Archives de catégorie : Recensions

La présence qui soigne

Alia CARDYN, Le monde que l’on porte, Robert Laf­font, 2023, 251 p., 19 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782221262832

cardyn le monde que l'on porteLe nou­veau roman d’Alia Car­dyn nous fait décou­vrir le des­tin de deux héroïnes issues d’une lignée de sages-femmes. Dans cette famille, toutes les filles por­tent le même prénom, Rosa, et se voient attribuer la même mis­sion dès leur nais­sance. Ce réseau de femmes fortes forme un tout indis­so­cia­ble où un peu de cha­cune se retrou­ve dans les autres, une tribu qui devient presque un être vivant à part entière.

Parce que j’ai dix-huit ans, je pré­side notre tablée fémi­nine, com­posée de la famille élargie. Ma mère, mes cousines, ma sœur, mes tantes, ma grand-mère, mes grands-tantes. Chaque étape de la vie nous réu­nit. Les anniver­saires, les mariages comme les divorces, les nais­sances aus­si. Nous les célébrons avec les hommes, puis, pour une rai­son obscure, nous renou­velons la fête entre nous. Loin d’eux, l’atmosphère est dif­férente. Les femmes fran­chissent le seuil, dotées d’une lib­erté nou­velle. Elles se déten­dent, révè­lent des traits de per­son­nal­ité qu’elles dis­simu­lent en la présence de leurs com­pagnons. Ça par­le plus fort, ça rit, ça pleure par­fois. Con­tin­uer la lec­ture

L’amour-camaraderie

Chris­tine DELMOTTE-WEBER, La cabane d’Alexandra Kol­lon­taï, Oiseaux de nuit, coll. « Rideaux rouges », 2022, 112 p., 10 €, ISBN : 9782931101599

delmotte weber la cabane d'alexandra kollontaiAlix ren­con­tre Julia, par l’intermédiaire d’une amie com­mune. Dès les pre­mières sec­on­des passées ensem­ble, elles tombent dans les bras l’une de l’autre. S’ensuit une rela­tion. Julia est aus­si en cou­ple avec Samuel. Enfin, « en cou­ple » n’est pas tout à fait le terme appro­prié. Samuel goûte aux joies du polyamour et n’a pas moins de qua­tre rela­tions au même moment. Il encour­age Julia dans cette voie, mais elle est plus réti­cente. Des pointes de jalousie sur­gis­sent, surtout quand Alix ren­con­tre Samuel et que ces deux-là se plaisent à leur tour. Alix décou­vre ce nou­veau mode de rela­tions. Leur ren­con­tre a lieu dans la cabane de Samuel, un lieu retiré où il désire vivre autrement. Son rêve serait de s’épanouir au sein d’un poly­cule, c’est-à-dire un groupe polyamoureux. Selon lui, le cou­ple ne laisse pas de place à l’in­di­vid­u­al­ité. Sa référence dans le domaine est Alexan­dra Kol­lon­taï, une com­mu­niste et mil­i­tante fémin­iste marx­iste sovié­tique, qui a forgé une nou­velle con­cep­tion du monde. Il a d’ailleurs don­né son nom à sa cabane. Con­tin­uer la lec­ture

Au nom du père… Amen ?

Sal­va­tore MINNI, Désobéis­sance, M+ édi­tions, 2023, 325 p., 17,90 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑38211–136‑9

minni desobeissanceGuil­laume brasse des affaires à New-York et s’inquiète. Son ex-femme Nathalie, au télé­phone, a évo­qué des cam­bri­o­lages vio­lents dans son quarti­er. Il a un pressen­ti­ment. S’en veut d’avoir décalé la garde de sa fille, dix ans, qu’il chérit par-dessus. Il n’aspire qu’à regag­n­er Brux­elles, la mai­son de maître où il devrait récupér­er Mia. Quand il arrive sur place, la porte est entrou­verte, il se pré­cip­ite et… Un peu plus tard, Sarah, une quadragé­naire aus­si épanouie dans son tra­vail et ses ambi­tions que mal­adroite et soli­taire dans ses liens per­son­nels, se met à enten­dre une voix. Une fil­lette lui appa­raît. Une revenante ? Qui tente de lui faire com­pren­dre qu’elle a besoin d’elle. D’abord pour son père, qu’il s’agirait de ras­sur­er, puis, au fil des cour­tes inter­ven­tions, en faveur d’une autre petite fille, qui serait en grand dan­ger à cause dudit père. Con­tin­uer la lec­ture

Une pluie d’alexandrins dans les poches

William CLIFF, Des des­tins, Table ronde, 2023, 352 p., 22 €, ISBN : 9791037112019

cliff des destinsDans les recueils de William Cliff, les vers font naître des étin­celles à l’instar de deux corps qui s’étreignent. Des étin­celles de vie, de beauté arrachée à la gueule du néant. D’une com­po­si­tion cir­ca­di­enne ryth­mée par vingt-par­ties qui sont autant de livres d’heures, Des des­tins des­sine une géo­gra­phie de l’aventure organique des élé­ments et des êtres (por­traits des proches, des amants, des garçons aimés, ren­con­tres, instan­ta­nés de vie, cig­a­rettes, lunettes, forêt, évo­ca­tions de Joseph Orban, de Paul Claudel, du print­emps…).

Tail­lés dans la forme du son­net, élisant l’alexandrin, les poèmes  accom­plis­sent un mou­ve­ment rétro­spec­tif, font de la réminis­cence, du retour vers le passé l’énergie catalysant l’écriture. Ils inter­ro­gent moins l’implacable joug du temps qui passe qu’ils ne ten­tent d’en arracher des frag­ments d’éternité. Avec Charles Baude­laire, un frère en élec­tion, William Cliff partage l’expérience d’une oscil­la­tion douloureuse entre le spleen et l’hymne à la beauté, à l’idéal. C’est sous l’horizon du « sou­viens-toi que le Temps est un joueur avide / Qui gagne, sans trich­er, à tout coup ! C’est la loi » (Baude­laire, « L’horloge ») que se tien­nent ces poèmes qui, sou­vent, s’adressent à des êtres qui ne sont plus, qui se tour­nent comme des tour­nesols noirs vers la ville de Gem­bloux, les émois de l’adolescence, les odeurs des corps, du sperme, du tabac de bonne-Maman, usant du vers comme d’un regard cristallisé qui sauve de l’oubli des trans­ports désir­ants, des regrets, des frag­ments du jadis. Con­tin­uer la lec­ture

Il était une (double) fois

Un coup de cœur du Car­net

Myr­i­am MALLIÉ, Le cer­cueil de verre, Esper­luète, 2023, 80 p., 18 €, ISBN : 9782359841671

mallié le cercueil de verreBlanche-Neige, Cen­drillon, La Belle au bois dor­mant, Le Petit Chap­er­on rouge, La Petite Gardeuse d’oies, Le Vail­lant Petite Tailleur, Le Joueur de flûte de Hamelin, Hansel et Gre­tel, Le Loup et les Sept Chevreaux, Les Musi­ciens de Brême… Com­bi­en de con­tes et légen­des des frères Grimm se sont fau­filés dans nos ten­dres oreilles et peu­plent notre incon­scient depuis lors ? Il en est de moins con­nus, et tout aus­si fan­tas­tiques, qu’il est ent­hou­si­as­mant de (re)découvrir grâce aux con­teurs, ces chaînons d’une longue tra­di­tion spir­ituelle qui pal­pi­tent de « cette sen­si­bil­ité par­ti­c­ulière à cette sorte de force vibra­toire que les grandes images de notre imag­i­naire con­tin­u­ent d’exercer sur nos esprits et nos corps, à tra­vers le temps et l’espace ». C’est le cas du Cer­cueil de verre, dont Myr­i­am Mallié offre une pas­sion­nante lec­ture dans son livre éponyme pub­lié aux pré­cieuses et minu­tieuses édi­tions Esper­luète. Con­tin­uer la lec­ture

« Un job à la police » disait l’affiche !

Armel JOB, Le meurtre du Doc­teur Van­loo, Robert Laf­font, 2023, 342 p., 21 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782221267103

job le meurtre du docteur vanlooLe nou­v­el opus d’Armel Job emmène ses lecteurs à Fonte­nal, un petit vil­lage arden­nais, incon­nu du GPS mais proche de la fron­tière avec le Lux­em­bourg, pour une bonne vieille enquête poli­cière. 

Qui a tué le Doc­teur Van­loo ?  En tout cas avec un couteau et dans son salon. Con­tin­uer la lec­ture

Les vies du bord de mère

Emmanuelle POL, Les bracelets d’amour, Fini­tude, 2023, 128 p., 15 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782363391834

pol les bracelets d'amourSub­limée, célébrée, sanc­ti­fiée et tou­jours mythi­fiée dans la plu­part des cul­tures, la mater­nité est une expéri­ence étrange et sin­gulière qui, faut-il le rap­pel­er,  ne saurait se résumer aux images doucereuses qui l’entourent. Voici un recueil de nou­velles qui en des­sine les para­dox­es, qu’on l’envisage sous l’angle de la mère elle-même, de ses enfants ou de son con­joint. Le pre­mier texte, « Les bracelets d’amour », qui offre son titre au vol­ume, donne le ton : une jeune femme est face à son enfant et elle est engloutie par sa mater­nité dans laque­lle elle est recluse. Ce petit être envahissant prend le pou­voir, dicte ses horaires, envahit l’espace de ses cris, l’air de ses odeurs, les nuits de ses pleurs, l’esprit de ses besoins indéchiffrables. Assez pour que la sub­merge une forme de dés­espoir qui entame son désir de vivre :

D’ici quelques heures, l’homme ren­tr­era, fringant, fleu­rant bon l’eau de Cologne et l’extérieur, tan­dis qu’elle sera là, minable, grossie, idiote, dans les décom­bres du petit-déje­uner et les odeurs de lait rance. Con­tin­uer la lec­ture

Suivant « L’Ordre du jour »

Odile d’OULTREMONT, Une légère vic­toire, Jul­liard, 2023, 256 p., 20 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 9782260055716 

odile d'oultremont une legere victoireUn bou­quet de renon­cules et de ros­es sur le siège arrière d’une Dacia hybride neuve des­tiné à au père décédé il y a dix ans, un feu qui passe au vert, une défla­gra­tion. Une col­li­sion qui entre­choque deux exis­tences, un impact, une croisée des chemins pavée d’une cul­pa­bil­ité dévas­ta­trice qui engen­dr­era prise de con­science, repen­tir et renou­velle­ment de soi.

Nour Del­saux est une jeune trente­naire qui se con­forme à une vie subie, absurde par ses exi­gences et ses exiguïtés, elle tra­verse son exis­tence, a mis ses rêves de jour­nal­isme de côté et, cer­tains jours, « se félicite de n’être que ça : une assis­tante de rédac­tion docile et effi­cace qui fait le job, sans angoiss­es majeurs ni cal­en­dri­er sur­chargé. ». Yarol Pon­thus compte près d’un quart de siè­cle der­rière les bar­reaux et son exis­tence, emmurée dans 8 mètres car­rés, touche bien­tôt une lib­erté retrou­vée, un nou­veau con­tact avec la vie qui le ter­ri­fie. Dehors, il y a sa fille, Con­stance. « Mais com­ment espér­er qu’elle soit heureuse de le revoir après tant d’années de crimes et de dél­its ? Et pour­tant, elle est là. Dehors. Réelle. » Mais cette réal­ité vient se fra­cass­er sur un pare­choc. Un acci­dent. Pour la loi, « que les choses soient claires, Madame Del­saux : c’est l’autre dame qui est en tort. Elle en est morte mais c’est, entre guillemets, de sa faute. ». La cul­pa­bil­ité s’invite alors chez ces pro­tag­o­nistes, ronge et enlise leur dif­fi­culté d’être. Jusqu’au jour où Nour reçoit une let­tre de Yarol : « Me feriez-vous l’amabilité d’une vis­ite ? ». Con­tin­uer la lec­ture

Gribouille en Morticolie ?

Lit­téra­ture et Médecine. Deux arts du regard. Autour de Jean-Christophe Rufin, Jean-Bap­tiste Baron­ian, Georges Casimir, Bernard Dan, François Emmanuel, Philippe Lekeuche, Pierre Mertens, Yves Namur et Ray­mond Red­ing, Académie rouyale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 2023, 130 p., 15 €, ISBN : 9782803200696

litterature et medecine deux arts du regardLit­téra­ture et Médecine… L’ordre des mots adop­té dès le titre se soumet-il sim­ple­ment à celui de l’alphabet, ou bien est-ce que, fussent-elles toutes deux affublées d’une majus­cule et érigées en « arts du regard » la sec­onde reste un corol­laire de la pre­mière ? Il fal­lait tranch­er, bien sûr, et ce livre par­le davan­tage en ter­mes de « roman », « fic­tion », « auteurs », que de « patholo­gie », « traite­ment » ou « prati­cien ».

Il n’empêche : l’historiographie lit­téraire (fran­coph­o­ne mais pour tout dire, mon­di­ale) a beau regorg­er de fig­ures d’« écrivains-médecins », il serait peut-être plus juste de les qual­i­fi­er de « médecins-écrivains », puisque l’exercice de l’art d’Esculape précé­da par­fois de loin la fréquen­ta­tion des Mus­es… Prenons le cas le plus célèbre en lit­téra­ture française du XXe siè­cle, Louis-Fer­di­nand Céline. Il décou­vre sa voca­tion au Camer­oun, en 1916, en soignant vaille que vaille les pop­u­la­tions indigènes. Sa thèse de médecine, con­sacrée à un chirurgien hon­grois du siè­cle précé­dent, est con­sid­érée, à rai­son, comme son pre­mier texte lit­téraire… mais il fau­dra atten­dre les années 1926–1927 pour qu’il se mette à la rédac­tion de ce qui allait devenir Voy­age au bout de la nuit. Com­bi­en sont-ils, par­mi ses détracteurs, à regret­ter que le Doc­teur Destouch­es ait lâché son car­net d’ordonnances pour devenir le par­a­digme de l’écrivain col­labo et anti­sémite ? Con­tin­uer la lec­ture

Les enjeux vitaux de la biodiversité

Un coup de cœur du Car­net

Marc SCHMITZ (coor­di­na­tion), Le souf­fleur de feuilles. La bio­di­ver­sité n’est pas un luxe, elle est vitale, Pré­face de Vin­ciane Despret, Couleur livres, 2022, 128 p., 12 €, ISBN : 9782870039342

collectif le souffleur de feuillesC’est à par­tir d’un lieu bien pré­cis, de la réserve naturelle du Kin­sendael située dans le sud de Brux­elles que l’ouvrage col­lec­tif Le souf­fleur de feuilles. La bio­di­ver­sité n’est pas un luxe, elle est vitale inter­roge les ressources con­ceptuelles et les scé­nar­ios à met­tre en œuvre sur le ter­rain afin de fab­ri­quer « des mon­des encore hab­it­a­bles » (Vin­ciane Despret) où se nouent des liens har­monieux entre humains et non-humains. Com­posé d’acteurs issus de divers­es dis­ci­plines, un col­lec­tif de con­tribu­teurs (Isabelle Stengers, Serge Gutwirth, Vin­ciane Despret qui signe la pré­face, Marc Schmitz qui coor­donne l’ouvrage, Mar­tine De Beck­er, Thérèse Verteneuil, Benoît Dumont, Olivi­er De Schut­ter, Jean-Claude Gré­goire, Paul De Gob­ert, Amau­ry Van­laer) s’empare des ques­tions des ter­ri­toires de vie où se déploient des mon­des sauvages, semi-sauvages, de l’érosion cat­a­strophique de la bio­di­ver­sité, de la frag­men­ta­tion de l’habitat, de la spa­tio­phagie, de l’urbanisation galopante qui men­a­cent la survie d’innombrables espèces ani­males et végé­tales pour penser un change­ment de par­a­digme qui en passe par le local. Con­tin­uer la lec­ture

Les spectres d’Albert

François DEGRANDE, Trois fan­tômes biodégrad­ables, Bleu d’encre, 2022, 168 p., 16 €, ISBN : 978–2‑930725–52‑9

degrande trois fantomes biodegradablesOrné de dessins de Philippe Jois­son, de M. la Mine et de l’auteur, cette fable en vers de François Degrande s’ouvre sous une épigraphe on ne peut plus révéla­trice : Inspiré de faits réels basés sur une fic­tion…

Le recueil racon­te les mul­ti­ples ten­ta­tives man­quées de spiritisme aux­quelles se livre le nar­ra­teur. La pre­mière s’ouvre sur une inven­tion capa­ble de boule­vers­er l’équilibre économique des sociétés d’auteur dans le monde (nous n’en dévoilerons pas davan­tage ici pour ne rien divul­gâch­er). Con­tin­uer la lec­ture

Excavation du verbe

Un coup de cœur du Car­net

Har­ry SZPILMANN, Ful­gor, Cormi­er, 2022, 72 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87598–033‑5

szpilmann fulgor« Souf­fle », « désas­tre » et « embrase­ments » – nous sommes d’emblée, dès les pre­miers mots, en terre szpil­mani­enne. D’un livre à l’autre du poète, le même noy­au, les mêmes champs lex­i­caux, le même labour du verbe, le même refus de l’enclos… et des fir­ma­ments, jusque-là demeurés incon­nus, éclosent. Chaque livre de Szpil­mann est un réseau vas­cu­laire de mots et un cristal d’images tou­jours appréhendés sous un nou­veau prisme. Pub­lié au Cormi­er, Ful­gor, dont le titre con­dense tant la ful­gu­rance de l’éclair que l’or du feu, est une suite, déser­tique autant que mag­ma­tique, de courts frag­ments dens­es, den­si­fiés par l’ « Obscur ».

À nos genès­es en l’instant glo­ri­fié, en l’instant glo­ri­fi­ant, ont présidé d’innombrables eaux et d’innommables astres. En remon­ter le cours, en déclin­er la source, voilà la tâche généra­trice qui nous requiert, et nous exauce.  Con­tin­uer la lec­ture

Ne plus amasser de mousse

Clé­ment MAGOS et Damien RUELENS, En roulotte à tra­vers l’Europe cen­trale. Une errance hip­po­trac­tée, Par­tis pour, 2022, 196 p., 13,50 €, ISBN : 978–2‑931209–01‑1

magos en roulotte a travers l europe centraleEn roulotte à tra­vers l’Europe cen­trale. Une errance hip­po­trac­tée se range dans la col­lec­tion « Errances » des édi­tions Par­tis pour, col­lec­tion qui aug­mente fréquem­ment le texte. Frot­ter son index sur la tra­jec­toire annotée de la sep­tième page ouvre l’appétit. Plus que de situer spa­tiotem­porelle­ment le voy­age annon­cé, cette carte stim­ule nos attentes : dess­inée, la tra­jec­toire en roulotte a eu lieu (de la Croat­ie à la Pologne, en pas­sant par la Hon­grie et la Slo­vaquie) mais ne dévoile rien de plus.

Une sélec­tion d’œuvres, placée après les remer­ciements fin­aux, définit rétroac­tive­ment le car­can de l’errance : la lignée de con­quérants ou d’aventurier.e.s mobil­isée, et com­men­tée par­fois ironique­ment, offre un appui inspi­rant. Pour Clé­ment Magos et Damien Rue­lens, le voy­age a débuté dans ces réc­its, sortes de cail­loux-balis­es à polir. Au gré de la pra­tique, les appren­tis­sages hip­piques s’affineront : le savoir trans­mis, ques­tionnable et con­tra­dic­toire, illus­tre d’ailleurs à mer­veille l’adage d’une de leurs ren­con­tres croates, selon lequel on est tou­jours l’incapable de quelqu’un. À leur tour, les deux acolytes lais­sent une trace de leurs foulées, par le tour­nage de reportages in situ qui ajoutent une couche réflex­ive à leur démarche et l’embellissent, et par l’écriture de cet ouvrage. Gliss­able dans une poche, il appelle au mou­ve­ment. Con­tin­uer la lec­ture

Dans l’enfer de l’engrenage

Didi­er ROBERT, Une pêche mirac­uleuse, F dev­ille, 2022, 59 p., 9 €, ISBN : 9782875990624

obert une peche miraculeuseUne pêche mirac­uleuse est un micro roman qui dévoile une his­toire famil­iale se déroulant dans un huis clos étouf­fant. C’est la sai­son de la pêche, Roger et Lisa sont par­tis avec la car­a­vane et leurs deux enfants pour s’adonner à ce loisir saison­nier.

La ten­sion est pal­pa­ble lorsque Lisa et ses fils s’arrêtent presque de respir­er lorsque Roger revient d’un apéro qui a duré plusieurs heures. Il a l’alcool vio­lent et la sit­u­a­tion dégénère vite, d’autant plus que sa femme est fière et rend coup pour coup jusqu’à ce que l’inégalité physique prenne le dessus. Les enfants ne sont pas en reste dans la mesure où ils repro­duisent entre eux la vio­lence dont ils sont vic­times, ce qui donne à lire une scène de pugi­lat puis­sante, presque sur­réal­iste. Con­tin­uer la lec­ture

Faire un film, entre maitrise et aventure

Luc DARDENNE, Au dos de nos images III. 2014–2022, Seuil, coll. “La Librairie du XXIe siè­cle”, 2023, 478 p., 24 € / ePub : 16,99 €, ISBN : 978–2‑02–152377

dardenne au dos de nos images IIIAprès ceux parus en 2005 et 2015, voici le troisième vol­ume d’un jour­nal où, très loin du nar­cis­sisme ou de l’anec­do­tique, le cinéaste Luc Dar­d­enne a noté les mul­ti­ples préoc­cu­pa­tions inter­v­enues en cours de tra­vail : réflex­ions et inter­ro­ga­tions sur le scé­nario, le tour­nage ou le mon­tage, longues con­ver­sa­tions avec son frère Jean-Pierre, livres lus, films vision­nés et tableaux regardés, atten­tats islamistes ou racistes, dis­cus­sions avec les cri­tiques ou de sim­ples spec­ta­teurs, etc. Comme dans les deux tomes précé­dents et con­traire­ment à ce qu’on aurait pu crain­dre, le réc­it est pas­sion­nant, même pour un(e) non-spé­cial­iste en ciné­ma : il per­met d’ap­procher de manière con­crète et vivante le très com­plexe proces­sus de la créa­tion, en l’oc­cur­rence la réal­i­sa­tion de trois films : La fille incon­nue, Le jeune Ahmed, Tori et Loki­ta, dont les scé­nar­ios sont inté­grale­ment repro­duits en sec­onde par­tie du vol­ume, après celui du Silence de Lor­na. Ce “jour­nal”, l’au­teur le pré­cise, n’est pour­tant pas un sim­ple compte ren­du de l’ac­com­pli. Les pro­pos échangés entre les deux frères, avec les inces­santes analy­ses et hypothès­es qu’ils véhicu­lent, con­stituent aus­si une sorte de “think tank”, un réser­voir d’idées exploita­bles ultérieure­ment : passé, présent et futur y sont donc étroite­ment intriqués. Con­tin­uer la lec­ture

« Voir l’insecte au visage »

Mau­rice MAETERLINCK, La vie des four­mis / La vie des ter­mites, Post­face de Mathilde Régent, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2023, 390 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–566‑7

maeterlinck la vie des termites la vie des fourmisDans la vaste pro­duc­tion de Mau­rice Maeter­linck, les essais con­sacrés aux insectes soci­aux occu­pent une place à part. Cette trilo­gie se trou­ve dis­ten­due, par sa chronolo­gie d’abord, mais aus­si par sa tonal­ité. Elle s’ouvre en 1901 avec La vie des abeilles, qui jouira d’un immense suc­cès. Paul Gor­ceix jugeait que cet ouvrage pose « le prob­lème de la Weltan­schau­ung de Maeter­linck et, au-delà, celui de sa per­son­nal­ité ». Que révèle en effet cette atten­tion par­ti­c­ulière à des col­lec­tiv­ités invis­i­bles, vivant en sys­tème clos dans le com­plexe réseau alvéo­laire ou souter­rain qu’elles ont dess­iné, se repro­duisant et s’organisant selon des mod­èles immuables depuis des mil­lé­naires sans doute, mais qui échap­pent encore par­tielle­ment à notre com­préhen­sion ? Cet intérêt crois­sant pour les ruch­es, les ter­mi­tières et les four­mil­ières serait-il l’indice d’une fas­ci­na­tion mal­saine envers les régimes autori­taires ? Car si l’on trans­pose leur fonc­tion­nement aux col­lec­tiv­ités humaines, le pire régime des castes appa­raît d’une bien­veil­lance extrême… Con­tin­uer la lec­ture