Un coup de cœur du Carnet
Christine AVENTIN, Breillat des yeux le ventre, postface de Christophe Meurée, Impressions nouvelles, coll. “Espace Nord”, 2018, 160 p., 8,50 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978–2‑87568–406‑6
Couronné par le prix quinquennal de l’essai de la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2017 pour sa première édition au Somnambule équivoque et aujourd’hui réédité dans la collection Espace Nord, Breillat des yeux le ventre est conçu comme un corps textuel inouï au travers duquel se conquièrent un sujet politique et un nouveau plan d’écriture. Revenant sur sa trajectoire littéraire — le coup d’envoi du Cœur en poche, la dépossession de l’œuvre, de soi, le rapt de l’œuvre par le père —, Christine Aventin tisse une machine littéraire autour d’un feu central, d’un attracteur moléculaire, Catherine Breillat. Dans un jeu de miroirs, d’interfécondation (au sens où Proust l’évoque dans Sodome et Gomorrhe), les films, les écrits de Breillat se retrouvent réengendrés dans le mouvement même où ils révèlent à Christine Aventin l’expérience d’une sororité. Breillat-Aventin en écho d’Antigone et d’une Ismène antigonisée… Continuer la lecture

Coordonné par le critique de cinéma N. T. Binh et le cinéaste Frédéric Sojcher, le volume Écrire un film. Scénaristes et cinéastes au travail interroge au travers d’entretiens avec des cinéastes, avec des scénaristes l’écriture filmique, ses paramètres, ses coordonnées. Si le point d’ancrage se concentre sur la question du scénario, les réflexions engagent une multiplicité de regards sur les spécificités du langage cinématographique. Ce dernier se limite-t-il au seul scénario ou englobe-t-il la mise en scène, le découpage, le casting, la musique ? D’emblée, écrit Frédéric Sojcher, le recueil se place du côté de la seconde hypothèse. Faisant un sort aux idées reçues (la Nouvelle Vague pécherait par un désintérêt vis-à-vis du scénario…), retraçant la trajectoire historique de la place accordée au scénario (de sa relégation à sa réhabilitation, de sa réhabilitation à sa tyrannie normative), il rend hommage aux interactions dynamiques entre les moments de création, entre les ingrédients de l’espace filmique. Le film ne prend vie qu’au fil d’une magie où s’intriquent, en une œuvre collective, scénario, mise en scène, jeu d’acteurs, découpage, montage, bande sonore, production… Hypertrophier le seul scénario revient à amputer l’écriture filmique de tout ce qui, au niveau de la mise en scène lato sensu, vient modifier, excéder, retourner la narration, la dramaturgie.
L’expression « sauver les phénomènes » peut introduire à l’activité philosophique depuis Nietzsche et en tout cas le début du XXe siècle, mais à condition d’ajouter par la mise à découvert du langage qui y fait obstacle et y participe. Les grands courants de la philosophie contemporaine s’évertuent en effet à analyser ou à épurer le langage, à réduire ou à déconstruire ses présupposés, à l’interpréter ou à le mettre en récit…
Il faudrait être inspiré comme elle pour commenter le dernier opus de Véronique Bergen et communiquer la beauté violente d’un texte où elle déploie une énergie féroce et tous ses talents de conteuse, de visionnaire et de poète. Tous doivent être sauvés ou aucun est une fable animale, soit que les animaux méritent une parole, hors allusion biblique, soit parce qu’ils sont souvent les compagnons des hommes, leurs témoins et parfois hélas leurs victimes. Que les humains les élèvent et les sélectionnent aux fins d’expériences dites scientifiques ou les destinent à simuler le défi qu’ils ne peuvent pas ou ne veulent pas tenter eux-mêmes, mais dont ils tireront après coup toute le bénéfice, le rapport est toujours inégal. De nombreux animaux de laboratoire sont parfois utilisés à des fins futiles ou sacrifiés pour les besoins ou simplement la gloire de quelques-uns ou la volonté de domination des autres.
On a souvent une vision réductrice et convenue du domaine de l’édition. Il évoluerait lentement, tel un bouchon de liège dérivant sur un étang ; son rythme suivrait, de loin en loin, celui des progrès techniques et des transformations économiques. Un livre serait toujours un livre : un auteur pour l’écrire, un éditeur pour le publier et des libraires (incarnés ou en ligne) pour le vendre. Si on ne peut ignorer la tempête du numérique, ne serait-elle pas limitée à rugir dans un verre d’eau ? Car l’édition utilise les outils informatiques depuis les années 1980. La lecture sur un support numérique n’est que la partie ultime et visible ; dès la conception du manuscrit, l’écrivain travaille déjà le plus souvent sur une version dématérialisée qu’il enverra à son éditeur… Tout ceci peut paraître un peu caricatural mais n’est pas très éloigné de ce que l’on croit savoir généralement de l’édition et de son histoire. Et, en ce qui concerne plus particulièrement l’édition belge francophone, pour certains elle n’a tout simplement jamais existé. 
“À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents, et celle des cadavres.”
Quatre ans après la sortie de L’homme qui ne voulait plus être roi (Genèse édition), Joan Condijts revient avec un second roman, une histoire de renaissance, de famille, Les sœurs De Vlaeminck.
Chère lectrice, cher lecteur,
Prétextat, Astrolabe, Textor, Déodat… : Amélie Nothomb soigne toujours les prénoms de ses personnages. Et les choisit en général rares et signifiants. On ne s’étonnera donc qu’à moitié que son nouveau roman s’intitule Les prénoms épicènes. Pour celles et ceux qui sont fâché-e‑s avec les notions de grammaire, « épicène » signifie « qui a la même forme au masculin et au féminin ». Claude et Dominique, par exemple, sont des prénoms épicènes. 
« On peut faire un homme n’importe où, le plus étourdiment du monde et sans motif raisonnable ; un passeport, jamais. Aussi reconnaît-on la valeur d’un bon passeport, tandis que la valeur d’un homme, si grande qu’elle soit, n’est pas forcément reconnue. » Ces mots de Bertolt Brecht (Dialogues d’exilés, 1941) ouvrent le récit de Marie Doutrepont, Moria. Chroniques des limbes de l’Europe. Ils résonnent encore cruellement aujourd’hui. La valeur de l’être humain, sa liberté de déplacement ne se décident que par le lieu qui le voit naître.
Écrire à quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on ne rencontrera probablement jamais, mais dont la pensée vous habite, dont l’existence recluse, étroitement surveillée, au bout du monde, vous hante.
À l’occasion de la septantième édition du festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, un festival que Bernard Foccroulle dirige depuis douze ans, paraît un recueil d’entretiens au fil desquels celui qui fut auparavant le directeur du Théâtre royal de la Monnaie (1992–2007), livre son regard sur l’opéra, ses devenirs, son avenir, ses enjeux actuels. Pour couronner sa dernière saison à la tête du festival d’Aix, il dresse un bilan, une cartographie de la vitalité de l’opéra contemporain, interroge sa place dans la cité, son actualité, sa capacité à penser les mutations du monde. Si, loin d’être devenu une institution muséale, tournée vers le passé, l’opéra affiche de nos jours une créativité audacieuse et une connexion à un monde qu’il questionne, c’est, entre autres, grâce à l’engagement de directeurs ouverts non seulement aux grandes œuvres du répertoire — des œuvres recréées, réinterprétées par l’action conjointe de la direction musicale, du metteur en scène, des interprètes — mais aux nouvelles créations. La vie des chefs‑d’œuvre est éternelle, leur richesse étant gage d’une relance infinie des interprétations, des visions qu’on porte sur eux. Non seulement, la manière de chanter, de mettre en scène, de se rapporter aux œuvres du répertoire ne cesse d’évoluer, mais les lectures que Pierre Boulez/Patrice Chéreau, René Jacobs/Trisha Brown, Marc Minkovski/Olivier Py, Sir Simon Rattle/Stéphane Braunschweig, Louis Langrée/Peter Sellars ont produit de Janacek (Dans la maison des morts), Monteverdi (L’Orfeo), Mozart (Idoménée, roi de Crête), Wagner (la Tétralogie, L’Anneau du Nibelung), Mozart (Zaïde), plus que de simplement les dépoussiérer, les ont revitalisés dans des directions insoupçonnées. 