Un coup de coeur du Carnet
Pierre ANSAY, 36 outils conceptuels de Gilles Deleuze. Pour mieux comprendre le monde et agir en lui, Couleur Livres, 2015, 408 p., 24 €
Gilles Deleuze ! Qui voudrait encore le lire ? Se perdre puis se retrouver, un peu, puis se reperdre, beaucoup, dans les méandres d’une des pensées les plus vagabondes et les plus libres du siècle dernier ? Qui ?
Pas les tenants du statu-quo, les cyniques à‑quoi-bonistes ou les sempiternels râleurs et découragés de la vie, en tout cas ! Pas ceux et celles, non plus, qui se contentent des livraisons expresses de la pensée, du prêt-à-penser. Continuer la lecture
A propos de son dernier recueil publié aux Editions La Lettre volée Pourquoi je ne suis pas devenu poète, le poète namurois Hubert Antoine nous donnait à entendre qu’il délaisserait pour un temps la poésie pour le roman. C’est maintenant chose faite. Et voici donc ce qu’il est convenu d’appeler le premier roman d’un poète, gageure s’il en est, sous la forme du journal intime de Melitza dont on sait d’emblée qu’elle mourra…
Lit-on les catalogues d’exposition ? À la rigueur on les achète, dans un geste expiatoire, une fois que, après de multiples procrastinations de la visite, l’événement s’avère bel et bien terminé. On le feuillette alors, on s’en veut d’avoir manqué ça, bon sang, que cela avait l’air intéressant ! Puis on le range dans le rayon « beaux livres » de la bibliothèque et on l’y laisse s’empoussiérer.
Lui, il est écrivain. Ou plutôt Écrivain. Même que son premier roman a été salué par la critique. Et ce n’est pas rien, un succès critique pour un premier roman ! Alors forcément, ça met de la pression pour le deuxième : après l’exploit, il s’agit de ne pas décevoir. D’ailleurs, il a déjà envoyé un début de manuscrit à des éditeurs parisiens. Donc prestigieux. Oh, bien sûr, ça ne sera pas son Grand Roman, mais pour ça il a encore le temps. Il a encore beaucoup de chefs‑d’œuvre à écrire alors pour le Grand Roman, celui qui le fera entrer au Panthéon des Grands Écrivains, il devra encore attendre. Évidemment, ce serait certainement plus facile si sa chère épouse adorée ne l’embêtait pas toujours avec ses préoccupations basses de petite-bourgeoise. Et puis ce bébé qui braille sans cesse ! Et qui réclame sans se lasser cette ridicule comptine qui vante les mérites d’un grand cerf qui vient en aide à un stupide lapin. Qui voudrait y croire ? Alors que l’Écrivain aimerait tant raconter à son fils une merveilleuse histoire de son cru mais non, décidément non, l’enfant réclame à corps et à cris le grand cerf.
Les écrivains belges ont une prédilection pour les chambres. Qu’ils en situent trois à Manhattan (Simenon), qu’ils les garnissent de miroirs pour y poursuivre leur expérience continue (Nougé), qu’ils y observent la nuit remuer (Michaux), dans leur imaginaire, ces espaces clos s’ouvrent sur tous les possibles. François Emmanuel s’est, lui aussi, laissé happer par l’attraction camérale et nous emmène dans une ronde tout à tour sensuelle, érotique, charnelle, déclinée en trente-trois portraits de femmes.
Lola, 40 ans, divorcée et mère de deux enfants, se surnomme « Lola la chance » parce que la vie lui a toujours souri. Jusqu’au jour où elle apprend qu’elle a un cancer du sein. L’ablation de la tumeur est programmée dans une quinzaine de jours, s’ensuivra la chimiothérapie. Aujourd’hui, il est 4h du matin et Lola ne parvient pas à dormir. Elle met des vêtements et se lance dans une balade nocturne à Bruxelles.
Livre posthume de Jean-Claude Pirotte, disparu en 2014, Le silence est d’une rare éloquence pour exprimer l’univers de cet artiste, peintre et romancier, dont les œuvres se nourrissent d’une vision poétique omniprésente. Et pour qui la réalité du monde n’est vivable qu’à travers ce filtre voué non pas à l’embellir, mais à la transcender dans un imaginaire lui conférant sa véritable substance et, finalement, sa seule légitimité. C’est du reste l’obscure révélation de la nature véritable de la poésie qui l’aura saisi comme une ivresse et comme une mystique dont celle du vin ne serait pas le vecteur, mais le reflet à la fois subsidiaire et opérant. La poésie… “Je l’ai rencontrée sans trop le savoir, peut-être comme l’ermite soudain se trouve devant son dieu”. Quant au vin, il est aussi garant de la fraternité dont ce petit livre rayonne. Fraternité avec le monde et avec les compagnes et compagnons qui en fixent le décor et lui donnent son âme. “Car boire seul n’est pas notre affaire” ou encore “Notre indifférence au réel n’a d’égale que notre attention passionnée aux images entrevues dans une lumière soudaine, qui est peut-être celle que diffusent les éclats troubles du vin bourru”.
Ils s’appellent Céline, Léopold, Josselin. Ils n’ont a priori rien en commun. Elle, sociologue un peu paumée ; eux, voisins dans un patelin tout aussi paumé, noyé dans une nature sombre et inhospitalière… Céline, en fuite après avoir poignardé son violeur ; Léopold, vieux veuf qui la ramassera sur le bord de la route, un soir glacial de décembre, et qui la ramènera chez lui, dans sa vieille ferme délabrée ; Josselin, demeuré obsédé – obsédé demeuré ? – dont les quelques rares neurones en état de marche ont dangereusement élu domicile dans l’entrejambe.
Il y a différents types de cimetières. Loin des Vallées des Rois et des Reines, des croix blanches militairement alignées et des nécropoles aujourd’hui virtuelles, ceux de nos contrées se ramifient souvent en allées rectilignes et sentiers tortueux, entre gravier et poussière. Le long des caveaux en floraison ou en abandon, nous percevons rapidement une organisation singulière : une partie ancienne, des tombes modernes, des lopins dévolus à telle ou telle confession, des rassemblements communautaires post-mortem, une pelouse cinéraire. Et, au fond, tout au fond, un peu cachée, parfois une fosse commune. Le carré des indigents dans lequel sont enfouies les petites misères et ensevelis les grands secrets, de ceux qui engendrent les questionnements de toute une vie, de toutes les vies.
Pour fêter ses 16 ans, Jade a reçu un billet d’avion afin de passer ses vacances avec Clem, sa meilleure amie partie vivre au Québec avec ses parents. Sur la route de l’aéroport, coincée dans les embouteillages, elle aperçoit dans une laverie la silhouette de Rodolphe, un demi-frère qui a débarqué dans sa vie il y a moins de deux ans et qui a tout chamboulé. Les souvenirs la submergent, elle nous emmène là où tout a commencé…
Dans une interview pour La Presse littéraire parue début 2008, Pol Vandromme répondait, laconique, à une question que je lui posais sur l’identité wallonne : « Je suis Belge par humilité et j’entends bien le rester. Vu mon âge, et ce qu’est déjà l’état du monde, le reste m’est indifférent. Une indifférence de rébellion. » C’est apparemment cette formule qu’il retint comme titre de l’ensemble qui constituerait son dernier recueil d’articles critiques. 
Dites 33 et vous rencontrerez autant de personnages dans Valets de nuit, le dernier livre en prose de Corinne Hoex, lesquels vous seront tout dévoués comme l’indique leur titre. Peut-être pas tout le temps, mais en tout cas la nuit, quand vous rêvez. Est-on responsable de ses rêves ? Bien sûr que oui. Inconsciemment sans doute, à ceci près qu’ils correspondent probablement plus à un désir informulé ou informulable qu’au hasard de la position du dormeur ou à la qualité de son matelas. Ce sont ces rencontres furtives, totalement fantasmées ou secrètement souhaitées que nous racontent les trente-trois textes courts, économes, incisifs du volume.
Le nouveau roman de Bernard Tirtiaux est un curieux mélange de tendresse et de cruauté ; les personnages sont « de bonne volonté » – trop gentils ? – mais l’époque dans laquelle ils vivent et courent après l’amour et le bonheur est terrible et barbare. L’auteur nous emporte dans le tourbillon d’une grande histoire d’amour qui embrasse les deux guerres mondiales, entre Noël, né dans une famille de fermiers en Ardenne le 25 décembre 1909, et Luise, la fille – ‘naturelle’ comme on disait alors – de Klara von Ludendorff, née par accident chez les parents de Noël en juin 1914.
Un homme sort de prison. On comprend que c’était un prisonnier important. Les journalistes l’attendent. On lui demande : « Que comptez-vous faire maintenant ? » Et il répond : « Entrer dans la légende ». Cet homme, c’est Franck Jammet, un pianiste doué et un braqueur génial, converti à la criminalité par un incident qui survint alors qu’il était enfant de chœur. « Entrer dans la légende » : bien entendu, moins d’un an après sa libération, a lieu « le braquage du siècle », un fourgon contenant des dizaines de millions de dollars en diamants dans l’enceinte de l’aéroport de Zaventem, trois minutes, aucun coup de feu. Franck Jammet est le suspect tout désigné.