Les lauréats et lauréates des Manneken prix 2023 ont été dévoilés ce 21 novembre . Continuer la lecture
Archives par étiquette : Véronique Bergen
Crepax par la bande
Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Guido Crepax. L’axiome d’Eros, La lettre volée, 2023, 140 p., 18 €, ISBN : 9782873176167
Bien sûr, il y a son Emmanuelle – premier frisson, ces jambes pendantes, devant l’osier d’un fauteuil démentiel où elle trône en reine désabusée – et son Histoire d’O – deuxième frisson, cette silhouette nue et aveugle attirée en laisse par un laquais sordide vers quel vertige ? Deux sommets de ce que l’on hésite à qualifier de « bande dessinée érotique » et qui mérite mieux son appellation de Neuvième art. Mais Guido Crepax (1933–2003), c’est bien plus que Réage ou Arsan couchées, détaillées et encrées en noir et blanc dans des albums qui firent les délices interdites de plusieurs générations d’amateurs du genre, ou captivèrent des universitaires, depuis Roland Barthes jusqu’aux Gender studies ; c’est même bien plus que l’héroïne Valentina, « icône féminine conjuguant avidité sexuelle et art de l’onirisme ». Qui ainsi, à part les collectionneurs maniaques, se rappelait que le dessinateur milanais avait également traité des States à l’époque où ils étaient autant enflammés par le jazz, la guerre du Viêt-Nam et la ségrégation raciale ? Et qu’il avait illustré La marquise d’O (initiale ô combien préfiguratrice) du romantique allemand Kleist, Le procès de Kafka, Dracula, Frankenstein, Histoire de l’œil de Bataille ? Continuer la lecture
Véronique Bergen ou la langue brise-lame
Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Écume, ONLiT, 2023, 24,99 €, ISBN : 978–2‑87560–159‑9
Mise à jour du 29/08/2023 : Écume reparait en coédition entre Les équateurs et Onlit le 30/08/2023
Chaque nouvel opus de Véronique Bergen révèle l’immensité d’un monde insoupçonné. Son nouveau roman, Écume, publié aux éditions ONLIT (qui avaient accueilli Tous doivent être sauvés ou aucun en 2018 et Icône H. en 2021), n’y déroge pas. Plongeant dans l’élément aquatique, Écume, au titre aussi tranché qu’évocateur, éclabousse les rivières du conformisme.
S’ouvrant sur la formule « Détrompez-vous », le roman affole d’emblée nos boussoles et nos sextants. Il est taillé dans la syntaxe de la mer, épouse les vocables des êtres qui l’habitent. Écume secoue les vagues de l’Histoire, plonge dans les bas-fonds de la mémoire, puise dans la matière noire des « océanicides » et des ruées vers le spermaceti qui n’a valeur d’or qu’au prix de massacres, pour livrer un hymne à la liberté à l’état sauvage. Continuer la lecture
La pharmacie de Marianne
Véronique BERGEN, Marianne Faithfull. Broken English, Densité, coll. « Discogonie », 2023, 116 p., 12 €, ISBN : 978–2‑919296–35‑4
Chaque volume de la collection « Discogonie » des éditions Densité s’attache à un album de musique, envisagé comme « le récit sonore du commencement d’un monde propre au groupe de musiciens qui l’a gravé ». Après Patti Smith. Horses paru en 2018, Véronique Bergen contribue pour la deuxième fois à la série, en creusant le (micro)sillon du Broken English de Marianne Faithfull.
Icône du Swinging London, jeune chanteuse folk, interprète du tube As tears go by co-écrit pour elle par Mick Jagger et Keith Richards, passée dans les années 1970 à une musique plus sombre, interprète de plus de vingt albums depuis 1965, autrice et compositrice de plusieurs d’entre eux, actrice pour Jean-Luc Godard (Made in USA), Patrice Chéreau (Intimité), Sofia Coppola (Marie-Antoinette) ou Philippe Blasband (Irina Palm) : le parcours artistique protéiforme de Marianne Faithfull, sa longévité, les chefs‑d’œuvre auxquels elle est associée invitent autant aux longs développements qu’aux gloses superlatives. Collection « Discogonie » oblige, l’essai de Véronique Bergen se focalise sur un seul disque, mais il ne manque pas d’inscrire Broken English dans la trajectoire de la chanteuse. Continuer la lecture
Le Top 2022 de Charline Lambert
Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2022 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. La sélection de Charline Lambert. Continuer la lecture
Splendeur et fragilité de la marge
Véronique BERGEN, Marolles. La cour des chats, CFC, coll. « La ville écrite », 2022, 178 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87572–054‑2
Albums pour la jeunesse, livres d’art ou d’histoire : le catalogue des éditions CFC regorge de volumes somptueux, richement illustrés. Sous sa mise plus modeste, l’élégante sobriété de Marolles. La cour des chats confirme le souci de la maison pour l’objet-livre. De sobriété, il n’est pourtant guère question dans le propos de Véronique Bergen. Les Marolles sont en effet pour elle surtout bigarrure, diversité de population…, bref : “bifurcations ” et « fantaisie ».
Un tel objet échappe forcément à toute tentative de le circonvenir, et l’essayiste privilégie une approche par éclairages successifs. D’un chapitre à l’autre, elle évoque tour à tour le brusseleer, la zwanze, la toponymie, l’urbanisation, les artistes et habitants notables, l’hospitalité, la solidarité, les chats… Continuer la lecture
Lieu d’être
Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Annemarie Schwarzenbach. La vie en mouvement, Double ligne, coll. « Figures de l’itinérance », 2021, 19 €, ISBN : 978–2‑9701433–2‑1
Nulle figure autre que celle d’Annemarie Schwarzenbach ne pouvait inaugurer la prometteuse collection « Figures de l’itinérance » des éditions Double ligne – collection créée par Laurent Pittet, le fondateur de la revue Roaditude.
Née en 1908 à Zurich au sein d’une famille très aisée qui avait notamment des affinités avec l’extrême-droite, décédée à l’âge de trente-quatre ans, Annemarie Schwarzenbach était une femme intense, mystérieuse, familière des extrêmes. Féministe (solitaire), antifasciste et antiraciste, au travers de ses textes, photographies et reportages, elle est une figure importante de la dénonciation, entre autres, de la montée du fascisme en Europe, de la ségrégation et des conditions de vie des ouvriers en Amérique du Nord, de l’exploitation de l’Orient par un Occident malade. Continuer la lecture
Revue de presse : les livres de l’année 2021

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Au cours des dernières semaines, les médias ont dressé le bilan de l’année littéraire 2021, souvent par le biais de listes des ouvrages les plus remarquables de l’année. Le Carnet et les Instants vous a proposé les sélections de ses chroniqueurs et chroniqueuses tout au long du mois de décembre. Place à présent aux choix d’autres journaux et magazines — et plus précisément, aux auteurs et autrices belges qu’ils mentionnent. Continuer la lecture
Le Top 3 de Charline Lambert
Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2021 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. La sélection de Charline Lambert.
La partition argerichienne de Véronique Bergen
Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Martha Argerich. L’art des passages, Samsa, 2021, 18 €, ISBN : 978–2‑87593–366‑9
Toute main qui frôle un piano, toute main qui écrit est veinée de bruissements, d’énigmes séculaires, de pulsations de nuit, de créatures insolites, de forêts de sensations. Seules les mains de Véronique Bergen pouvaient écrire un essai aussi merveilleux à propos de la pianiste Martha Argerich. Après la biographie d’Olivier Bellamy, Martha Argerich. L’art des passages est le premier essai consacré à la musicienne. N’étant pourtant pas musicologue, comme l’écrivaine le signale humblement elle-même au début de l’essai, Véronique Bergen approche l’univers de la pianiste d’une manière qui nous fait en douter. À la lecture de cet opus, l’on se risque même à avancer que les mains de l’écrivaine sont aussi familières du piano que du stylo… Continuer la lecture
Jouissance du jeu
Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Ludisme précédé de Gainsbourg et Bambou, Cormier, 2021, 114 p., 16 €, ISBN : 978–2‑87598–027‑4
« Je déclare que pour qu’un livre soit, il y faut les levants, les nuits, le choc des fers, les plaines et les vents, les siècles – et la mer qui joint et sépare. »
Explorant d’autres registres d’écriture que dans ses derniers opus (Ulrike Meinhof, Icône H., Portier de nuit), chantant le tandem Gainsbourg et Bambou et libérant, dans Ludisme, des sensations à partir de contraintes formelles qui paradoxalement désentravent la langue, Véronique Bergen ouvre dans ce recueil le matériau de l’écriture et de la pensée à partir d’autres énergies. Celles-ci sont en premier lieu vibratoires, physiques, situées sur un spectre riche en intensités diverses. Continuer la lecture
De l’inconvénient d’être née fille
Sophie DEROISIN, Petites filles d’autrefois 1750–1940, Préface de Véronique Bergen, Académie royale de la langue et de littérature françaises de Belgique, 2021, 340 p., 24 €, ISBN : 978–2‑8032–0060‑3
L’Académie royale de langue et de littérature françaises poursuit son travail de (ré)édition d’œuvres du patrimoine littéraire belge. Après L’herbe qui tremble de Paul Willems et le Théâtre de Jacques De Decker, l’institution pose un choix plus singulier en republiant Petites filles d’autrefois 1750–1940 de Sophie Deroisin.
Ce nom ne dira sans doute rien à la majorité. Sophie Deroisin, nom de plume de Marie de Romrée de Vichenet (1909–1994), est pourtant l’autrice d’une dizaine de livres. Des romans et des essais principalement, mais aussi le recueil de nouvelles Les dames qui lui a valu le prix Rossel en 1975. Petites filles d’autrefois est son dernier ouvrage, paru en 1984. Continuer la lecture
La rentrée littéraire belge : une revue de presse

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Plus de 500 romans déferlant vers les librairies de la mi-août à la fin septembre, selon le calcul de Livres Hebdo. La rentrée littéraire aura fait dans la démesure, cette année encore. Et condamné à l’anonymat les nombreux livres qui n’auront pas la chance d’être des “têtes de gondole”.
Les auteurs et autrices belges, nombreux, qui ont participé à cette grande liturgie automnale des Lettres ont bénéficié, comme tous leurs confrères, d’une exposition médiatique variable. Tour d’horizon des journaux, magazines et blogs, sur papier ou en ligne, et de ce qu’ils écrivent de la rentrée belge. Continuer la lecture
Liliana Cavani et Véronique Bergen : hérétiques et révolutionnaires
Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Portier de nuit : Liliana Cavani. Impressions nouvelles, 2021, 224 p., 20 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑87449–899‑2
Véronique Bergen propose une réflexion éblouissante à partir de la trame thématique d’un film-culte qui fit scandale au moment de sa diffusion (1974) : Portier de nuit de Liliana Cavani, réalisatrice qui, dans la plupart de ses films, s’attache à décrire la complexité des sentiments amoureux, les zones d’ombre de l’être humain, englué dans des situations historiques, politiques ou sociales troublées.
Bergen, dont l’œuvre elle-même explore depuis ses débuts des personnalités en rupture et des états limites, traite de manière arborescente de l’histoire du cinéma italien, des parallélismes entre l’art de Cavani et de Pasolini, de ce qui les différencie ou rapproche des autres réalisateurs de leur génération ; du contexte socio-politique de l’Italie et de l’Europe d’après-guerre ; de l’essence du Troisième Reich[1] ; de la psychologie des bourreaux et des victimes ; de la psychologie individuelle et de masse ; de la fonction de l’art et de la nature de la fonction scopique, de l’image et du cinéma. Continuer la lecture
Véronique Bergen : Hélène on the rocks
Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Icône H. Hélène de Troie, ONLiT, 2021, 19 €, ISBN : 978–2‑87560–135‑3
« Moi, Hélène, moi qui ne suis pas moi, je suis gratifiée d’une illumination. Je me tiens dans la lignée des sentinelles de l’infini, des veilleurs du néant. »
Portrait d’Hélène version « destroy », Icône H. de Véronique Bergen se présente comme un récit polyphonique qui remonte aux origines du mythe d’Hélène de Troie en le télescopant au 21e siècle. Fille de Zeus et de Léda, Hélène a écopé d’une insoutenable beauté et d’une inconcevable liberté qui lui vaut humiliations, violences, insultes et crachats. Elle y serait pour quelque chose, à la guerre de Troie. Qu’incarne-t-elle, véritablement ? Tour à tour, Hélène elle-même, Léda, Clytemnestre, les prétendants, Hermione, Pâris, Ménélas et Electre se pressent à la barre du récit pour sonder et jeter en pâture Hélène devenue icône (souvent en l’apostrophant), elle qui « plaide l’irresponsabilité totale » : « je suis l’insondable, l’irrésistible par excellence ». Continuer la lecture
Captures cristallines
Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Marie-Jo Lafontaine. Tout ange est terrible, Lettre volée, 2020, 26 €, ISBN : 978–2‑87317–565‑8
« À l’heure où, saturé d’images aveugles, le monde se vomit sur lui-même », à l’ère des pullulants et pusillanimes discours sur la « mort de l’art », rarement assiste-t-on au déploiement d’une œuvre consistante qui s’écarte de la mode actuelle – mode très reconnaissable en ce qu’elle est notamment constituée de « nano-cyberfictions », souvent accompagnées de paratextes hyperthéoriques qui ne sont que le pendant hirsute des hashtag autosuffisants et creux. À l’instar de l’artiste Marie-Jo Lafontaine, loin des « thèses qui font de l’art une tribune », Véronique Bergen consacre un puissant essai, sagace et passionnant, aux travaux de l’artiste. L’écrivaine fait émerger le souffle éminemment vital qui irrigue les créations de Marie-Jo Lafontaine ; celui-ci puise et s’inscrit dans le mouvement même de la matière plutôt que dans le territoire de l’abstraction et du simulacre. Continuer la lecture