le titre. Et cela com­mence dès la pre­mière nou­velle, et cela dur­era jusqu’à la dernière (« Vêpres »), où des nuages envahissent le paysage, l’imitent et le rem­pla­cent. Le calme serait enfin atteint. Alors qu’avant, jamais la sérénité n’était trou­vée – tout n’était que trou­ble et abîme. On espérait le rien, on ne l’atteignait pas. Ni la paix. Car, para­doxale­ment, tou­jours les mots qui dis­ent et écrivent empêchent de n’exister pas. Écrire rien, c’est écrire encore. Écrire est mélan­col­ique. C’est con­stru­ire « une chapelle ruinée où ador­er la sou­veraine chute ». Con­tin­uer la lec­ture →

La joie est dans la langue

Antoine WAUTERS, Le musée des con­tra­dic­tions, Edi­tions du sous-sol, 2022, 112 p., 16 €/ ePub : 11,99 €, ISBN : 9782364686335

wauters le musee des contradictionsOn le sait depuis (presque) tou­jours, on l’a saisi dès ses débuts, déjà dans un livre comme Césarine de nuit, la voie écrite d’Antoine Wauters serait la voix humaine. Une voix qui tran­scende les per­son­nages – elle les révèle, les man­i­feste, les décou­vre, les débor­de. Les ex-ter­nalise. Ain­si que l’écrivain nous le con­fi­ait lors d’un entre­tien pour la revue Vacarme (2019) : « Il est très dif­fi­cile pour moi de par­ler de per­son­nages parce que je ne peux le faire sans penser d’abord à leur voix, à leur langue. Ils ne tien­nent que de cette façon. Le per­son­nage prin­ci­pal de l’histoire, c’est l’écriture, la langue ». Con­tin­uer la lec­ture →

Retour au monde

Alex PASQUIER, Le vit­rail en flammes, pré­face de Frédéric Vin­clair, Névrosée, coll. « Les sous-exposés », 2021, 170 p., 14 €, ISBN : 978–2‑931048–51‑1

pasquier le vitrail en flammesUn roman. Avec tout ce qu’il faut d’ingrédients d’avant l’ère du soupçon et la mort de l’auteur, d’avant le nou­veau roman, la moder­nité, la post­moder­nité : le retrait du monde, une pas­sion amoureuse inter­dite, une rival­ité où l’être aimé est joué aux dés, une dis­pari­tion et peut-être un assas­si­nat – et même un duel ; un réc­it dans le réc­it – des car­nets scel­lés divul­gués. Et l’illusion du réel. Autant le dire, quand on com­mence la lec­ture du Vit­rail en flammes, livre qua­si oublié (pub­lié une pre­mière fois en 1930) d’un auteur dis­paru des rayons des librairies (Alex Pasquier, 1888–1963) on plonge – avec plaisir – en plein texte old school. En belle écri­t­ure. Con­tin­uer la lec­ture →

Avec toute sa sympathie

Rudy LÉONET, CLARKE, AAA — Access all areas, Lamiroy, 2021, 90 p., 18 €, ISBN : 9782875955005

leonet access all areasRudy Léonet est une légende vivante de la presse (Télé­mous­tique), télévi­sion et radio belges (Radio Cité, Radio 21, Pure FM…), le producteur/animateur d’émissions cultes (French Kiss, 5 heures…). Un paroli­er pour d’autres (Indo­chine…) et pour La var­iété (groupe au disque élec­tro-pop orphe­lin dont il fut le chanteur dans les années 1990). Rudy Léonet. Une per­son­nal­ité cli­vante et, en même temps, telle­ment attachante. Un grand fan de musique à la mau­vaise foi flam­boy­ante et un pro­fes­sion­nel tra­vailleur, rigoureux, auda­cieux qui défend avec le même brio Depeche Mode et Patrick Juvet. Il est aus­si un homme qui donne le meilleur dans la com­plic­ité. Avec Hugues Dayez à la radio ou avec le dessi­na­teur Clarke dans AAA - Acces all areas, le livre paru aux édi­tions Lamiroy. Con­tin­uer la lec­ture →

Et puis sans crier gare…

Bruno MARÉE, Grenailles errantes, Quad­ra­ture, 2021, 148 p., 16 €, ISBN : 9782931080146

maree grenailles errantes« Et puis sans crier gare », quelque chose survient, là, dans le cours de l’existence, quelque chose comme une aspi­ra­tion au voy­age, une arrivée sur­prise, une brisure dans le quo­ti­di­en, dans la fuite des jours comme ils sont et s’en vont. Une per­tur­ba­tion qui remet les pen­d­ules à l’heure ou les dérè­gle pour longtemps. À tout jamais ? Quelque chose qui réjouit, inquiète ; qui met à mal, à bien ; qui emporte au bout de l’autoroute, face à la mer, en com­pag­nie de deux jeunes autostoppeurs oppor­tuné­ment chanteurs, ou qui ramène à la ville, parce qu’un être du règne ani­mal brait toutes les nuits et empêche le som­meil de s’installer dans la mai­son de cam­pagne tant souhaitée, tant trans­for­mée pour ressem­bler aux fan­tasmes (stéréo­types) d’un repos sûre­ment mérité. Con­tin­uer la lec­ture →

La Belgique en éclats

Lau­rent DEMOULIN, Bel­giques, L’union fait la douceur, Ker, 2021, 146 p., 12 €, ISBN : 9782875863010

demoulin belgiquesÀ l’automne dernier, dans le quo­ti­di­en L’Avenir, Michel Paquot, rel­e­vait que les trois recueils de nou­velles de la col­lec­tion « Bel­giques » qui venaient de paraître aux édi­tions Ker et signés Véronique Bergen, Mar­i­anne Sluszny, Michel Tor­rekens (2020) guig­naient vers le passé, ce que con­fir­mait Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir. Qu’allait faire Lau­rent Demoulin de cette propo­si­tion d’écrire « un por­trait en mosaïque de la Bel­gique », avec toute la lib­erté formelle qu’offre le genre de la nou­velle ? Con­tin­uer la lec­ture →

Monsieur Paul

Guy GOFFETTE, Ver­laine, Buchet/Chastel, coll. « Les auteurs de ma vie », 2021, 192 p., 14 €, ISBN 978–2‑283–03356‑2

goffette verlaineComme Guy Gof­fette l’aime, son cher Ver­laine ! Et comme il nous fait partager cet attache­ment, cette affec­tion, en généreux passeur de textes et de sen­ti­ments ! Alors que le coup de foudre n’a eu lieu qu’à la matu­rité (Ver­laine est entré dans ma vie comme la foudre dans une mai­son fer­mée), la cinquan­taine approchant (sa pre­mière idole a été Rim­baud, l’autre du cou­ple glo­rieux), depuis, il écrit sur lui fidèle­ment, ten­drement, ami­cale­ment. De beaux livres, de sa prose la plus poé­tique, empha­tique, celle qu’on aime tant, celle d’Elle, par bon­heur et tou­jours nue. Après Ver­laine d’ardoise et de pluie (1996) et les réc­its de L’autre Ver­laine (2008), il pub­lie, dans la col­lec­tion « Les auteurs de ma vie » aux Édi­tions Buchet/Chastel, un vol­ume sim­ple­ment inti­t­ulé Ver­laine. Suiv­ant la pre­scrip­tion de la col­lec­tion, il signe la pre­mière par­tie et fait un choix per­son­nel de textes dans la sec­onde. Con­tin­uer la lec­ture →

Fuir le bonheur etc.

Un coup de cœur du Car­net

Madeleine LEY, Olivia, pré­face de Paul Willems, post­face d’Emmanuel Rég­niez, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2021, 280 p., 9 €, ISBN : 9782875685438

ley oliviaAssuré­ment Olivia n’aurait pu être écrit en notre temps pétri de cynisme, pas plus qu’il ne sem­ble dater des années trente, époque qui l’a pour­tant vu naître (il a paru en 1936 chez Gal­li­mard) tant il est empreint – ain­si que le mon­tre l’écrivain Emmanuel Rég­niez dans sa post­face – de l’esthétique roman­tique. Made­line Ley, autrice à la courte car­rière lit­téraire (une décen­nie) le nour­rit des agré­ments de ce mou­ve­ment lit­téraire tout en assumant sub­tile­ment que toute cette his­toire n’est que lit­téra­ture. Con­tin­uer la lec­ture →

Georges Eekhoud, écrivain hybride

Paul ARON et Clé­ment DESSY (dir.), Georges Eekhoud, Autres vies, autres vues, Textyles n°58–59, Ker, 2020, 330 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87593–232‑7

textyles eekhoudÀ cha­cun de ses numéros, la revue uni­ver­si­taire Textyles abor­de un des aspects de la lit­téra­ture belge de langue française de façon féconde. Elle s’attache à des thé­ma­tiques et prob­lé­ma­tiques qui éclairent notre lit­téra­ture d’un fais­ceau por­teur ; elle con­sacre ses pages à des grandes fig­ures auc­to­ri­ales du passé et du présent. Citons notam­ment, par­mi ses numéros récents, ceux con­sacrés aux albums pour la jeunesse (n°57), à une relec­ture de La légende d’U­len­spiegel (n°54) ou à l’écrivaine Nicole Mal­in­coni (n°55). Con­tin­uer la lec­ture →

Pour en commencer avec le devenir…

Lau­rent DE SUTTER, Pour en finir avec soi-même (Propo­si­tions, 1), Press­es uni­ver­si­taires de France, coll. « Per­spec­tives cri­tiques », 2021, 214 p., 16 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782130827009

de sutter pour en finir avec soi-mêmeCe n’est peut-être pas tout le monde pareil, ou peut-être que si, mais nous avons sou­vent l’impression de vivre arrimés, assu­jet­tis, immo­bil­isés, assignés à une iden­tité. Oblig­és d’être soi. Impres­sion ? Réal­ité ? Que faire ? Pour dépass­er cet état, détecter, affron­ter les éventuelles chaînes, camisoles, injonc­tions, certain·e·s pensent que la force est en eux, dans les ouvrages de développe­ment per­son­nel ; d’autres, plus sage­ment et plus aven­tureuse­ment, préfèrent se plonger dans des œuvres éman­ci­patri­ces, comme celle de Lau­rent de Sut­ter, par exem­ple. Con­tin­uer la lec­ture →

Le chant de la Terre

Michelle FOUREZ, Terre mon corps, Sablon, 2021, 120 p., 15 €, ISBN : 9782931112076

fourez terre mon corps

Terre mon corps est le dix­ième roman en presque trente ans de la trop dis­crète Michelle Fourez. Comme ses précé­dents livres, il est tra­ver­sé par une ques­tion sim­ple, com­plexe et essen­tielle : Com­ment fait-on pour vivre ? Car, même si l’homme est un loup pour l’homme, un con-casseur pour la Terre,

il faut vivre, oui !
Con­tin­uer de goûter la beauté du monde.
Chercher sa grâce.
Chanter la grat­i­tude.
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L’échappée escarpée

Un coup de cœur du Car­net

Neel DOFF, Keet­je, pré­face de Marie Denis, post­face de Thibault Sco­hi­er, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2021, 358 p., 8,5 €, ISBN : 9782875685377

doff keetje espace nordNeel Doff (1858–1942), autrice d’une œuvre tou­jours cru­ciale­ment d’actualité, n’a pas la recon­nais­sance cri­tique et publique qu’elle mérite bien qu’elle sus­cite l’enthousiasme de fidèles lecteur.rices. Est-ce parce qu’elle est femme ? Qu’elle n’a pas gran­di dans le milieu con­sacrant les grand.e.s écrivain.e.s ? Pour­tant elle écrit, aus­si bien, aus­si juste­ment, la mis­ère du monde que les meilleur.e.s auteur.rice.s de non-fic­tion ou les romanciers (bour­geois) nat­u­ral­istes. Con­tin­uer la lec­ture →

La vengeance de l’ogresse et la libération du petit prince

Emmanuel RÉGNIEZ, Une fêlure, Tripode, 2021, 120 p., 13 €, ISBN : 9782370552648

regniez une felureIl ne peut l’écrire tout de go, il doit s’y repren­dre à trois fois (et autant de chapitres) pour par­venir à le dire, à énon­cer ce qui le con­sumait, lui, le nar­ra­teur — qui, dans ce réc­it, peut se con­fon­dre avec l’au­teur. Ce qui l’a brisé mais dont il fini­ra par sor­tir libéré, délivré – le con­te de La reine des neiges est là, présent, avec son imag­i­naire de glace et ses ambiguïtés, sa chan­son et ses deux mots emblé­ma­tiques. Le petit Poucet n’est pas loin non plus. Le nar­ra­teur s’en servi­ra pour racon­ter sa Fêlure – le livre d’Emmanuel Rég­niez que nous lisons est à la fois ce réc­it mais aus­si celui de l’écriture comme proces­sus salu­taire. Le nar­ra­teur : fils, frère aîné et père. Sans âge, et de tous les âges. Celui de son enfance, celui des années où et celles du temps d’après (qu’il racon­tera dans une qua­trième par­tie). Les années où : celles pen­dant lesquelles s’est déployée la revanche mater­nelle. Con­tin­uer la lec­ture →

Camille Lemonnier à sa juste place

Frédéric SAENEN, Camille Lemon­nier, Et s’il entrait dans la Pléi­ade ?, Lamiroy, coll. « L’article », 2021, 50 p., 4 €, ISBN : 9782875954367

saenen camille lemonnier et s il entrait dans la pleiadeL’écrivain, cri­tique, col­lab­o­ra­teur du Car­net et les Instants, Frédéric Sae­nen per­siste et signe. Il finis­sait son précé­dent essai, Camille Lemon­nier, le « Zola belge » par ces mots : « Le tour du Maréchal des let­tres n’est-il pas venu d’être le prochain Belge à entr­er de plein droit dans la col­lec­tion de la Pléi­ade, après Simenon, Michaux et Yource­nar ? » Un an plus tard, dans L’article, le men­su­el des édi­tions Lamiroy, il pro­pose Camille Lemon­nier, Et s’il entrait dans la Pléi­ade ? une cri­tique fic­tion d’anticipation. Con­tin­uer la lec­ture →